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lundi 1 décembre 2025

Apologie de Raymond Sebond - Montaigne


Raymond














Montaigne, Essais, II, 12  Apologie de Raymond  Sebond, 1595.

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C'est à la vérité une très utile et grande partie que la science : ceux qui la méprisent témoignent assez leur bêtise : mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusques à cette mesure extrême qu'aucuns lui attribuent : Comme Herillus le philosophe, qui logeait en elle le souverain bien, et tenait qu'il fût en elle de nous rendre sages et contents : ce que je ne crois pas : ni ce que d'autres ont dit, que la science est mère de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vrai, il est sujet à une longue interprétation.

 Ma maison a été dès longtemps ouverte aux gens de savoir, et en est fort connue ; car mon père qui l'a commandée cinquante ans, et plus, échauffé de cette ardeur nouvelle, de quoi le Roi François premier embrassa les lettres et les mit en crédit, rechercha avec grand soin et dépense l'accointance des hommes doctes, les recevant chez lui, comme personnes saintes, et ayant quelque particulière inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et avec d'autant plus de révérence, et de religion, qu'il avait moins de loi d'en juger : car il n'avait aucune connaissance des lettres, non plus que ses prédécesseurs. Moi je les aime bien, mais je ne les adore pas.

Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande réputation de savoir en son temps, ayant arrêté quelques jours à Montaigne en la compagnie de mon père, avec d'autres hommes de sa sorte, lui fit présent au déloger d'un livre qui s'intitule Theologia naturalis; siue, Liber creaturarum magistri Raimondi de Sebonde.

* GF Céard  Villey&Saulnier   EBWiki 

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Et parce que la langue Italienne et Espagnole étaient familières à mon père, et que ce livre est bâti d'un Espagnol baragouiné en terminaisons Latines, il espérait qu'avec bien peu d'aide, il en pourrait faire son profit, et le lui recommanda, comme livre très utile et propre à la saison, en laquelle il le lui donna : ce fut lorsque les nouvelletés de Luther commençaient d'entrer en crédit, et ébranler en beaucoup de lieux notre ancienne créance. En quoi il avait un très bon avis ; prévoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie déclinerait  aisément en un exécrable athéisme

Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de juger les choses par elles-mêmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, après qu'on lui a mis en main la hardiesse de mépriser et contrôler les opinions qu'il avait eues en extrême révérence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en doute et à la balance, il jette tantôt après aisément en pareille incertitude toutes les autres pièces de sa créance, qui n'avaient pas chez lui plus d'autorité ni de fondement, que celles qu'on lui a ébranlées : et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions, qu'il avait reçues par l'autorité des lois, ou révérence de l'ancien usage,

Nam cupide conculcatur nimis ante metutum. [Car on est avide de fouler aux pieds ce qu'on a auparavant redouté à l'excès.] Lucrèce, V, 1140.

entreprenant dès lors en avant, de ne recevoir rien, à quoi il n'ait interposé son décret, et prêté particulier consentement.

Or quelques jours avant sa mort, mon père ayant de fortune rencontré ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me commanda de le lui mettre en français. 

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 Il fait bon traduire les auteurs, comme celui-là, où il n'y a guère que la matière à représenter : mais ceux qui ont donné beaucoup à la grâce, et à l'élégance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à un idiome plus faible.

C'était une occupation bien étrange et nouvelle pour moi mais étant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur père qui fut onc, j'en vins à bout, comme je pus : à quoi il prit un singulier plaisir, et donna charge qu'on le fît imprimer : ce qui fut exécuté après sa mort.

 Je trouvai belles les imaginations de cet auteur, la contexture de son ouvrage bien suivie ; et son dessein plein de piété. Parce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus de service, je me suis trouvé souvent à même de les secourir, pour décharger leur livre de deux principales objections qu'on lui fait. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles, établir et vérifier contre les athéistes tous les articles de la religion Chrétienne. En quoi, à dire la vérité, je le trouve si ferme et si heureux, que je ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument-là ; et crois que nul ne l'a égalé : Cet ouvrage me semblant trop riche et trop beau, pour un auteur, duquel le nom soit si peu connu, et duquel tout ce que nous savons, c'est qu'il était Espagnol, faisant profession de médecine à Toulouse, il y a environ deux cents ans ; je m'enquis autrefois à Adrien Turnèbe, qui savait toutes choses, que ce pouvait être de ce livre : il me répondit, qu'il pensait que ce fût quelque quintessence tirée de S. Thomas d'Aquin : car de vrai cet esprit-là, plein d'une érudition infinie et d'une subtilité admirable, était seul capable de telles imaginations.

Tant y a que quiconque en soit l'auteur et inventeur (et ce n'est pas raison d'ôter sans plus grande occasion à Sebond ce titre) c'était un très suffisant homme, et ayant plusieurs belles parties.

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La première répréhension qu'on fait de son ouvrage, c'est que les Chrétiens se font tort de vouloir appuyer leur créance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foi, et par une inspiration particulière de la grâce divine. En cette objection, il semble qu'il y ait quel que zèle de piété : et à cette cause nous faut-il avec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce serait mieux la charge d'un homme versé en la Théologie, que de moi, qui n'y sais rien. Toutefois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si hautaine, et surpassant de si loin l'humaine intelligence, comme est cette vérité, de laquelle il a plu à la bonté de Dieu nous éclairer, il est bien besoin qu'il nous prête encore son secours, d'une faveur extraordinaire et privilégiée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous : et ne crois pas que les moyens purement humains en soient aucunement capables. Et s'ils l'étaient, tant d'âmes rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles ès siècles anciens, n'eussent pas failli par leur discours, d'arriver à cette connaissance. C'est la foi seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mystères de notre Religion.

Mais ce n'est pas à dire, que ce ne soit une très belle et très louable entreprise, d'accommoder encore au service de notre foi, les outils naturels et humains, que Dieu nous a donnés. Il ne faut pas douter que ce ne soit l'usage le plus honorable, que nous leur saurions donner : et qu'il n'est occupation ni dessein plus digne d'un homme Chrétien, que de viser par tous ses études et pensements à embellir, étendre et amplifier la vérité de sa créance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'âme : nous lui devons encore, et rendons une révérence corporelle : nous appliquons nos membres mêmes, et nos mouvements et les choses externes à l'honorer.

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Il en faut faire de même, et accompagner notre foi de toute la raison qui est en nous : mais toujours avec cette réservation, de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle dépende, ni que nos efforts et arguments puissent atteindre à une si supernaturelle et divine science. Si elle n'entre chez nous par une infusion extraordinaire : si elle y entre non seulement par discours [raisonnement], mais encore par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ni en sa splendeur. Et certes je crains pourtant que nous ne la jouissions que par cette voie. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une foi vive : si nous tenions à Dieu par lui, non par nous : si nous avions un pied et un fondement divin, les occasions humaines n'auraient pas le pouvoir de nous ébranler, comme elles ont : notre fort ne serait pas pour se rendre à une si faible batterie [canonnade] : l'amour de la nouveauté, la contrainte des Princes, la bonne fortune d'un parti, le changement téméraire et fortuit de nos opinions, n'auraient pas la force de secouer et altérer notre croyance : nous ne la laisserions pas troubler à la merci d'un nouvel argument, et à la persuasion, non pas de toute la Rhétorique qui fût onc : nous soutiendrions ces flots d'une fermeté inflexible et immobile :

Illisos fluctus rupes ut vasta refundit,
Et varias circum latrantes dissipat undas
Mole sua.  [Comme, de sa masse, un énorme rocher refoule les flots qui le heurtent et disperse les eaux nombreuses qui hurlent à l'entour.]

Si ce rayon de la divinité nous touchait aucunement, il y paraîtrait partout : non seulement nos paroles, mais encore nos opérations en porteraient la lueur et le lustre. Tout ce qui partirait de nous, on le verrait illuminé de cette noble clarté : Nous devrions avoir honte, qu'ès sectes humaines il ne fut jamais partisan, quelque difficulté et étrangeté que maintînt sa doctrine, qui n'y conformât aucunement ses déportements et sa vie :

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et une si divine et céleste institution ne marque les Chrétiens que par la langue. Voulez-vous voir cela ? comparez nos mœurs à un Mahométan, à un Païen, vous demeurez toujours au-dessous : Là où  au regard de l'avantage de notre religion, nous devrions luire en excellence, d'une extrême et incomparable distance : et devrait-on dire, sont-ils si justes, si charitables, si bons ? ils sont donc Chrétiens. Toutes autres apparences sont communes à toutes religions : espérance, confiance, événements, cérémonies, pénitence, martyres. La marque péculière de notre vérité devrait être notre vertu, comme elle est aussi la plus céleste marque, et la plus difficile : et que c'est la plus digne production de la vérité. Pourtant  eut raison notre bon S. Loÿs [SaintLouis], quand ce Roi Tartare, qui s'était fait Chrétien, desseignait de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y reconnaître la sanctimonie qu'il espérait trouver en nos murs, de l'en détourner instamment, de peur qu'au contraire, notre débordée façon de vivre ne le dégoûtât d'une si sainte créance. Combien que depuis il advint tout diversement, à cet autre, lequel étant allé à Rome pour même effet, y voyant la dissolution des prélats, et peuple de ce temps-là, s'établit d'autant plus fort en notre religion, considérant combien elle devait avoir de force et de divinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmi tant de corruption, et en mains si vicieuses.

Si nous avions une seule goutte de foi, nous remuerions les montagnes de leur place, dit la sainte parole : nos actions qui Seraient guidées et accompagnées de la divinité, ne seraient pas simplement humaines, elles auraient quelque chose de miraculeux, comme notre croyance. Breuis est institutio vitae bonestae beataeque, si credas. [En peu de temps, on apprend à vivre bien et heureusement, si l'on croit.]

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Les uns font accroire au monde, qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux-mêmes, ne sachant pas pénétrer que c'est que croire. Nous trouvons étrange si aux guerres, qui pressent à cette heure notre état, nous voyons flotter les événements et diversifier d'une manière commune et ordinaire : c'est que nous n'y apportons rien que le nôtre. La justice, qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture : elle y est bien alléguée, mais elle n'y est ni reçue, ni logée, ni épousée : elle y est comme en la bouche de l'avocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu doit son secours extraordinaire à la foi et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s'y servent de la religion : ce devrait être tout le contraire. Sentez, si ce n'est par nos mains que nous la menons : à tirer comme de cire tant de figures contraires, d'une règle si droite et si ferme. Quand s'est-il vu mieux qu'en France en nos jours ? Ceux qui l'ont prise à gauche, ceux qui l'ont prise à droite, ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc, l'emploient si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprises, s'y conduisent d'un progrès si conforme en débordement et injustice, qu'ils rendent douteuse et malaisée à croire la diversité qu'ils prétendent de leurs opinions en chose de laquelle dépend la conduite et loi de notre vie. Peut-on voir partir de même école et discipline des mœurs plus unies, plus unes ? Voyez l'horrible impudence de quoi nous pelotons les raisons divines : et combien irréligieuse ment nous les avons et rejetées et reprises selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publics. Cette proposition si solennelle : S'il est permis au sujet de se rebeller et armer contre son Prince pour la défense de la religion : souvienne-vous en quelles bouches cette année passée l'affirmative d'icelle était l'arc-boutant d'un parti : la négative, de quel autre parti c'était l'arc-boutant : Et oyez à présent de quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'autre : et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour celle-là.

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Et nous brûlons les gens, qui disent qu'il faut faire souffrir à la vérité le joug de notre besoin : et de combien fait la France pis que de le dire ? [1]

Confessons la vérité, qui trierait de l'armée même légitime, ceux qui y marchent par le seul zèle d'une affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des lois de leur pays, ou service du Prince, il n'en saurait bâtir une compagnie de gendarmes complète. D'où vient cela, qu'il s'en trouve si peu, qui aient maintenu même volonté et même progrès en nos mouvements publics, et que nous les voyons tantôt n'aller que le pas, tantôt y courir à bride avalée ? et mêmes hommes, tantôt gâter nos affaires par leur violence et âpreté, tantôt par leur froideur, mollesse et pesanteur ; si ce n'est qu'ils y sont poussés par des considérations particulières et casuelles, selon la diversité desquelles ils se remuent ?

Je vois cela évidemment, que nous ne prêtons volontiers à la dévotion que les offices, qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la chrétienne. [2]

Notre zèle fait merveilles, quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la détraction, la rébellion. À contre-poil, vers la bonté, la bénignité, la tempérance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ni de pied, ni d'aile. Notre religion est faite pour extirper les vices : elle les couvre, les nourrit, les incite.

­Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dit).[Donner de la paille à la place du blé ; se moquer de Dieu]

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1soumettre la vérité au joug de notre besoin : préférer le remède dont nous avons besoin à ce qui est vrai. Adapter, plier la Vérité à notre intérêt du moment.

↑2- hostilité :   Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamités si misérables [qu'en Amérique les Espagnols]. (III, 6 – Des Coches) 

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Si nous le croyions, je ne dis pas par foi, mais d'une simple croyance : voire (et je le dis à notre grande confusion) si nous le croyions et connaissions comme une autre histoire, comme l'un de nos compagnons, nous l'aimerions au-dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en lui : au moins marcherait-il en même rang de notre affection, que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis.

 Le meilleur de nous ne craint point de l'outrager, comme il craint d'outrager son voisin, son parent, son maître. Est-il si simple entendement, lequel ayant d'un côté l'objet d'un de nos vicieux plaisirs, et de l'autre en pareille connaissance et persuasion, l'état d'une gloire immortelle, entrât en bigue de [veuille échanger] l'un pour l'autre? Et si nous y renonçons souvent de pur mépris : car quelle envie nous attire au blasphémer, sinon à l'aventure l'envie même de l'offense ? Le philosophe Antisthène, comme on l'initiait aux mystères d'Orphée, le prêtre lui disant, que ceux qui se vouaient à cette religion, avaient à recevoir après leur mort des biens éternels et parfaits : Pourquoi si tu le crois ne meurs-tu donc toi-même ? lui fit-il. Diogène plus brusquement selon sa mode, et plus loin de notre propos, au prêtre qui le prêchait de même, de se faire de son ordre, pour parvenir aux biens de l'autre monde : Veux-tu pas que je croie qu'Agésilas et Épaminondas, si grands hommes, seront misérables, et que toi qui n'es qu'un veau, et qui ne fais rien qui vaille, seras bien heureux, parce que tu es prêtre ?

Ces grandes promesses de la béatitude éternelle si nous les recevions de pareille autorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons :

Non iam se moriens dissolui conquereretur,
Sed magis ire foras, vestemque relinquere ut anguis
Gauderet, praelonga senex aut cornua ceruus.
[On ne se plaindrait plus, mourant, d'être dissous, on aurait plus de joie à partir, et à laisser son enveloppe, comme le serpent, ou comme le cerf chargé d'ans laisse ses bois trop longs.]   - Lucrèce, III, 613-615.

Je veux être dissous, dirions-nous, et être avec Jésus-Christ.  - Épître aux Philippiens, I, 23.

* GF Céard Villey Wiki 

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La force du discours de Platon de l'immortalité de l'âme, poussa bien aucuns de ses disciples à la mort, pour jouir plus promptement des espérances qu'il leur donnait. Tout cela c'est un signe très évident que nous ne recevons notre religion qu'à notre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoivent. Nous nous sommes rencontrés au pays, où elle était en usage, ou nous regardons son ancienneté, ou l'autorité des hommes qui l'ont maintenue, ou craignons les menaces qu'elle attache aux mécréants, ou suivons ses promesses. Ces considérations-là doivent être employées à notre créance, mais comme subsidiaires : ce sont liaisons humaines. Une autre région, d'autres témoins, pareil les promesses et menaces, nous pourraient imprimer par même voie une croyance contraire. Nous sommes Chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgourdins ou Allemands.

Et ce que dit Platon, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'athéisme, qu'un danger pressant ne ramène à la reconnaissance de la divine puissance : Ce rôle ne touche point un vrai Chrétien : C'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'être reçues par une humaine conduite. Quelle foi doit-ce être, que la lâcheté et la faiblesse de cœur plantent en nous et établissent ? Plaisante foi, qui ne croit ce qu'elle croit, que pour n'avoir le courage de le décroire. Une vicieuse passion, comme celle de l'inconstance et de l'étonnement [la peur], peut-elle faire en notre âme aucune production réglée ? Ils établissent, dit-il, par la raison de leur jugement, que ce qui se récite des enfers, et des peines futures est feint, mais l'occasion de l'expérimenter s'offrant lorsque la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort : la terreur d'icelle les remplit d'une nouvelle créance, par l'horreur de leur condition à venir. 

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Et parce que telles impressions rendent les courages [cœurs] craintifs, il défend en ses lois toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien quand il y échoit, et pour un médicinal effet. Ils récitent de Bion [1], qu'infect des athéismes de Theodorus, il avait été longtemps se moquant des hommes religieux : mais la mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extrêmes superstitions : comme si les Dieux s'ôtaient et se remettaient selon l'affaire de Bion.

Platon, et ces exemples, veulent conclure, que nous sommes ramenés à la créance de Dieu, ou par raison, ou par force [2]. L'Athéisme étant une proposition, comme dénaturée et monstrueuse, difficile aussi, et malaisée d'établir en l'esprit humain, pour insolent et déréglé qu'il puisse être : il s'en est vu assez, par vanité et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires, et réformatrices du monde, en affecter la profession par contenance : qui, s'ils sont assez fous, ne sont pas assez forts, pour l'avoir plantée en leur conscience. Pourtant ils ne laisseront de joindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d'épée en la poitrine : et quand la crainte ou la maladie aura abattu et appesanti cette licencieuse ferveur d'humeur volage, ils ne laisseront pas de se revenir [se ressaisir], et se laisser tout discrètement manier aux créances et exemples publics. Autre chose est, un dogme sérieusement digéré, autre chose ces impressions superficiel les : lesquelles nées de la débauche d'un esprit démanché, vont nageant témérairement et incertainement en la fantaisie.

 
1- Voir Diogène Laërce, IV, 54.   > Bion von Borysthenes
­ 2- L'Exemplaire de Bordeaux dit : « ou par amour, ou par force ».

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Hommes bien misérables et écervelés, qui tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent ! 
L'erreur du paganisme, et l'ignorance de notre sainte vérité, laissa tomber cette grande âme : mais grande d'humaine grandeur seulement, encore en cet autre voisin abus, que les enfants et les vieillards se trouvent plus susceptibles de religion, comme si elle naissait et tirait son crédit de notre imbécillité.

Le nœud qui devrait attacher notre jugement et notre volonté, qui devrait étreindre notre âme et joindre à notre Créateur, ce devrait être un nœud prenant ses replis et ses forces, non pas de nos considérations, de nos raisons et passions, mais d'une étreinte divine et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, un visage, et un lustre, qui est l'autorité de Dieu et sa grâce. Or notre cœur et notre âme étant régie et commandée par la foi, c'est raison qu'elle tire au service de son dessein toutes nos autres pièces selon leur portée. Aussi n'est-il pas croyable, que toute cette machine n'ait quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque image ès choses du monde rapportant aucunement à l'ouvrier, qui les a bâties et formées. [1] Il a laissé en ces hauts ouvrages le caractère de sa divinité, et ne tient qu'à notre imbécillité, que nous ne le puissions découvrir. C'est ce qu'il nous dit lui-même, que ses opérations invisibles, il nous les manifeste par les visibles. [2] Sebond s'est travaillé à ce digne étude, et nous montre comment il n'est pièce du monde, qui démente son facteur. Ce serait faire tort à la bonté divine, si l'univers ne consentait à notre créance. [3] Le ciel, la terre, les éléments, notre corps et notre âme, toutes choses y conspirent : il n'est que de trouver le moyen de s'en servir : elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre.

Car ce monde est un temple très saint, dedans lequel l'homme est introduit, pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a fait sensibles, le Soleil, les étoiles, les eaux et la terre, pour nous représenter les intelligibles. Les choses invisibles de Dieu, dit Saint Paul, apparaissent par la création du monde, considérant sa sapience éternelle, et sa divinité par ses œuvres.

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1- ayant quelque rapport à, ressemblant quelque peu à…
­2- Saint Paul, Épître aux Romains, I, 20 : « Inuisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quae facta sunt, intellecta, conspiciuntur : sempiterna quoque eius virtus et diuinitas. »
3- ne s'accordait à la foi.  Ce serait vraiment faire tort à la bonté divine, que l’univers ne se prêtât pas à affirmer la vérité de nos croyances. Trad. Michaud.
 

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Atque adeo faciem cœli non inuidet orbi
Ipse Deus, vultusque suos corpusque recludit
Semper voluendo : seque ipsum inculcat et offert,
Ut bene cognosci possit, doceatque videndo
Qualis eat, doceatque suas attendere leges.

[Et Dieu même ne refuse pas à la terre la face du ciel ; son visage et son corps, il les fait voir par sa rotation perpétuelle ; c'est lui-même qu'il inculque et offre aux regards, afin de pouvoir être bien connu, d'enseigner par les yeux sa marche et d'apprendre à observer ses lois.] Manilius, IV, 907-911.  [1]

 Or nos raisons et nos discours humains c'est comme la matière lourde et stérile : la grâce de Dieu en est la forme : c'est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrate et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin, et n'avoir regardé l'amour et obéissance du vrai créateur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu : Ainsi est-il de nos imaginations et discours : ils ont quelque corps, mais une masse informe, sans façon et sans jour, si la foi et grâce de Dieu n'y sont jointes. La foi venant à teindre et illustrer les arguments de Sebond, elle les rend fermes et solides : ils sont capables de servir d'acheminement, et de première guide à un apprenti, pour le mettre à la voie de cette connaissance : ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grâce de Dieu, par le moyen de laquelle se parfournit [se parachève] et se parfait après notre créance. Je sais un homme d'autorité nourri aux lettres, qui m'a confessé avoir été ramené des erreurs de la mécréance par l'entremise des arguments de Sebond. Et quand on les dépouillera de cet ornement, et du secours et approbation de la foi, et qu'on les prendra pour fantaisies pures humaines, pour en combattre ceux qui sont précipités aux épouvantables et horribles ténèbres de l'irréligion, ils se trouveront encore lors, aussi solides et autant fermes, que nuls autres de même condition qu'on leur puisse opposer. De façon que nous serons sur les termes de dire à nos parties,

Si melius quid habes, accerse, vel imperium fer.
[Si tu as mieux, produis-le, ou bien plie-toi à l'autorité.] Horace, Épîtres, I, v, 6.

 ↑1- Stoïcien, Manilius croit à une providence qui gouverne le monde, et à lintervention  de la sagesse divine dans la vie de tous les jours. > astrologie.












 

 

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 Qu'ils souffrent la force de nos preuves, ou qu'ils nous en fassent voir ailleurs, et sur quelque autre sujet, de mieux tissues, et mieux étoffées. Je me suis sans y penser à demi déjà engagé dans la seconde objection, à laquelle j'avais proposé de répondre pour Sebond. 

Aucuns disent que ses arguments sont faibles et ineptes à vérifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aisément. Il faut secouer ceux-ci un peu plus rudement : car ils sont plus dangereux et plus malicieux que les premiers. On couche volontiers les dits d'autrui à la faveur des opinions qu'on a préjugées en soi : À un athéiste, tous écrits tirent à l'athéisme. Il infecte de son propre venin la matière innocente. Ceux-ci ont quelque préoccupation de jugement qui leur rend le goût fade aux raisons de Sebond. Au demeurant il leur semble qu'on leur donne beau jeu, de les mettre en liberté de combattre notre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseraient attaquer en sa majesté pleine d'autorité et de commandement.

Le moyen que je prends pour rabattre cette frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil, et l'humaine fierté : leur faire sentir l'inanité, la vanité, et dénéantise de l'homme : leur arracher des poings, les chétives armes de leur raison : leur faire baisser la tête et mordre la terre, sous l'autorité et révérence de la majesté divine. C'est à elle seule qu'appartient la science et la sapience : elle seule qui peut estimer de soi quelque chose, et à qui nous dérobons ce que nous nous comptons, et ce que nous nous prisons.

 O  γρ ἐᾷ φρονειν θες μγα λλον αυτν. Hérodote, VII, x, 5.

 [Car Dieu ne permet pas qu'un autre que lui porte haut ses pensées.]

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Abattons ce cuider [la présomption], premier fondement de la tyrannie du malin esprit. Deus superbis resistit : bumilibus autem dat gratiam.

[Dieu résiste aux orgueilleux ; aux humbles il accorde sa grâce.]

L'intelligence est en tous les Dieux, dit Platon, et point ou peu aux hommes. Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme Chrétien, de voir nos outils mortels et caducs, si proprement assortis à notre foi sainte et divine : que lorsqu'on les emploie aux sujets de leur nature mortels et caducs, ils n'y soient pas appropriés plus uniment, ni avec plus de force. Voyons donc si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebond : voire s'il est en lui d'arriver à aucune certitude par argument et par discours. Car saint Augustin plaidant contre ces gens ici, a occasion de reprocher leur injustice, en ce qu'ils tiennent les parties de notre créance fausses, que notre raison faut à établir. Et pour montrer qu'assez de choses peuvent être et avoir été, desquelles notre discours ne saurait fonder la nature et les causes : il leur met en avant certaines expériences connues et indubitables, auxquelles l'homme confesse rien ne voir. Et cela fait-il, comme toutes autres choses, d'une curieuse et ingénieuse recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre, que pour convaincre la faiblesse de leur raison, il n'est besoin d'aller triant des rares exemples : et qu'elle est si manque et si aveugle, qu'il n'y a nulle si claire facilité, qui lui soit assez claire : que l'aisé et le malaisé lui sont un : que tous sujets également, et la nature en général désavoue sa juridiction et entremise.

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 Que nous prêche la vérité, quand elle nous prêche de fuir la mondaine philosophie : quand elle nous inculque si souvent, que notre sagesse n'est que folie devant Dieu : que de toutes les vanités la plus vaine c'est l'homme : que l'homme qui présume de son savoir, ne sait pas encore que c'est que savoir : et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense être quelque chose, se séduit soi-même, et se trompe ? Ces sentences du saint Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne me faudrait aucune autre preuve contre des gens qui se rendraient avec toute soumission et obéissance à son autorité. Mais ceux-ci veulent être fouettés à leurs propres dépens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle-même. Considérons donc pour cette heure, l'homme seul, sans secours étranger, armé seulement de ses armes, et dépourvu de la grâce et connaissance divine, qui est tout son honneur, sa force, et le fondement de son être. Voyons combien il a de tenue en ce bel équipage. Qu'il me fasse entendre par l'effort de son discours, sur quels fondements il a bâti ces grands avantages, qu'il pense avoir sur les autres créatures. Qui lui a persuadé que ce branle admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête, les mouvements épouvantables de cette mer infinie, soient établis et se continuent tant de siècles, pour sa commodité et pour son service ?

Est-il possible de rien imaginer si ridicule, que cette misérable et chétive créature, qui n'est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de toutes choses, se dise maîtresse et emperière [impératrice] de l'univers ? duquel il n'est pas en sa puissance de connaître la moindre partie, tant s'en faut de la commander.

(...) 

Le pain des anges.

 













247-248   902  EB247   

J’ai ouï parler d’un juge, lequel, où il rencontrait un âpre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matière agitée de plusieurs contrariétés, mettait au marge de son livre: Question pour l’ami; c’est à dire que la vérité était si embrouillée et débattue qu’en pareille cause, il pourrait favoriser celle des parties que bon lui semblerait. Il ne tenait qu’à faute d’esprit et de suffisance qu’il ne pût mettre partout: « Question pour l’ami ». Les avocats et les juges de notre temps trouvent à toutes causes assez de biais pour les accommoder où bon leur semble.

À une science si infinie, dépendant de l’autorité de tant d’opinions et d’un sujet si arbitraire, il ne peut être qu’il n’en naisse une confusion extrême de jugements. Aussi n’est-il guère si clair procès auquel les avis ne se trouvent divers. Ce qu’une compagnie a jugé, l’autre le juge au contraire, et elle-même au contraire une autre fois. De quoi nous voyons des exemples ordinaires par cette licence, qui tache merveilleusement la cérémonieuse autorité et lustre de notre justice, de ne s’arrêter aux arrêts, et courir des uns aux autres juges pour décider d’une même cause.

Quant à la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu, c’est chose où il n’est besoin de s’étendre, et où il se trouve plusieurs avis qui valent mieux tus que publiés aux faibles esprits.

Arcésilas disait n’être considérable en la paillardise, de quel côté et par où on le fût. [1]

Et obscoenas voluptates, si natura requirit, non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, aetate, figura metiendas Epicurus putat. (En ce qui concerne le plaisir sexuel, si la nature y pousse, il ne faut s’arrêter ni à la race, ni au lieu, ni au rang, mais prendre en compte au contraire la grâce, le jeune âge, et la beauté de l’objet.) © 2001  (Cicéron, Tusculanes, V, XXXIII remacle Nisard, 1864

 >> Il ne faut s´arrêter ni à la naissance, ni au rang ou à la situation sociale ; le plaisir doit être mesuré à l´attrait, à l´âge et à la beauté de l´objet. - trad. 2025. Le plaisir, bon en soi, excuse tout; "il ne connaît pas de loi", il n´a pour règle que la beauté et la fraîcheur de la (jeune) personne aimée.

Ne amores quidem sanctos a sapiente alienos esse arbitrantur.  (Ils ne pensent pas que des amours raisonnables dussent être  interdites au sage) — (Cicéron)

Quaeramus ad quam usque aetatem juvenes amandi sint.  (« Voyons jusqu’à quel âge il nous convient d’aimer les jeunes hommes. ») — (Sénèque)

Ces deux derniers lieux Stoïques [stoïciens] et, sur ce propos, le reproche de Dicéarque à Platon même, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences éloignées de l’usage commun et excessives.[2]

Notes 

↑ 1-  Plutarque, Les Règles et préceptes de santé,  Le Duc de Bordeaux (Chanson paillarde)  3:31

 [126] (…) Εἰ τοίνυν καὶ πικρότερον φανεῖται τὸ τοῦ Ἀρκεσιλάου πρὸς τοὺς μοιχικοὺς καὶ ἀκολάστους εἰρημένον, « Μηδὲν διαφέρειν ὄπισθέν τινα ἢ ἔμπροσθεν εἶναι κίναιδον, » οὐκ ἀνάρμοστόν ἐστι τοῖς ὑποκειμένοις.

Le mot d'Arcésilas contre les débauchés et les adultères, quoique sans doute un peu trop dur, a ici sa juste application : qu'il n'importe à quelle espèce de volupté l'on se livre, dès qu'elle est criminelle. - Plutarque, Moralia, Les Règles et préceptes de santé , trad. Ricard, 1844.

> « Μηδὲν διαφέρειν ὄπισθέν τινα ἢ ἔμπροσθεν εἶναι κίναιδον » [Arcésilas]. En clair, Peu importe qu´on soit actif ou passif, c´est mal. Κíναιδος, cinaedus, cinède, pédé.  > remacle [126] 

 >>Montaigne n´a retenu que la citation indulgente et crue d´Arcésilas, sans s´inquiéter du commentaire négatif et moralisateur de Plutarque. Parce qu´il est évident sans doute qu´il condamnait, sous le règne d´Henri III, les mœurs libres des mignons du Roi.

↑2- Relativisme moral. Les bons philosophes anciens toléraient dans leurs écoles des mœurs débridées et en particulier la fameuse licence grecque que les honnêtes gens réprouvent chez nous.

 

248  903  EB247

Les lois prennent leur autorité de la possession et de l'usage : il est dangereux de les ramener à leur naissance : elles grossissent et s'ennoblissent en roulant, comme nos rivières : suivez-les contremont jusques à leur source, ce n'est qu'un petit surgeon d'eau à peine reconnaissable, qui s'enorgueillit ainsi, et se fortifie, en vieillissant.

 Voyez les anciennes considérations, qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de révérence : vous les trouverez si légères et si délicates, que ces gens ici qui pèsent tout, et le ramènent à la raison, et qui ne reçoivent rien par autorité et à crédit, il n'est pas merveille s'ils ont leurs jugements souvent très éloignés des jugements publics. Gens qui prennent pour patron l'image première de nature, il n'est pas merveille, si en la plupart de leurs opinions, ils gauchissent la voie commune.

Comme pour exemple : peu d'entre eux eussent approuvé les conditions contraintes de nos mariages : et la plupart ont voulu les femmes communes, et sans obligation. Ils refusaient nos cérémonies : Chrysippe disait, qu'un philosophe fera une douzaine de culbutes en public, voire sans haut-de-chausses, pour une douzaine d'olives. À peine eut-il donné avis à Clisthène de refuser la belle Agariste sa fille, à Hippoclidès, pour lui avoir vu faire l'arbre fourché sur une table. [1]

 Métroclès lâcha un peu indiscrètement un pet en disputant, en présence de son école : et se tenait en sa maison caché de honte, jusques à ce que Crates le fut visiter : et ajoutant à ses consolations et raisons, l'exemple de sa liberté, se mettant à péter à l'envi avec lui, il lui ôta ce scrupule : et de plus, le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Péripatétique plus civile, laquelle jusques lors il avait suivi.

 ­1- à peine : Aux yeux de Chrysippe de Soles, les exh  ibitions d´Hippoclidès ivre sur une table les jambes en l´air n´auraient pas terni la réputation du fiancé. Le philosophe n´aurait pas dissuadé Clisthène de Sicyone de donner sa fille en mariage au joyeux fêtard, plutôt qu´à Mégaclès. Ce philosophe stoïcien était très coulant. > Hérodote, VI, 129. > remacle 

>> Certains auteurs blâment Chrysippe d’avoir écrit beaucoup de choses obscènes et inconvenantes. Diogène Laërce, Trad. Robert Genaille, 1933.

249   904  EB247v

Ce que nous appelons honnêteté, de n'oser faire à découvert, ce qui nous est honnête de faire à couvert, ils l'appelaient sottise : et de faire le fin à taire et désavouer ce que nature, coutume, et notre désir publient et proclament de nos actions, ils l'estimaient vice. Et leur semblait, que c'était affoler les mystères de Vénus, que de les ôter du retiré sacraire [sanctuaire] de son temple, pour les exposer à la vue du peuple : Et que tirer ses jeux hors du rideau, c'était les perdre.

C'est chose de poids, que la honte : La recélation, réservation, circonscription, parties de l'estimation. Que la volupté très ingénieusement faisait instance [1], sous le masque de la vertu, de n'être prostituée au milieu des carrefours, foulée des pieds et des yeux de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoutumés [2]. De là disent aucuns, que d'ôter les bordels publics, c'est non seulement épandre partout la paillardise, qui était assignée à ce lieu-là, mais encore aiguillonner les hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la malaisance.

 Mœchus es Aufidiae qui vir Corvine fuisti,

Riualis fuerat qui tuus, ille vir est.
Cur aliena placet tibi, quae tua non placet uxor ?
Nunquid securus non potes arrigere ? – Martial, III, Lxix

[Tu es, Corvinus, l'amant d'Aufidia, toi qui as été son mari. Et ton ancien rival est, lui, le mari. D'où vient qu'elle te plaît, femme d'un autre, mais non quand elle est la tienne ? Est-ce qu'en sécurité tu ne peux pas bander ?]

 Cette expérience se diversifie en mille exemples.

 Nullus in urbe fuit tota, qui tangere vellet

Uxorem gratis Caeciliane tuam,
Dum licuit : sed nunc positis custodibus, ingens
Turba fututorum est. Ingeniosus homo es. - Martial, III, Lxxiv

[Dans toute la ville, il n'y a eu personne, Cécilianus, qui voulût toucher gratis à ta femme, tant que cela a été loisible ; mais maintenant qu'elle est sous bonne garde, en foule se pressent les baiseurs. Tu es astucieux !]

­1- exigeait

­2- trouvant que manque le mystère ;  regrettant l'absence de discrétion,

250 905  EB247v 

On demanda à un philosophe qu'on surprit à même [sur le fait], ce qu'il faisait : il répondit tout froidement, Je plante un homme : ne rougissant non plus d'être rencontré en cela, que si on l'eût trouvé plantant des aulx.

C'est, comme j'estime, d'une opinion tendre, respectueuse, qu'un grand et religieux auteur tient cette action, si nécessairement obligée à l'occultation et à la vergogne, qu'en la licence des embrassements Cyniques, il ne se peut persuader, que la besogne en vînt à sa fin : ains [mais] qu'elle s'arrêtait à représenter des mouvements lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur école : et que pour élancer ce que la honte avait contraint et retiré, il leur était encore après besoin de chercher l'ombre. [1]

Il n'avait pas vu assez avant en leur débauche. Car Diogène  exerçant en public sa masturbation, faisait souhait en présence du peuple assistant, de pouvoir ainsi saouler son ventre en le frottant. À ceux qui lui demandaient, pourquoi il ne cherchait lieu plus commode à manger, qu'en pleine rue : C'est, répondait-il, que j'ai faim en pleine rue. Les femmes philosophes, qui se mêlaient à leur secte, se mêlaient aussi à leur personne, en tout lieu, sans discrétion : et Hipparchia ne fut reçue en la société de Cratès, qu'en condition de suivre en toutes choses les us et coutumes de sa règle.

Ces philosophes ici donnaient extrême prix à la vertu : et refusaient toutes autres disciplines que la morale : si est-ce qu'en toutes actions ils attribuaient la souveraine autorité à l'élection [choix] de leur sage, et au-dessus des lois : et n'ordonnaient aux voluptés autre bride, que la modération, et la conservation de la liberté d'autrui.

 ↑1- Saint Augustin, La Cité de Dieu, XIV, xx. Repris par Fontenelle dans sa Lettre sur la Nudité des Sauvages,

 250 906  EB248

 Héraclite et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade, et gracieux au sain : l'aviron tortu dans l'eau, et droit à ceux qui le voient hors de là : et de pareilles apparences contraires qui se trouvent aux sujets, argumentèrent que tous sujets avaient en eux les causes de ces apparences : et qu'il y avait au vin quelque amertume, qui se rapportait au goût du malade ; l'aviron, certaine qualité courbe, se rapportant à celui qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire, que tout est en toutes choses, et par conséquent rien en aucune : car rien n'est, où tout est.

Cette opinion me ramentoit [rappelle] l'expérience que nous avons, qu'il n'est aucun sens ni visage, ou droit, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouve aux écrits, qu'il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure, et parfaite, qui puisse être, combien de fausseté et de mensonge a l'on fait naître ? quelle hérésie n'y a trouvé des fondements assez, et témoignages, pour entreprendre et pour se maintenir ? C'est pour cela, que les auteurs de telles erreurs, ne se veulent jamais départir de cette preuve du témoignage de l'interprétation des mots.

 Un personnage de dignité, me voulant approuver par autorité, cette quête de la pierre philosophale, où il est tout plongé : m'allégua dernièrement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il disait, s'être premièrement fondé pour la décharge de sa conscience : (car il est de profession Ecclésiastique) et à la vérité l'invention n'en était pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la défense de cette belle science. Par cette voie, se gagne le crédit des fables divinatrices.

Il n'est pronostiqueur, s'il a cette autorité, qu'on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne fasse dire tout ce qu'on voudra, comme aux Sibylles : Il y a tant de moyens d'interprétation, qu'il est malaisé que de biais, ou de droit fil, un esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet, quelque air, qui lui serve à son point.

Pourtant [C'est pourquoi] se trouve un style nébuleux et douteux, en si fréquent et ancien usage. Que l'auteur puisse gagner cela d'attirer et embesogner à soi [occuper] la postérité.

(...)

 

Montaigne, Essais, Livre II, CHAPITRE XII.  Apologie de Raymond  Sebond. (1595) Notes de Jean Céard.


Références

↑ Montaigne, Michel Eyquem de , Les Essais ( Eds. P. Villey and V.-L. Saulnier (1965) - online edition by P. Desan, University of Chicago )  II, 12 p. 438 - 604

Mots-clés: athéisme foi irrationnel Jésus-Christ raison religion scepticisme science vérité

↑ Horace Lucrèce Manilius Martial Montaigne Sénèque  INDEX

<> 15/01/2026

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