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dimanche 31 août 2025

La nudité - Senancour

 








 

Senancour, De l'amour,  1834. p. 221-231 - De la nudité.

La nudité publique était courante dans l´Antiquité païenne ; elle est quasiment la règle chez les peuples primitifs, en Amérique, fréquente en Russie et dans l´Europe du Nord. L´interdiction du nu, sévère depuis Moïse,  n´a rien d´universel ni de sacré.

DE  LA  NUDITÉ.

221

Chez les Anciens on trouvait presque partout des esclaves; mais souvent l'homme  désigné  comme libre avait, à plusieurs égards, de la liberté. D'autres règlements caractérisent notre âge : la coutume, qu'on persiste à  nommer la nature, a tout prévu, tout déterminé. 

222

Les  peuples  sont  entraînés  sur  une  même  trace ; la  partie  du  globe  qui  ne  s'était  pas  soumise à  l'indolence  orientale  reçoit  de  notre  activité même  des  chaînes  peu  différentes.  Beaucoup d'hommes  qui  passent  pour  de  bons  esprits liraient  avec  moins  de  scandale  le  récit  des plus  odieuses  trahisons  que  celui  de  quelques cérémonies  de  la  vieille  Asie,  des  Lupercales du  Tibre,  et  des  institutions  empruntées  à  la Crète  par  Lacédémone.

Les  croyances qui  avaient  autorisé,  ou  même exigé  la  nudité  dans  les  fêtes  publiques ,  sont abolies,  et  néanmoins  on  cite  des  exemples modernes  de  l'indifférence  avec  laquelle  d'autres générations  voyaient  ce  qui  surprendrait maintenant  (30). 

Lorsque  Louis  XI  fit  son entrée  dans  la  capitale,  des  filles  nues,  placées auprès  des  fontaines  publiques,  représentaient des  sirènes.  Dans  le  jugement  de  Pâris,  joué vers  ce  temps,  les  trois  déesses  étaient  nues sur  le théâtre.  Le  premier  mai  ordinairement des  femmes  se  montraient  nues  sur  la  scène  , et  en  partaient  pour  parcourir  les  rues  avec des  flambeaux.

223

On  a  vu  des  peuplades  qui  ne  faisaient usage  d'aucun  vêtement ,  excepté  dans  des jours  de  solennité,  ou  comme  distinction  personnelle. Cette  coutume  n'est  pas  précisément contraire  à  la  pudeur.  La  difficulté  de  se  vêtir, surtout  d'une  manière  commode,  perpétuait la  nudité,  soit  dans  les  climats  stériles  et brûlants,  soit  même  chez  d'autres  tribus,  peu exercées  dans  les  arts.  Quant  à  nous,  l'étendue de  notre  pensée  ne  nous  permettrait  guère de  vivre  ainsi  Au  milieu  même  des  hordes sauvages,  et  avec  l'humeur  la  plus  indépendante, mais  en  réfléchissant,  et  en  sentant, sinon  comme  nous  ,  du  moins  autant  que nous,  ou  trouverait  désagréable  cette  nudité habituelle.  Néanmoins  il  est  facile  de  supposer des  circonstances    l'homme  le  plus avancé  dans  la  civilisation  marcherait  nu  en public ,  sans  autre  embarras  que  celui  qui résulte  ordinairement  d'une  situation  opposée aux  coutumes  anciennes.

Il  ne  paraît  guère  moins  difficile  de  renoncer à la  nudité  dans  les  lieux  qui  la  permettent, que  de  quitter  ailleurs  l´ usage  contraire. 

224

On lit  dans  des  relations  assez  récentes,  qu'au port  de  Jackson,  les  naturels,  loin d´imiter les  Anglais,  après  quinze  années  de communications,  regardaient  le  soin  de  se  couvrir comme  une  marque  de  servitude ,  et  ne  songeaient à  des  vêtements  que  dans  la  saison froide.

Dans  les  étuves,  en  Laponie,  et  dans  diverses provinces  de  la  Russie  septentrionale, les  femmes  et  les  hommes  sont  réunis ,  et  nus. En  sortant  de  la  vapeur  on  va  en  plein  air, on  s'étend  sur  la  neige  :  c’est  ainsi  que  l´ on  se rend  propre  à  surmonter    intempérie  de  ces climats.  Si  la  cabane  du  bain  se  trouve  sur  la route,  et  que  des  étrangers  passent,  les  femmes  s'en  approchent  pour  regarder  les  traîneaux ,  sans  se  mettre  en  peine  de  ce  qu´elles n'ont  aucun  voile.  Dans  une  foire  célèbre qui  se  tient  sur  le  Gange,  à  quatre  cents  lieues de  son  embouchure, les deux  sexes  pratiquent leurs  ablutions  sans  se  séparer,  quoique  ces fidèles  se  dépouillent  de  tous  leurs  vêtements.

225

On  a  prétendu  que  la  nudité  était  prescrite dans  l'Île  que  les  Européens  ont  nommée  Formose ,  et  on  assure  que  dans  une  partie  des Indes,  au-delà  du  bassin  du  Gange ,  les  femmes sont  presque  nues.  On  ne  saurait  l'attribuer uniquement  au  climat;  la  chaleur  ne justifierait  point  ce  que  la  décence  condamnerait. La  température  est  aussi  élevée  à  Sennaar [1] ou  à  Pondichéry,  cependant  on  n'y  est pas  nu  :  l´usage  en  décide ,  et  cela  n'a  pas  d'influence formelle  sur  la  corruption  ou  la  sévérité des  mœurs  (31).   

Sans  doute  c'était  par un  abus  de  pouvoir  que  le  char d ´Héliogabale [2] était  traîné  sous  de  riches  portiques  par  des Romaines  entièrement  nues  ;  mais  aucun prince  absolu  ne  serait  obéi  s'il  avait  la  même fantaisie  à  Naples    à  Lisbonne.

Pendant  les  jeux  floraux ,  les  filles  publiques marchaient  nues  dans  les  rues  de  Rome.

­1- Sennaar est le nom de la région sud de la Mésopotamie utilisé par la Bible hébraïque.

2-  Élagabal ou Héliogabale (Sextus Varius Avitus Bassianus) (204 - 222) empereur romain (218-222); grand prêtre d'un culte du Soleil (El Gebal) d'origine syrienne, il vécut dans la débauche et fut assassiné.

226

Du  temps  de  Caton  le  peuple  n'osa  demander ces  jeux ;  mais  les  mœurs  n'en  étaient  que plus  dépravées,  selon  l´observation  d'un  contemporain. Dans  les  repas  de  luxe,  et  dans  les festins  hospitaliers,  quelques  peuples  joignaient très fréquemment  aux  amusements  de la  table  d'autres  fantaisies  dont  sans  doute  on abusait,  mais  qui  montraient  que  ces  sortes de  choses  sont  de  nature  à  varier  selon  les temps  et  les  lieux  (32).

Ces  usages  se  perpétuent  difficilement  lorsque les  femmes,  ayant  beaucoup  de  liberté, obtiennent  beaucoup  d'ascendant.  Elles  comprennent que  l´entière  nudité,  cette  épreuve souvent  redoutable,  ne  doit  servir à  leur  triomphe qu'accidentellement,  et  que  d'ailleurs elle  ne  suppose  pas  assez  d'art.  Si  en  un  sens la  plupart  d'entre  elles  peuvent  la  craindre, à  d'autres  égards  elles  la  désirent  peu.

L'homme  n'est  pas  séduisant  de  la  même  manière que  la  femme ;  au  moment    il  la veut  sans  voiles,  plus  volontiers  elle  lui  laisserait retenir  quelques  parties  de  son  manteau.

Elle  choisit  d'après  les  indices  que  peuvent fournir  le  visage,  et  plus  encore  la  forme  générale ;  les  hommes  au  contraire  demandent s'ils  retrouveront  partout  l'attrait  dont  ils  ont besoin.

227

Celle  différence  tient  à  la  beauté du sein  dans  un  sexe,   et  provient  aussi  de  ce qu'il  faut  à  l'autre  des  désirs  impérieux.  Absolument parlant,  il  suffit  que  l'homme  soit propre  à  rendre  des  femmes  fécondes,  tandis que  leur  moyen  de  captiver  est  de  paraître très aimables.

Il  est  une  nudité  qu' on  doit  presque  en tout  pays  éviter  habituellement.  On  aurait tort  d´en  conclure  qu'il  y  eût  quelque  chose d' essentiellement  déshonnête  dans  la  vue  des organes  consacrés  à  des  plaisirs  nécessaires  : mais  cette  nudité  n'est  jamais  parmi  nous  sans quelque  effet  sur  l'imagination,  parce  qu'elle est  très remarquable  dans  nos  mœurs,  et  il convient  dès  lors qu'elle  ne  soit  pas  involontaire pour  ainsi  dire,  qu'elle  ne  soit  pas  une suite  de  notre  négligence.  Peut-être  n' y  a-t-il rien  d'absolument  frivole  dans  ce  qui  appartient à  l'amour.  Sénèque  a  observé  que  la  vraie satisfaction  était  sérieuse  :  le  vrai  plaisir  a aussi  quelque  chose  de  grave  et  de  réfléchi.

228

Parmi  nous,  ceux  à  qui  furent  donnés  un prompt  sentiment  du  plaisir,  et  cette  justesse qui  en  saisit  les  principaux  rapports,  ne  se trouveraient  pas  nus  devant  un  témoin,  sans que  cela  leur  fût  positivement  ou  agréable, ou  désagréable.  S'ils  pouvaient être  dans  cette situation  avec  une  indifférence  apparente,  ce ne  serait  cependant  pas  sans  dessein,  et  jamais, surtout,  la  nudité  de  certaines  parties  du corps  ne  leur  paraîtrait  à  propos,  excepté dans  une  nudité  entière  ou  presque  entière.

On  doit  sentir  qu'un  simple  dérangement des  habits  conviendrait  trop  à  des  actions  furtives,  aux  fautes  impardonnables  de  gens  qui s'écartent  de  leurs  principes,  ou  qui  manquent à  leurs  promesses.  L'entière  nudité  est plus  indépendante,  ou  plus  féconde  ;  elle  montre que  l´on  a  le  choix  des  instants,  et  cette sécurité  suppose  qu'on  s'est  arrangé  de  manière à  être  exempt  de  reproches.  N'est-il  pas  facile d'ailleurs  à  la  plupart  des  femmes  de  ne  trouver rien  de  très embarrassant  chez  elles  dans  la nudité  sans  exception,  et  ne  dépend-il  pas aussi  d'elles  de  la  rendre  beaucoup  expressive par  un  simple  changement  d´attitude ?  Toute liberté  en  cela  est  bonne  avec  discernement.

229

Si  le  pinceau  avait  à  mettre  en  opposition  le puissant  amour,  et  le  triste  péché,  celui-ci  serait vêtu  indécemment,  et  le  premier  serait nu.

Ce  n'est  pas  d'abord  sans  surprise  que  l´on rencontre  quelques  hommes  à  qui  déplairait très souvent  la  nudité  d'une  femme.  On  pourra néanmoins  se  rendre  raison  de  cette  sensation importune  :  quand  des  jouissances  immodérées ou  ignobles  ont  détruit  l'entraînement  qui  naissait de  la  jeunesse  intérieure,  l´amour  n’offre plus  en  perspective  que  les  grossièretés  dont  on a  pris  l'habitude.  On  n'éprouve  plus,  avec  l'énergie qui  annoncerait  que  les  désirs  ont  été souvent  réprimés,  l´heureux  accord  de  deux  volontés sans  contrainte,  et  de  l'abandon  sans  désordre. On méconnaît  ce  qu´il y  aurait d'heureux dans  la  force  morale  commandant  aux  sens  lors même  que  rien  ne  paraîtrait  leur  résister,  et s 'applaudissant  de  n'avoir  aucun  besoin  d'autres chaînes (33). 

230

Ainsi  quand  rien  ne  se  place entre  la  sensation  produite  par  la  présence d´une  femme,  et  les  dernières  jouissances  auxquelles seules  on  est  réduit,  quand  la  volupté dégénère  et  devient  toute  positive,  ou  trop visiblement  matérielle,  quand  on  ne  sait  plus trouver  le  voile  idéal,  la  nudité  ne  peut  faire l´impression  qu´en  attendrait  un  cœur  jeune.

Des  gens  ainsi  affaiblis  sont  portés  à  la  croire inutile,  si  elle  n'est  point  désordonnée  :  ils n'imaginent  pas  comment  on  reste  honnête  en devenant  libre.

 Sans  doute  ils  pourraient  vouloir  les  plaisirs informes  que  cherchent  des  organes  irrités par  l'abus  même.  L'instinct  se  ferait  entendre ; mais  comme  ils  n'ont  pas  conservé  la  vraie pudeur,  les  dégoûts  se  mêlent  toujours  à  des jouissances  d'ailleurs  si  imparfaites.  N´ayant pas  su  distinguer  dans  les  besoins  naturels  ce qui  était  encore  convenable,  et  ce  qui  ne  l´était plus,  ils  ont  fréquenté  des  femmes  dont la  tâche  semble  être  de  corrompre  les  mœurs en  favorisant  l'oubli  de  tout  principe,  et  qui se  dégradent,  non  pas  précisément  parce qu'elles  ont  trop  peu  de  retenue,  mais  parce qu´elles  avilissent  le  plaisir,  ou  le  dénaturent, autant  que  cela  est  possible,  en  y  mêlant  la licence.

231

Ces  hommes  coupables  et  encore  plus malheureux  ont  perdu  l'illusion  du  cœur;  en se  permettant  ce  qui  répugne  à  l'amour  même, ils  se  sont  exposés  à  confondre  avec  lui  ce  qui rend  inhabile  à  en  jouir,  et  leurs  fautes  répétées ont  eu  sans  doute  quelque  suite  odieuse.

Désormais  ils  ne  seront  soutenus  ni  par  l'espoir des  vraies  jouissances,  ni  par  le  consentement de  la  raison.  Leur  imagination  ne  s'arrête plus  qu'à  des  objets  qu'ils  devraient  à peine  connaître.  Leurs  sensations  déréglées, ou  refroidies,  en  les  conduisant  au  mépris pour  les  femmes,  indiquent  le  mépris  qu'ils méritent  eux-mêmes.  Le  charme  de  l'amour s' est  éloigné  d'eux,  et,  sentant  à  quoi  se  borne leur  partage,  ils  voudraient  ne  rencontrer que  des  êtres  qu'ils  pussent  traiter  avec  un dédain,  vieux  châtiment  de  leur  propre  honte, ou  bien  des  femmes  dont  la  sévérité,  en  écartant toute  idée  d'amour  mutuel,  ne  rappelât jamais de  nobles  désirs  altérés  sans  retour.

NOTE 30. (Page 222). p. 312

À l'occasion d'une famine, sous Louis X, on fit des processions, où, selon la chronique de Godefroy de Paris, les femmes sans chaussures, et les hommes vraiment nus marchaient à la suite du clergé. Vers la fin du treizième siècle, il y eut encore en France, dans les campagnes, et même dans la capitale, des processions que les flagellants, ou d'autres dévots suivaient demi-nus, ou entièrement nus. [1][2]

« Dans les bains publics (au nord de l'Asie les deux sexes sont communément séparés par des cloisons de planches ; mais sortant des bains, tout nus, les deux sexes se voient dans cet état, et s'entretiennent souvent des choses les plus indifférentes ; ils se jettent ensuite confusément dans l'eau, ou dans la neige. Dans les hameaux pauvres et éloignés, ils sont souvent tous ensemble dans le même bain. J'ai vu, dans les salines de Solimkanskaia [Solikamsk], des hommes qui y prenaient les bains: ils venaient de temps en temps à la porte pour s'y rafraîchir, et y causaient tout nus avec des femmes qui la plupart apportaient aux ouvriers de l'eau-de-vie et de la quouas. » (Voyage en Sibérie, fait par ordre, en 1761, par Chappe d'Auteroche, t. I, ch. Ier. p. 54-55)

1-  Godefroy de Paris (†1320), Chronique métrique de Godefroy de Paris, édition Buchon, 1827. p. 284 v. 7710 sq. Le texte original de Godefroy n´est pas aussi catégorique que Senancour le dit. Peut-être utilise-t-il un commentaire intermédiaire non sourcé. > Flagellants

↑2- L´ancienne France était moins prude que nos bourgeois moraux. Un mémorialiste montre la désinvolture des seigneurs face au peuple, les bonnes gens de leur bonne ville:

◊ Henri de Bourbon, Prince de Condé. —En une débauche, il passa tout nu à cheval par les rues de Sens, en plein midi, avec je ne sais combien d'autres tout nus aussi. (Monmerqué T. 2) — Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. 1834. > Feu Monsieur le Prince (père du Grand Condé)

313

« En 1400,... d'après une remarque très curieuse du célèbre Pogge, les deux sexes se baignaient pêle-mêle (*) aux eaux de Baden (en Suisse) [sic]. On voyait nager dans les bains des femmes aussi enjouées, aussi légères, aussi belles, et aussi peu vêtues que les nymphes de la mythologie; les étrangers contemplaient ce spectacle du haut d'une galerie circulaire, ou se mêlaient même à ces jeux innocents, si bon leur semblait. Aucun signe ne trahissait chez les parents, chez les maris, un sentiment de désapprobation, ou de jalousie. Les rédacteurs du Muséum allemand, qui ont reproduit cette relation de Pogge, il y a une trentaine d'années, affirment, dans les notes qu'ils y ont ajoutées qu´il régnait encore, â cette époque si rapprochée de nos temps, une très grande liberté dans les bains de Baden...» (Journal de l'Empire, 25 avril 1812)

Chez les Romains on avait paru plus sévère ; mais aussitôt que le bruit des armes s'éloigna de la capitale, la licence devint extrême. Elle a commencé avant la conquête de la Macédoine; il a suffi des conseils d'un devin pour introduire dans la ville du Tibre les abus nocturnes des bacchanales.

(*) Ce n'est pas en 1400 mais un peu plus tard, et étant auprès du Concile de Constance, que Pogge alla visiter les bains de Baden. II ne dit pas précisément que les deux sexes fussent réunis ; mais il a vu que les communications étaient des plus faciles, et il s'est assuré  par lui-même que nul voile ne gênait les simples spectateurs. Il ajoutait, dans sa lettre à Nicolas Nicoli, qu'ayant devant les yeux tant de nudités et une liberté si générale, il croyait assister aux jeux floraux de Rome, ou être  dans la république de Platon, et que, sans contester les autres vertus de ces eaux, il les croyait surtout très efficaces contre la stérilité.

314

« Lorsqu'on se souvient, dit Winckelmann que dans les premiers siècles de l'Église on baptisait les personnes de l´un et de l'autre sexe en les plongeant indistinctement dans les mêmes eaux, on n'est pas surpris que la jeunesse d'Athènes ait dansé toute nue sur le théâtre durant les fêtes de Cérès, et qu'à de certains jours les jeunes filles de Lacédémone aient aussi dansé toutes nues devant les jeunes gens. »

Supposons un pays où, dans de certaines fêtes générales, les femmes soient absolument libres d'être peu vêtues, ou même de ne l'être point. En nageant, en valsant, en se promenant, celles qui le jugeraient à propos, resteraient nues au milieu des hommes. Sans doute l'illusion de l'amour serait alors peu connue, et les passions n'auraient plus de transports, ou plutôt les passions n'existeraient plus : c'est précisément ce qu'on désirerait dans ce pays imaginaire. Est-ce la passion qui doit ennoblir généralement les choses humaines? Sommes-nous abrutis, ou avilis par des besoins, par des appétits, par des plaisirs auxquels nous n'avons pas encore su joindre quelque passion sublime ? Il faut d'honnêtes attachements, et des voluptés délicates, mais on peut les obtenir en conservant le bon sens. Nul ne proposera l'usage d'une telle nudité chez les peuples où la bienveillance naturelle est beaucoup affaiblie par la misère, ou par le désordre. Peut-être les hommes n'y seraient-ils émus que par des désirs dénués d'un prestige qui n'est point la passion, et qui vaut mieux qu'elle.

315

Peut-être aussi, en devenant assez indifférents à l'égard des femmes, écouteraient-ils des caprices plus grossiers, ou ne désireraient-ils plus même d'être excités par aucune sympathie, par la présence d'aucun être qui pût partager leur penchant. Quand on suppose un usage nouveau, on le considère comme faisant partie de mœurs nouvelles. Cette nudité demanderait d'autres institutions analogues, des institutions simples et fortes, et un grand respect pour celles d'entre les convenances morales qui appartiennent à tons les temps. Alors on s'occuperait tellement de la satisfaction de l´âme, et de la rectitude des sentiments, que la vraie bonté n'aurait plus rien de chimérique. Malgré le silence des passions, on se formerait, en tout genre, une idée très douce des jouissances partagées. Cet état de choses paraît éloigné, dira-t-on. Sans doute, mais il n'en faut rien conclure contre l'entière nudité momentanée, puisque la loi qui l'établirait n'existerait qu'au milieu d'institutions exemptes de disparates à cet égard. Cessons de ne voir l'homme que dans les hommes connus de nous. Ne disons plus que tout ce qui serait impraticable parmi nous est contraire à la nature humaine; ne déclarons ni absurde, ni monstrueux ce qui se trouve seulement inusité, et rappelons-nous enfin que, louables ou imparfaites, les institutions de Lycurgue ont été réalisées.

316

NOTE 31. (Page 225).

Chez les peuples où la nudité ne fait point partie des usages, et n'est pas autorisée en public, elle exige beaucoup de choix, et elle tient à des convenances délicates. Le défaut de goût contribue à rendre obscènes la plupart des livres et des gravures érotiques, ou plutôt ce seul défaut, pris dans son étendue, les rend condamnables; c'est ainsi qu'une nudité partielle est souvent indécente, et qu'elle rappelle des plaisirs vifs ou illégitimes. Lorsque, dans des moments d'abandon, le corps n'est pas rendu à sa situation naturelle, avec cette liberté que la jouissance autorise, il y a quelque chose de désagréable dans le dérangement contraint des voiles qui le couvrent si mal à propos. Avec un sentiment exquis de la volupté, avec des goûts honnêtes, de la franchise, une imagination heureuse, et une âme élevée, adopterait-on de préférence, supporterait-on ce qu'il y a de trivial, ce qu'il paraît y avoir de bas, ou même d'hypocrite dans de telles manières ? Le plaisir aussi doit avoir sa candeur, ses mouvements généreux, sa délicieuse impudence. Il faut savoir dire : Volontiers, puisque c'est sans inconvénient. Alors on est capable de dire aussi, et d´un ton qui ne laisse aucun doute : Non, j'ai promis le contraire.

Une réserve inutile, une fausse réserve, vient moins de timidité que d'ineptie.

 317

Bizarre pudeur qui détruit le charme, et qui rend les besoins plus grossiers ! Quel rapport ont-elles avec l'amour, ces étoffes importunes ? Est-ce à des vêtements qu'on s'unit ? Si vous êtes libres, agissez librement; si vous n'êtes pas libres, n'écoutez pas vos désirs. On est trop près de se soustraire à toute surveillance, quand on renonce à de certaines facilités locales qu'on attendrait si on voulait seulement ce qui peut être avoué, ou justifié.

NOTE 32 (Page 226)

Festin nu, orgie : Babylone et l'attrait immodéré des voluptés. « Fœminarum convivia ineuntium in principio modestus est habitus; dein summa quœque amicula exuunt , paulatimque pudorem profanant ; ad ultimum (honos auribus sit) ima corporum velamenta projiciunt : nec meretricum hoc dedecus est, sed matronarum virginumque, apud quas comitas hahetur vulgati corporis vilitas. » Vie d'Alexandre. Quinte-Curce, chap. 1 du liv. V. > remacle - trad. Trognon, 1861.

Et voici , dans la traduction de Beauzée, ce passage , modèle de bonhomie pour ceux qui voudront écrire sur les mœurs des nations. « Les femmes qui se trouvent à ces banquets y paraissent d'abord avec un maintien modeste; ensuite elles se dépouillent de tout te qui les couvre par le haut, et oubliant peu à peu ce qu'elles doivent à la pudeur,

318

à la fin (sauf le respect qui est dû aux oreilles chastes) elles rejettent encore les voiles destinés à cacher les parties inférieures de leurs corps : et ce ne sont pas les courtisanes qui s'abandonnent à cette infamie, ce sont les femmes et les filles les plus honorables, qui regardent cette prostitution avilissante comme un devoir de politesse.

NOTE 33. (Page 229).













< « Dans  tous  les  états  où  l’esclavage  est permis, les  femmes  souffrent  des  nudités qui   déconcerteraient  l’européenne  la moins  décente. >  On assure que dans la partie méridionale de la Virginie, dans les Deux-Carolines ou la Géorgie , et même dans la ville de Charleston, de jeunes noirs se présentent absolument nus devant leurs maîtresses et les servent à table <sans  que leur  chasteté  s’en  offense> | sans qu'elles se doutent que cela soit indécent. 

 <J’ai  vu de jeunes  personnes placées derrière des palissades  , regarder  de  tous  leurs  yeux les  formes  nues  d’un  grand  et  vigoureux nègre  qu’on  fouettait,  parce  qu’il  était soupçonné  d’avoir  pris  part  à un  vol de  viande  fait  sur  l’habitation.  Il  est  vrai que  la  distance  qui  sépare  le  maître  de l’esclave , que  la  couleur  de  celui-ci  et les  préjugés  du  premier  expliquent  la contradiction  qui  se  trouve  entre  les maximes  , la  conduite  générale  des femmes , et  leurs  rapports  avec  les  noirs.>

À la vérité, il serait difficile de faire entendre à une habitante qu'un nègre et son mari sont deux êtres de la même espèce. <Elle  voit  donc  la  nudité  du  premier comme  une  Française  voit  celle  de ses  chevaux , de  son  chien  ou  de  son  singe.>  (*). »

 (*) Ferdinand-M. Bayard, Voyage dans l´intérieur des États- Unis, pendant l´été de 1791. Paris, 1797.

 ↑Bayard de La Vingtrie, Ferdinand, 1763-1855.

319

« Dès que le soleil a disparu de l'horizon, l'Almeida (*) se remplit de monde.... Dans le moment de la plus grande affluence,les femmes de tous les âges, sans vêtements d'aucune sorte, se baignent dans le courant qui borde l'Almeida..,. Le matin et le soir , le beau sexe se baigne nu dans le Zio, dont l'eau dépasse rarement le genou ; les hommes et les femmes s´y rencontrent pêle-mêle (**). »

Sparte



 







Il était prescrit aux filles de Sparte de se montrer nues en public dans plusieurs occasions. Cet usage a été regardé par quelques auteurs comme la cause de l'indifférence pour les femmes chez les Spartiates. Cependant le désordre qui peut suivre cette indifférence paraît avoir été plus fréquent chez d'autres Grecs. On pourrait l'attribuer surtout à la séparation ordinaire des sexes, à des exercices trop répétés, à des habitudes trop constamment guerrières, et peu naturelles en quelque sorte sous le soleil de la Grèce méridionale. Il serait difficile de penser, avec Ferrand, que la nudité des jeunes femmes, autorisée par les lois, dût inspirer quelque éloignement à leur égard. « L'œil féroce du Spartiate , dit cet écrivain, dédaignait de s'arrêter sur celles qu'il avait vues dans l'état même des animaux, et sa fierté ne lui permettait pas de soupirer aux pieds d'un objet que la loi traitait avec tant de mépris. » Mais la loi avait-elle pour objet de traiter les femmes avec mépris, ou seulement de prévenir chez les hommes ce qu´il y a d'illusoire et de romanesque dans les passions ? Les femmes sont- elles déshonorées pour avoir été nues comme les animaux, dans les pays où il n'est pas reconnu que la dignité humaine dépende de nos hardes ? [1]

 
(*) Promenade à Mendoza, ville de vingt mille âmes, au pied des Andes.
(**) Mercure du dix-neuvième siècle.1826. Tome XV

↑1- Antoine-François-Claude Ferrand, L' esprit de l'Histoire ou lettres politiques et morales d'un père à son fils, 1809, p. 194 

320

Les Spartiates ne voyaient-ils pas plus souvent encore des hommes nus et féroces que des femmes nues ? Se trouve-t-il enfin un sens plausible dans ce passage de la neuvième lettre de l´Esprit de l'histoire ?

Qu'une femme évite de faire naître des désirs qu'elle ne peut satisfaire, et que souvent même elle doit craindre d'exciter, rien de plus raisonnable. Mais qu'universellement, et dans toutes les suppositions, elle ait honte d'être nue, ce n'est plus qu'asservissement à la coutume, pudeur factice, ou faiblesse d'esprit.

 Au frontispice de la Sagesse (par Charron), la nature est représentée sous l'emblème d'une belle femme nue sans que ses hontes paraissent (quasi non essent). Supposons réalisée, sous d'autres rapports, cette condition imposée au dessinateur, le genre humain ne subsistera pas. Sera-t-il plus noble en périssant, et faut-il rougir d'exister ? Cette grande honte de ce qui appartient à l'amour peut être considérée tout à la fois comme une humilité extrême, ou comme un extrême orgueil ; c'est donc une inconséquence extrême. L'inflexibilité des prétentions intellectuelles devient ridicule chez des êtres dont l'intelligence ne peut quitter la matière. Nous n'avons nul moyen de nous entendre sur le beau, nul moyen même de le connaître, si le beau n'est pas ce qui plaît généralement, du moins à ceux dont les facultés paraissent étendues. La belle femme de Charron, mutilée de la sorte, ne peut plus être une femme vraiment belle; et au contraire une belle femme doit rester nue dans des circonstances scrupuleusement choisies, sans avoir besoin de se montrer quasi non essent.

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La nudité dans ces circonstances particulières ne suppose nullement l´absence de pudeur. La pudeur, ou le timide sentiment des vraies convenances, interdit presque toute nudité dans diverses occasions, et souffre dans d´autres une nudité entière. Sur le bord de l´Eurotas, les filles, en quittant quelquefois leurs vêtements, ne renonçaient ni à la chasteté, ni même à la pudeur. Plutarque combat Hérodote, qui a dit : La femme dépouille la honte avec la dernière tunique. Nullement, ajoute Plutarque ; celle qui est honnête se revêt de honte en dépouillant la tunique de lin (indusium). [1]

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1- Hérodote, Histoires, I, 8. Histoire de Gygès, officier du roi Candaule. 
 ἅμα δὲ κιθῶνι ἐκδυομένῳ συνεκδύεται καὶ τὴν αἰδῶ γυνή. Une femme dépose sa pudeur avec ses vêtements.
Παρὰ γὰρ τοῖσι Λυδοῖσι, σχεδὸν δὲ καὶ παρὰ τοῖσι ἄλλοισι βαρβάροισι καὶ ἄνδρα ὀφθῆναι γυμνόν ἐς αἰσχύνην μεγάλην φέρει."Chez les Lydiens, comme chez presque tout le reste des nations barbares, c'est un opprobre, même à un homme, de paraître nu." - trad. Larcher, 1850. > remacle
↑ Plutarque, Vie de LycurgueXXI. [14] (7) δὲ γύμνωσις τῶν παρθένων οὐδὲν αἰσχρὸν εἶχεν, αἰδοῦς μὲν παρούσης, ἀκρασίας δὲ ἀπούσης. La nudité des filles n'avait rien de honteux, parce que la vertu leur servait de voile, et écartait toute idée d'intempérance. - trad. Richard, 1830. > remacle

Vocabulaire

déshonnête adj.
« Il avait conduit son fils dans des lieux déshonnêtes » Flaubert   > Mal famé
Les cabaretiers du port et les tenanciers de maisons déshonnêtes.
Des déguisements païens, …. Tout cela doit finir par engendrer un certain libertinage d'esprit et vous donner des pensées déshonnêtes, des tentations impures. Flaubert.
licence n. f. Liberté excessive. Prendre, se permettre des licences avec qqn. hardiesse.
Désordre, anarchie qu'entraîne l'absence de contraintes, de règles. Liberté qui dégénère en licence.

Références

 Senancour, De l'amour considéré dans les lois réelles et dans les formes sociales de l'union des sexes, 1834. De la nudité p. 221-231.

↑ Étienne Pivert de Senancour (1770 - 1846) écrivain français; disciple de Rousseau: Rêveries sur la nature primitive de l'homme (1799); Oberman (1804).

­↑ Encyclopédie_universelle.fr-academic  Senancour

↑ Béatrice Didier : Senancour

Commentaire:

La nudité publique n´est plus un délit en France depuis 1994 (loi Badinter). Certains tribunaux cependant persistent à considérer la nudité innocente comme une agression visuelle, même en dehors des espaces fréquentés, et loin des touristes. La conviction des juges s´appuie sur l´idée de péché, pourtant inconnue du Code républicain. Pour Saint Augustin, l'âme déchue par le péché originel corrompt le corps et le rend source de tentation ; la nudité offerte au regard rappelle une félicité à jamais perdue par la faute de l´homme. Ce préjugé théologique n´a pas sa place dans un État laïc.

Document

Bien qu'il y ait plusieurs espèces de convoitises, ce mot, quand on ne le détermine pas, ne fait guère penser à autre chose qu'à ce désir particulier qui excite les parties honteuses de la chair. Or, cette passion est si forte qu'elle ne s'empare pas seulement du corps tout entier, au dehors et au dedans, mais qu'elle émeut tout l'homme en unissant et mêlant ensemble l'ardeur de l'âme et l'appétit charnel, de sorte qu'au moment où cette volupté, la plus grande de toutes entre celles du corps, arrive à son comble, l'âme enivrée en perd la raison et s'endort dans l'oubli d'elle-même. (…)

C'est avec raison que nous avons honte de cette convoitise, et les membres qui sont, pour ainsi dire, de son ressort et indépendants de la volonté, sont justement appelés honteux. Il n'en était pas ainsi avant le péché. « Ils étaient nus, dit l'Écriture, et ils n'en avaient point honte ». Ce n'est pas que leur nudité leur fût inconnue, mais c'est qu'elle n'était pas encore honteuse; car alors la concupiscence ne faisait pas mouvoir ces membres contre le consentement de la volonté, et la désobéissance de la chair ne témoignait pas encore contre la désobéissance de l'esprit. (…)

Quand la convoitise veut se satisfaire, je ne parle pas seulement de ces liaisons coupables qui cherchent l'obscurité pour échapper à la justice des hommes, mais de ces commerces impurs que la loi humaine tolère, elle ne laisse pas de fuir le jour et les regards; ce qui prouve que, même dans les lieux de débauche il a été plus aisé à l'impudicité de s'affranchir du joug des lois qu'à l'impudence de fermer tout asile à la pudeur. — Saint Augustin, Cité de Dieu, Livre XIV - Ch. 16, 17, 18. trad M. Saisset.

↑ convoitise n. f. Désir immodéré de posséder. appétence, ardeur, avidité, envie. Convoitise des richesses. cupidité. Convoitise de la chair. concupiscence. Regarder avec convoitise (cf. Dévorer des yeux). Éveiller, exciter, attiser les convoitises. CONTR. Indifférence, répulsion.

Les sauvages vont le corps entièrement découvert. La déshonnêteté de voir ces femmes nues sert d’appât  à la convoitise : toutefois, cette nudité, aussi choquante qu’elle paraisse, est beaucoup moins attrayante qu’on ne pourrait le croire. — (Jean de Léry)

◊ Les docteurs croient aussi que l’homme fait à l’image de Dieu était circoncis ; mais ils ne prennent pas garde que, pour relever l’excellence d’une cérémonie, ils font un Dieu corporel. Adam se plongea d’abord dans une débauche affreuse, en s’accouplant avec les bêtes, sans pouvoir assouvir sa convoitise, jusqu’à ce qu’il s’unisse  à Ève. D’autres disent au contraire qu’Ève était le fruit défendu auquel il ne pouvait toucher sans crime ; mais emporté par la tentation que causait la beauté extraordinaire de cette femme, il pécha.  (Juif) [Jaucourt] — Diderot et d’Alembert,  Encyclopédie, 1765.

Diderot Saint Augustin Senancour Voltaire  Nudité des Sauvages - Fontenelle 

<> 25/09/2025

Cinna - Corneille

Complotiste romain. Cinna , Acte IV. Scène II. Monologue d´Auguste.   Trahi par son ami Cinna, l´Empereur hésite entre la vengeance et le pa...