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Vigueur masculine. |
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Lettre à Madame la Marquise de *** sur la nudité des Sauvages. 1768.
Madame,
Je ne sais comment répondre à la lettre que vous m´avez fait l´honneur de
m´écrire, ni comment traiter cette matière touchant la nudité des Sauvages,
sans blesser votre modestie, sans offenser votre pudeur : la matière est
très délicate ; je m´abstiendrai des obscénités, mais je ne sais si je
pourrai vous garantir des idées obscènes.
Quoi, me dites-vous, comment, sans rougir de honte, peut-on souffrir la
présence des hommes et des femmes toutes nues ; comment sans distraction,
peut-on voir dans les églises de pareils objets ; et comment les ministres
du Seigneur, qui ne peuvent nous souffrir dans l´église sans avoir le sein
couvert et les bras mêmes enveloppés, peuvent-ils permettre que ces gens-là
entrent dans les temples et y montrent à découvert un sein qui dans les jeunes
personnes rebondit comme des agneaux dans une prairie, des hommes dont la
carnation et l´expression naturelle des muscles de leur corps annoncent et
promettent les heureux effets d´une vigueur masculine, sans que le beau sexe en
soit ému et les hommes animés, sans blesser la pudeur que nous possédons
en naissant, et qui nous est naturelle ?
Vous assurez, Madame, qu´il est impossible que cela soit autrement.
L´expérience cependant détruit vos raisons, et fait voir que ce qu´on appelle pudeur,
ne doit pas être mis au rang des idées qu´on appelle innées, et qu´elle n´est
qu´un effet de l´éducation, de la coutume, et de l´usage.
Si la nature avait donné quelques parties réellement honteuses à l´homme,
qu´il ne dût les exposer en vue, elle est trop sage pour ne pas lui avoir donné
en même temps quelques autres parties, propres pour les couvrir et les dérober
aux yeux. Ce n´est que lorsque les enfants ont appris les conséquences de la
nudité, et l´idée qu´on se forme de la pudeur, qu´ils commencent à rougir comme
leurs parents et leurs maîtres.
Preuve que cette pudeur n´est qu´un effet de l´éducation, c´est que le beau
sexe ne rougit pas de voir dans les tableaux des petits enfants qui
représentent des amours, chez qui rien n´est caché ; mais tout le monde se
récrierait si par hasard on voyait ces amours féminisés.
L´on se promène tranquillement dans un parterre rempli de ces belles
statues toutes nues, qui représentent des Faunes, des athlètes, sans en être
beaucoup ému et sans en rougir.
Un grand Prince ayant fait couvrir celles de ses jardins faites de tuf,
avec des pampres, fit dire à une dame : Ô les belles choses que nous
verrons cet automne, lorsque les feuilles tomberont !
On regarde avec une sorte d´indignation une personne qui conserve dans son
cabinet des tableaux ou des gravures qui contiennent des nudités qu´on appelle
obscénités ; et l´on admire un Hercule, une Vénus de Médicis, et d´autres
divinités de l´antiquité païenne, exposées aux yeux du public, dans les palais
dont les maîtres tiennent le premier rang parmi les ministres de la Religion.
Convenez-en, Madame, il y a là bien des effets de l´éducation, de la
coutume, de la prévention. Voici une preuve encore plus forte :
Vous ne rougissez pas certainement, Madame, d´exposer aux yeux et à
l´admiration du public, votre beau visage pétri de roses, vos beaux yeux, et
toutes les grâces dont la nature vous a favorisée, pendant que la plus belle
Ottomane, je ne dis pas sultane du sérail, mais l´épouse d´un simple mahométan,
croirait avoir perdu son honneur, si un homme, autre que son mari, avait vu son
visage.
En montant d´Alexandrie au grand Caire en bateau sur le Nil, j´ai vu souvent des Égyptiennes, qui
venaient y puiser de l´eau, jeter sur leur tête le bas de leur chemise, pour
couvrir leur visage, au risque d´exposer à nos yeux ce que vous seriez bien
fâchée, Madame, de montrer à qui que ce soit au monde.
Dans d´autres pays, il n´est pas moins honteux aux femmes de montrer leurs
pieds, qu´elles estropient souvent à force de les serrer pour les rendre plus
petits. Les Azénagiens, peuples du Sénégal [*], cachent leur bouche
avec plus de soin que leurs parties naturelles. Est-ce que le visage, la
bouche, les pieds de ces gens-là sont des parties honteuses, qu´on n´ose
montrer sans blesser la pudeur et sans perdre son honneur ? Non,
certainement, me direz-vous, à qui on n´a point inspiré ces sentiments, et qui
croyez, au contraire, qu´il est beau et naturel de les montrer, même de les
embellir et d´en augmenter les attraits ; et vous vous moquez, avec
raison, des idées ridicules de ces peuples. Eux, au contraire, pensent que les
idées doivent être innées chez leurs femmes, comme vous croyez qu´il est
naturel de cacher les autres parties de votre beau corps.
Si la pudeur était quelque chose de naturel en nous, Adam et Ève, créés nus
dans le paradis terrestre, auraient d´abord rougi de leur état ;
mais point du tout, la honte ne les a surpris qu´après leur péché ; et la
pudeur que nous regardons comme une vertu, fut comme une punition de leur
désobéissance. Alors ils couvrirent leur nudité avec une feuille de figuier,
n´en déplaise à ceux qui, pensant que cette feuille était trop petite,
suppléent à sa place la feuille d´un bananier, qui a cinq à six pieds de long,
sur deux de large. Je dis qu´une semblable feuille n´était pas
nécessaire ; elle les aurait indubitablement embarrassés, s´ils l´eussent
prise pour la première pièce de l´harnois d´un cavalier, comme s´exprime
Rabelais, c´est-à-dire, pour leur servir de braguette. D´ailleurs, ce serait
faire tort à Ève, que de lui donner une si large couverture ; et quand
même Adam aurait ressemblé au dieu de Lampsaque, cette feuille lui aurait été à
charge. [*]
Le camisa des Caraïbes, comme je vous l´ai marqué ailleurs, Madame, n´est guère plus
grand que la feuille d´un figuier ordinaire ; il cache entièrement leur nudité.
Et le chiffon que les hommes portent attaché à leurs reins, n´a que quatre
pouces de largeur ; tout le reste de leur corps est nu, et ils n´en ont
point de honte. [*]
Et pourquoi rougiraient-ils ? Avant l´invention des arts et métiers,
avant la fabrique des toiles, les hommes n´allaient-ils pas nus ? Et cet
usage d´aller nu a dû durer très longtemps, puisque dans les temps héroïques
les Hercules, les Alcides et les autres héros de la Grèce naissante n´étaient
couverts que de peaux de lion, ou des autres bêtes féroces qu´ils avaient
détruites, et dont ils portaient les dépouilles et s´en paraient, plutôt pour
leur servir de trophée, que pour leur tenir lieu d´habillement. Ces peaux leur
couvraient les épaules, mais elles ne pouvaient leur servir de draperie pour
couvrir leur nudité : c´est ainsi au moins qu´on nous les représente.
À ce sujet, Madame, permettez-moi que je vous raconte un petit trait.
Plusieurs dames et cavaliers s´arrêtèrent devant la statue d´un Hercule
antique, et comme ils la considéraient et l´admiraient, un des cavaliers voulut
imprudemment leur faire observer un défaut qui était un manque de
proportion : " Hélas ! reprit une dame de la troupe, si vous
étiez comme cet Hercule tout nu par le froid qu´il fait, peut-être
trouverait-on moins de proportion chez vous."
Ce n´est pas les seuls Caraïbes qui vont ainsi nus ; ce sont tous les
peuples qu´on trouve dans ce vaste continent : les rigueurs des zones
glaciales, les variétés des tempérées, les ardeurs de la torride n´ont point
été capables de leur faire prendre des habillements. À peine les Sauvages du
Nord du Canada se couvrent-ils de quelques peaux, lorsque le pays est rempli de
neige et de glaces ; leur corps endurci aux intempéries de l´air les rend
presque insensibles aux froideurs de l´hiver, et le même corps, accoutumé aux
grandes chaleurs, les empêche de ressentir les traits brûlants des rayons du
soleil : car toutes ces plumes, ces colifichets dont se parent les
Mexicains et les Péruviens, ne sont que des bizarreries qui ne les garantissent
ni du froid ni du chaud, et qui, laissant à découvert toutes les parties de
leur corps, ne font que gazer celles qu´on appelle naturelles.
Tous les Africains vont également nus. Les Hottentots du Cap de Bonne
Espérance ne sont couverts que par la crasse et l´ordure affreuse que les
boyaux des animaux à demi pourris dont ils ceignent leur corps, y laissent.
Si l´on cherche plus exactement, l´on trouvera grand nombre d´Asiatiques
également nus ; et ce qui est plus, l´on verra dans les Indes Orientales
leurs Brahmanes, leurs Fakirs, et dans l´Empire Ottoman les Derviches, les uns
et les autres, espèces de religieux, qui parvenus à un point de sainteté
prétendue, vont impunément nus en public.
Il s´ensuit de ce que je viens de dire, que presque la moitié des hommes
qui vont sur la terre, vont nus sans rougir de leur nudité ; donc, ce que
nous appelons pudeur n´est pas une chose innée en nous.
Ces peuples accoutumés de voir toutes les parties du corps humain à découvert,
ne sont pas plus émus que nous le sommes de voir le visage d´une femme ;
car quelle raison y aurait-il de cacher quelque partie du corps et d´en montrer
à découvert d´autres ?
Celles dira-t-on, que l´on cache sont les égouts naturels du corps humain,
qu´on a une juste honte de montrer.
Mais la bouche, le nez, les oreilles ne sont-ils pas aussi malpropres que ces
autres parties ? Ces exhalaisons souvent infectes, ces crachats, cette
morve, ne sont-elles pas plus dégoûtantes que les liqueurs qui émanent des
parties naturelles ?
Il y a certainement quelqu´autre raison. Il semble qu´il ne devrait pas
être plus honteux de perpétuer l´espèce que de conserver son individu.
Le philosophe Cynique paraissait fondé de dire qu´il plantait
tranquillement un homme en public, tout comme il mangeait dans les rues
lorsqu´il avait faim. L´action même qui conserve l´espèce de l´homme doit être
plus noble, et elle l´est en effet. Car quelles fêtes, quelles réjouissances,
quelles cérémonies même religieuses ne fait-on pas lors des noces ? Et quelqu´un
ignore-t-il à quelle fin on se marie ? L´acte qui doit s´en suivre, tout
le monde le connaît, en a des idées claires et distinctes ; cependant les
lois de l´honneur et de la pudeur défendent de le nommer et de le pratiquer en
public. C´est une chose qu´on a confié au secret, et c´est un crime de violer
ce secret. On ne peut en parler qu´avec des détours, des circonlocutions. L´on
se cache soigneusement pour commettre une action dont on se glorifie des
suites. L´on a honte de procréer en public un enfant, et l´on est tout
brillant, tout glorieux de l´avoir fait.
L´on prononce hardiment les noms de divers crimes : tuer, voler,
assassiner, crimes qui détruisent le genre humain ; l´on rougit de
prononcer celui qui le conserve, qui le perpétue. Quelle est la raison de cette
bizarrerie, d´une variété si grande dans les sentiments au sujet de la même
action ?
La voici, Madame, à ce que je crois. La pensée d´avouer, ou l´aveu que nous
faisons de nos imperfections et de nos faiblesses cause ce que nous appelons honte.
Chacun tâche d´éloigner de soi cet aveu autant qu´il lui est possible.
Et quoiqu´il ne dépende pas de nous d´être beaux et riches, nous rougissons
de la laideur et de la pauvreté, ou de quelques infirmités naturelles que nous
avons. Il en est de même si nous n´avons pas les qualités d´esprit qui
conviennent à notre état : le soldat rougit de sa lâcheté, le docteur de
son ignorance, le marquis de son impolitesse ; mais le paysan n´a nulle
honte d´être grossier, l´homme d´église de se garantir de périls de la guerre,
les nobles d´être ignorants. Un petit-maître fait gloire d´être badin et
folâtre auprès du beau sexe, tandis qu´un magistrat se croirait déshonoré
s´il commettait les mêmes actions badines. De là je conclus que la honte
ne consiste qu´en ce qui marque en nous une dissemblance avec nos égaux, tant
pour le corps que pour l´esprit.
Cela n´aboutit à rien me direz-vous. Exposer aux yeux du public ce qui nous
est naturel et conforme à tous les hommes ne doit pas être honteux, puisqu´il
n´y a rien en cela qui puisse mortifier l´amour-propre et le désir intérieur
que nous avons de mériter l´estime des hommes.
Pourquoi sera-t-il honteux de montrer certaines parties de notre corps,
tandis que nous faisons gloire d´en exposer à nu les autres ? Ce ne peut être
qu´une prévention, une coutume, l´effet de l´éducation ; les idées qu´on
nous imprime, qui nous font rougir lorsque nous montrons à découvert le ventre,
le sein, les fesses, dans les pays où les habillements sont en usage. Ces mêmes
raisons font également trouver honteux de montrer le visage, la bouche, les
pieds chez les peuples où il est prohibé de les faire voir.
C´est bien plutôt, me direz-vous, que les hommes, chacun dans leurs
cantons, se sont imposé des lois et ont imposé une punition, un mépris, aux
violateurs de ces lois, de sorte qu´il est fâcheux de ne point s´y conformer.
Dans les pays où les habillements sont ordonnés, où il est de coutume et de
règle de couvrir le corps, on a honte d´y paraître nu et de montrer les parties
qu´on est convenu de cacher : bien plus, dans certains pays on n´y peut
paraître en public que dans les habillements réglés à chaque état ; un prêtre,
un magistrat rougirait de paraître en public avec les habillements des paysans
ou d´un cavalier, un galant homme habillé et coiffé en femme ; et le moine qui
serait déshonoré de porter l´épée et le plumet en France, en Italie, paraît
hardiment en état de guerrier en Angleterre, en Hollande.
Les Mahométanes arabesques, bédouines seraient regardées comme infâmes dans
une ville de Turquie, si elles y paraissaient à visage découvert, et elles sont
très honnêtes femmes dans leurs Douars, lorsqu´elles y montrent leur visage, leurs bras et une partie de leur
corps nus. [*]
La honte ne consiste donc pas à paraître nu ou habillé, mais à violer les
lois, les usages, les coutumes établies par les lois particulières de chaque
pays : par conséquent, les Sauvages et les autres peuples, où la nudité est
établie, peuvent aller nus sans en rougir, sans en avoir honte, sans blesser la
pudeur, puisqu´ils ne contreviennent à aucune loi et qu´ils suivent les
coutumes établies.
Cherchons, Madame, quelqu´autre bonne raison pour l´établissement de la
pudeur et de la honte qu´on a d´aller nus.
Les hommes dans leurs idées différentes, regardent les uns comme vertu ce
que les autres estiment vice.
On n´a point de honte de paraître en public soûl chez les Suisses, chez les
Allemands ; on est déshonoré en Espagne si l´on s´enivre. Détrousser les
passants mérite la roue dans un pays, il est glorieux de revenir chargé des
dépouilles des voyageurs chez les Arabes Sarrasins : ainsi de mille autres
actions des hommes.
Mais le mariage a paru une chose très nécessaire à la société chez tous les
peuples : aux uns, l´unité de femme a été ordonnée ; aux autres, la polygamie a
été permise, et chez tous, l´union des familles a été recherchée. Le détail des
avantages de mariage est trop long à vous exposer. Pour en jouir, on a cru
qu´il fallait le rendre politique et religieux, et par une cérémonie publique
permettre honnêtement l´acte qui suit nécessairement le mariage, et le rendre
sacré. Et pour obvier aux abus que cet acte naturel et nécessaire à la
propagation, conservation, multiplication de l´espèce humaine pouvait entraîner
après lui s´il était trop fréquent et trop public, l´on a établi partout une
loi, une convention, que les plaisirs de l´amour ne se prendraient qu´en
secret.
L´on a vu de Législateurs qui, dans l´intention de rendre cet acte plus
fructueux, ne permettaient aux jeunes mariés de se voir qu´en secret et comme à
la dérobée, étant honteux à eux d´être surpris, même en conversation familière
avec leurs épouses, — fondés sur cet axiome : Nous aimons
ce qui nous est défendu.
D´autres peuples ont rendu les femmes un objet d´exécration dans le temps
de leurs incommodités périodiques ; ils ont voulu qu´elles souillassent alors
tout ce qu´elles pourraient toucher. Les cérémonies religieuses des Abbés
Banier et Mascrier contiennent toutes ces lois à ce sujet, mais si souvent
répétées et avec tant d´affectation, qu´elles ennuient et dégoûtent : même l´on
y trouve un acharnement sur ce sujet contre les femmes qui rebute, qui fatigue,
et même si on le retranchait de ces sept volumes in-folio, que ces abbés ont
fait imprimer, on réduirait l´ouvrage à la moitié, qui serait sa juste valeur. [*]
Le motif de toutes ces lois contre l´impureté des femmes ne peut procéder
que d´une idée physique, partant que si on les approche dans ces temps d´infirmité,
on ne peut que procréer des enfants malsains. Et pour éviter toutes ces
fâcheuses suites, on a fait tout ce qui était possible pour éloigner les hommes
de leurs femmes, lorsqu´elles sont dans cet état périodique. Pour y mieux
réussir, l´on a joint les
lois politiques, celles de l´honnêteté, de la propreté, aux terribles lois de
la religion, qui, chez tous les peuples, retiennent les hommes dans leur devoir
et les forcent à l´exécution de la loi.
Les mêmes lois politiques, qui
ont voulu que l´acte ne fût ni trop fréquent, crainte de le rendre infructueux,
et mille autres bonnes raisons ont établi les lois de la pureté, de la
bienséance, de l´honnêteté. On a déclaré impudents, luxurieux, impudiques et
même infâmes ceux qui violeraient ces lois. Il s´en est suivi une horreur qu´on
a imprimé pour ceux qui se joindraient publiquement et aux yeux de tout le
monde. [*]
Saint Augustin même, dans son livre de La
Cité de Dieu, croit qu´il est
impossible de le consommer en public.
Voici comme il s´explique : pardonnez-moi, Madame, ce latin est
nécessaire pour prouver ce que je dis; mais comme vous ne l´entendez pas,
voici, Madame, la traduction qu´en fait Michel
Montagne dans ses Essais. [*]
« C´est comme j´estime, d´une opinion trop tendre et respectueuse,
qu´un grand religieux Auteur tient cette action si nécessairement obligée à l´occultation
et à la vergogne, qu´en la licence des embrassements cyniques, il ne peut se
persuader que la besogne en vînt à la fin, ains [mais , au contraire]
qu´elle s´arrêtait à représenter des mouvements lascifs, seulement pour
maintenir l´impudence de la profession de leur École ; et que pour élancer
ce que la honte avait contraint et retiré, il leur était encore après besoin de
chercher l´ombre. »
Vnde et illum [Diogenem] uel illos, qui hoc fecisse referuntur, potius
arbitror concumbentium motus dedisse oculis hominum nescientium quid sub pallio
gereretur, quam humano premente conspectu potuisse illam peragi uoluptatem. Ibi
enim philosophi non erubescebant uideri se uelle concumbere, ubi libido ipsa
erubesceret surgere. [1]
Ce latin est,
pour le moins, aussi licencieux que le français de Montagne.
On a voulu qu´on ne commît cet acte qu´en secret, et par conséquent qu´on
cachât les parties qui servent à cette action, pensant que les nudités sont
capables de nous soûler d´avance et de nous dégoûter.
Nous aimons à deviner : et les tableaux les plus lubriques animent moins
que celui qui représente un lit, dont les rideaux sont exactement fermés, mais
d´où l´on voit sortir quatre pieds, deux élevés, deux autres renversés. Malgré
cela, on n´a pu s´empêcher de donner à ces parties un nom par excellence et
très beau ; on les a appelées parties naturelles, par lesquelles la nature
opérait le plus noble de ses ouvrages, la plus utile de ses opérations, qui est
la conservation de l´espèce, la multiplication du genre humain. Montagne dit qu´on devrait appeler
brutes, ceux qui nomment cette action brutale,
à laquelle la Nature nous pousse si
vivement.
On a rendu ces parties
respectables et honorables à tout le monde, en les rendant semblables à ces
Rois Indiens asiatiques, qui ne conservent la vénération et l´espèce
d´adoration que leurs sujets ont pour eux, qu´en les tenant eux-mêmes comme
invisibles à leurs yeux ; on a voulu qu´elles fussent toujours cachées.
C´est en effet digne de
considération, que les maîtres de ce métier pour remède aux passions
amoureuses, ordonnent la vue entière du corps qu´on cherche ; et pour refroidir
l´amour, il ne faut que voir librement ce qu´on aime. « Tel, dit Ovide,
pour avoir vu à découvert les parties secrètes de ce qu´il aimait, s´est
retrouvé tout d´un coup délivré de sa passion. »
Montaigne fait encore une jolie
réflexion : « Chacun court pour voir mourir un homme, et l´on fuit de le
voir naître ; on cherche un vaste champ pour livrer des batailles qui
détruisent le genre humain, et l´on se musse (on se cache) dans un creux
ténébreux pour le former, pour le produire. » [1]
Lorsqu´on a déifié ces parties
honorables, sous le nom du Dieu des Jardins, on en a fait des simulacres très
petits, et bien éloignés de ses dimensions naturelles : C´est ainsi que nous
les voyons dans les cabinets des Curieux Antiquaires. On n´a pas permis que ce
Dieu parût en triomphe, alors trop redoutable, ou trop charmant au sexe
féminin, appréhendant que les filles ne conçussent pour lui trop
d´appréhension, et les femmes trop d´envie de le posséder ; que toutes pussent
s´écrier :
Oncques si faible alumelle
Ne sut jamais nous faire
succomber.
Après cela, on a attaché une
horreur à toutes les représentations où ce Dieu pouvait être vu prêt d´entrer
dans son temple, pour y faire lui-même et y recevoir des libations. On a donné
le nom d´obscène, d´impudique, à tout ce qui pouvait donner ces idées, soit par
des représentations, soit par des discours.
Les postures de l´Arétin, qu´on
voit au Vatican, n´en ont point été exemptes, malgré la sainteté du palais où
elles sont.
Ainsi on a attaché une honte, un
déshonneur à tous ceux qui tiendraient des discours, qui décriraient ou
représenteraient l´accomplissement et les approches de l´acte ; on a caché, on
a voilé avec tout le soin possible, non seulement l´entrée du temple, mais même
le bosquet qui l´environne : car ces temples sont dans le corps humain comme
les pagodes ou temples des idoles des Banianes et des Indiens Orientaux,
toujours entourés d´un bosquet. [1]
On a eu une horreur extrême pour
les balayures, les ordures périodiques qui sortent de ce temple si chéri, si
nécessaire, et pour qui, je ne sais pourquoi, on a inspiré tant de respect et
tant d´horreur en même temps.
Voilà, Madame, à ce que je pense,
les raisons qui ont fait établir, chez presque tous les peuples, la loi de
couvrir les nudités, les parties naturelles, et d´exercer en cachette l´acte de
la génération.
C´est pourtant un ouvrage très
beau en lui-même que de donner la naissance à un être aussi excellent que
l´homme ; et les parties qui servent à cet usage n´ont rien en elles-mêmes de
plus honteux et de plus laid que les autres. Adam et Eve eurent tort de rougir
de leur nudité. Ils étaient seuls au monde, formés l´un pour l´autre, de la
main du Créateur. Ces parties avaient moins péché que la bouche qui avait servi
à manger le fruit défendu : c´est elle, bien plutôt, qu´on devait punir, elle
dont il émane tant de maux.
Mais peut-être est-il arrivé
qu´après le péché d´Adam, ces parties se trouvèrent dans un état ou trop
triomphant ou trop humble ; ce qui donna lieu, d´une façon ou d´autre, de faire
rougir Adam et Eve.
C´est encore une question de
savoir dans quel de ces deux états Noé se trouva, après que le vin lui eut
troublé l´entendement, et pour quelle raison Cham se moqua de lui : Fut-ce en
voyant l´ardeur, ou la bassesse de son père ?
Pour finir cette lettre, je vous
dirai, Madame, qu´il est certai n que nous naissons tous nus ; que nos premiers
parents, dans l´enfance du monde, ont dû rester dans cet état de nudité, et par
conséquent, accoutumer leurs yeux à tous ces objets qui leur étaient aussi
indifférents qu´ils le sont aux enfants et aux peuples qui sont accoutumés à
les voir ; que ce n´est que longtemps après qu´on a commencé à se vêtir. Écoutons
là-dessus Montaigne.
"Certes, quand je m´imagine l´homme tout nu (oui [même] ce
sexe qui semble avoir plus de part à la beauté), ses tares, sa subjection
naturelle, ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de
raison, que nul autre animal, de nous couvrir. Nous avons été excusables
d'emprunter ceux que nature avait favorisés en cela plus que nous, pour nous
parer de leur beauté, et nous cacher sous leur dépouille, de laine, plume,
poil, soie. Remarquons au demeurant, que nous sommes le seul animal, duquel le
défaut offense nos propres compagnons, et seuls qui avons à nous dérober en nos
actions naturelles, de notre espèce. » [1]
Ce sont peut-être ces raisons honteuses à l´homme, qui lui ont acquis la
coutume et qui l´ont obligé de prendre des habillements, de couvrir ses parties
naturelles, et celles même de son corps, qu´on a cru dérober à la vue.
Combien de femmes seraient fâchées de paraître nues, et qu´elles perdraient
de montrer, dans le naturel, ces parties fardées qu´elles savent si bien
embellir, et qui sont souvent la plus grande partie de leur mérite emprunté !
On a taxé d´impudence extrême les débauchés qui se dépouillent à nu les uns
devant les autres, en mêlant même les différents sexes, et exposant leur nudité
aux yeux de tous. L´on a regardé avec horreur ces sectes religieuses, mais
abominables, qui, pour imiter les premiers hommes se dépouillaient entièrement
de leurs vêtements, et qui, dans leurs assemblées religieuses priaient tous
nus, et en même temps se joignaient indifféremment les uns aux autres, sans
distinction de parenté, voulant observer exactement le précepte de la loi : Croissez et multipliez.
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Baignade sauvage.
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Mais je m´aperçois qu´insensiblement j´entre dans des matières abstraites,
qui sont rarement du goût des Dames ; et que, lorsque je n´ai prétendu faire
qu´une lettre badine, pour divertir une personne d´esprit, comme vous, Madame,
je me rends philosophe, politique, et j´entreprends sur les matières de
religion, qu´il faut toujours respecter et en parler le moins qu´on peut,
crainte de s´égarer, et de trouver des personnes respectables chez tous les
peuples, — des ministres de la religion, telle qu´elle soit, qui n´entendent nullement
raillerie : ainsi je me tais, en vous
assurant que l´usage autorisant la nudité des Caraïbes, rien ne se trouve
immodeste, impudent, déshonnête chez eux, dans leur état de pure nature qu´ils
ont conservé ; et que, si vous les aviez accoutumés comme nous, vous vous
contenteriez d´admirer en eux leur embonpoint, leur parfaite santé, l´uni et le
poli de leur peau, sans en avoir d´autres idées qui blessassent votre pudeur et
votre modestie : car je vous assure, Madame, que tout n´est que coutume,
prévention, effet de l´éducation, et qu´il n´y a rien d´inné en nous.
J´ai l´honneur d´être, etc...
FIN
— Fontenelle, Lettre à la Marquise d´Eu sur la Nudité des Sauvages,
1768.
Notes
* Azénagiens : information tirée de Pufendorf (1706) qui cite
le voyageur Aloysius Cadamustus, Navigationem ad terras novas (1504).
* braguette : Rabelais, Le Tiers Livre (1552) : Ch.
VIII - Comment la braguette est première pièce de harnois entre gens de guerre.
* dieu de Lampsaque : Priape, divinité génératrice originaire de
Lampsaque, en Troade. Il arborait un phallus énorme, symbole de fertilité.
* camisa : n. f. Vêtement féminin des Caraïbes, qui (normalement) va de
la ceinture aux genoux.
* douar : Agglomération de tentes arabes, disposées
avec une certaine régularité.
* ne fût ni trop fréquent : « non plus »
(et dans une phrase négative, cf.
Darmesteter et Hatzfeld, § 175.)
* Abbé Antoine Banier, Abbé Jean-Baptiste
Le Mascrier, Histoire générale des
cérémonies, mœurs, et coutumes religieuses de tous les peuples du monde, 1741.
La raillerie innocente sur les respectables érudits Banier et Mascrier semble
être une critique prudente et déguisée du catalogue interminable du Lévitique.
* Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre XIV, ch. 20.
* Montaigne, Essais, Livre
II, ch. 12.
* Essais, III, 5 - Sur des vers de Virgile.
« C'est le devoir de se cacher et rougir pour le faire ; et c'est
gloire, et naissent plusieurs vertus de le savoir défaire. »
* Banianes Ce sont des
Idolâtres des Indes qui croient à la métempsychose, et qui sont si
superstitieux, qu’ils ne mangent d’aucun animal qui ait vie. Ils ne veulent pas
même tuer des poux ; ils portent le scrupule jusqu’à avoir des valets qui
agitent l’air avec un éventail, pendant qu’ils mangent, afin d’éloigner les
moucherons qui sont en grand nombre dans les Indes. — Dictionnaire de Trévoux | 6e édition, 1771.
* Montaigne, II, 12 – Apologie,
éd. Céard, p. 755.
* Certes quand j'imagine l'homme tout nu (oui en ce sexe qui semble avoir
plus de part à la beauté) ses tares, sa sujétion naturelle, et ses
imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal,
de nous couvrir. Nous avons été excusables d'emprunter ceux que nature avait
favorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher sous
leur dépouille, de laine, plume, poil, soie. Remarquons au demeurant, que nous
sommes le seul animal, duquel le défaut offense nos propres compagnons, et
seuls qui avons à nous dérober en nos actions naturelles, de notre espèce. —
Céard, p. 755.
↑ Fontenelle
<> 22/11/2023