Senancour, De l'amour, 1834. p. 221-231 - De la nudité.
La nudité publique était courante dans l´Antiquité païenne ; elle est quasiment la règle chez les peuples primitifs, en Amérique, fréquente en Russie et dans l´Europe du Nord. L´interdiction du nu, sévère depuis Moïse, n´a rien d´universel ni de sacré.
DE
LA NUDITÉ.
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Chez les Anciens on trouvait presque partout des esclaves; mais souvent l'homme désigné comme libre avait, à plusieurs égards, de la liberté. D'autres règlements caractérisent notre âge : la coutume, qu'on persiste à nommer la nature, a tout prévu, tout déterminé.
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Les peuples sont entraînés sur une même trace ; la partie du globe qui ne s'était pas soumise à l'indolence orientale reçoit de notre activité même des chaînes peu différentes. Beaucoup d'hommes qui passent pour de bons esprits liraient avec moins de scandale le récit des plus odieuses trahisons que celui de quelques cérémonies de la vieille Asie, des Lupercales du Tibre, et des institutions empruntées à la Crète par Lacédémone.
Les croyances qui avaient autorisé, ou même exigé la nudité dans les fêtes publiques , sont abolies, et néanmoins on cite des exemples modernes de l'indifférence avec laquelle d'autres générations voyaient ce qui surprendrait maintenant (30).
Lorsque Louis XI fit son entrée dans la capitale, des filles nues, placées auprès des fontaines publiques, représentaient des sirènes. Dans le jugement de Pâris, joué vers ce temps, les trois déesses étaient nues sur le théâtre. Le premier mai ordinairement des femmes se montraient nues sur la scène , et en partaient pour parcourir les rues avec des flambeaux.
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On a vu des peuplades qui ne faisaient usage d'aucun vêtement , excepté dans des jours de solennité, ou comme distinction personnelle. Cette coutume n'est pas précisément contraire à la pudeur. La difficulté de se vêtir, surtout d'une manière commode, perpétuait la nudité, soit dans les climats stériles et brûlants, soit même chez d'autres tribus, peu exercées dans les arts. Quant à nous, l'étendue de notre pensée ne nous permettrait guère de vivre ainsi Au milieu même des hordes sauvages, et avec l'humeur la plus indépendante, mais en réfléchissant, et en sentant, sinon comme nous , du moins autant que nous, ou trouverait désagréable cette nudité habituelle. Néanmoins il est facile de supposer des circonstances où l'homme le plus avancé dans la civilisation marcherait nu en public , sans autre embarras que celui qui résulte ordinairement d'une situation opposée aux coutumes anciennes.
Il ne paraît guère moins difficile de renoncer à la nudité dans les lieux qui la permettent, que de quitter ailleurs l´ usage contraire.
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On lit dans des relations assez récentes, qu'au port de Jackson, les naturels, loin d´imiter les Anglais, après quinze années de communications, regardaient le soin de se couvrir comme une marque de servitude , et ne songeaient à des vêtements que dans la saison froide.
Dans les étuves, en Laponie, et dans diverses provinces de la Russie septentrionale, les femmes et les hommes sont réunis , et nus. En sortant de la vapeur on va en plein air, on s'étend sur la neige : c’est ainsi que l´ on se rend propre à surmonter l´ intempérie de ces climats. Si la cabane du bain se trouve sur la route, et que des étrangers passent, les femmes s'en approchent pour regarder les traîneaux , sans se mettre en peine de ce qu´elles n'ont aucun voile. Dans une foire célèbre qui se tient sur le Gange, à quatre cents lieues de son embouchure, les deux sexes pratiquent leurs ablutions sans se séparer, quoique ces fidèles se dépouillent de tous leurs vêtements.
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On a prétendu que la nudité était prescrite dans l'Île que les Européens ont nommée Formose , et on assure que dans une partie des Indes, au-delà du bassin du Gange , les femmes sont presque nues. On ne saurait l'attribuer uniquement au climat; la chaleur ne justifierait point ce que la décence condamnerait. La température est aussi élevée à Sennaar [1] ou à Pondichéry, cependant on n'y est pas nu : l´usage en décide , et cela n'a pas d'influence formelle sur la corruption ou la sévérité des mœurs (31).
Pendant les jeux floraux , les filles publiques marchaient nues dans les rues de Rome.
1- Sennaar est le nom de la région sud de la Mésopotamie utilisé par la Bible hébraïque.
2- Élagabal ou Héliogabale (Sextus Varius Avitus Bassianus) (204 - 222) empereur romain (218-222); grand prêtre d'un culte du Soleil (El Gebal) d'origine syrienne, il vécut dans la débauche et fut assassiné.
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Du temps de Caton le peuple n'osa demander ces jeux ; mais les mœurs n'en étaient que plus dépravées, selon l´observation d'un contemporain. Dans les repas de luxe, et dans les festins hospitaliers, quelques peuples joignaient très fréquemment aux amusements de la table d'autres fantaisies dont sans doute on abusait, mais qui montraient que ces sortes de choses sont de nature à varier selon les temps et les lieux (32).
Ces usages se perpétuent difficilement lorsque les femmes, ayant beaucoup de liberté, obtiennent beaucoup d'ascendant. Elles comprennent que l´entière nudité, cette épreuve souvent redoutable, ne doit servir à leur triomphe qu'accidentellement, et que d'ailleurs elle ne suppose pas assez d'art. Si en un sens la plupart d'entre elles peuvent la craindre, à d'autres égards elles la désirent peu.
L'homme n'est pas séduisant de la même manière que la femme ; au moment où il la veut sans voiles, plus volontiers elle lui laisserait retenir quelques parties de son manteau.
Elle choisit d'après les indices que peuvent fournir le visage, et plus encore la forme générale ; les hommes au contraire demandent s'ils retrouveront partout l'attrait dont ils ont besoin.
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Celle différence tient à la beauté du sein dans un sexe, et provient aussi de ce qu'il faut à l'autre des désirs impérieux. Absolument parlant, il suffit que l'homme soit propre à rendre des femmes fécondes, tandis que leur moyen de captiver est de paraître très aimables.
Il est une nudité qu' on doit presque en tout pays éviter habituellement. On aurait tort d´en conclure qu'il y eût quelque chose d' essentiellement déshonnête dans la vue des organes consacrés à des plaisirs nécessaires : mais cette nudité n'est jamais parmi nous sans quelque effet sur l'imagination, parce qu'elle est très remarquable dans nos mœurs, et il convient dès lors qu'elle ne soit pas involontaire pour ainsi dire, qu'elle ne soit pas une suite de notre négligence. Peut-être n' y a-t-il rien d'absolument frivole dans ce qui appartient à l'amour. Sénèque a observé que la vraie satisfaction était sérieuse : le vrai plaisir a aussi quelque chose de grave et de réfléchi.
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Parmi nous, ceux à qui furent donnés un prompt sentiment du plaisir, et cette justesse qui en saisit les principaux rapports, ne se trouveraient pas nus devant un témoin, sans que cela leur fût positivement ou agréable, ou désagréable. S'ils pouvaient être dans cette situation avec une indifférence apparente, ce ne serait cependant pas sans dessein, et jamais, surtout, la nudité de certaines parties du corps ne leur paraîtrait à propos, excepté dans une nudité entière ou presque entière.
On doit sentir qu'un simple dérangement des habits conviendrait trop à des actions furtives, aux fautes impardonnables de gens qui s'écartent de leurs principes, ou qui manquent à leurs promesses. L'entière nudité est plus indépendante, ou plus féconde ; elle montre que l´on a le choix des instants, et cette sécurité suppose qu'on s'est arrangé de manière à être exempt de reproches. N'est-il pas facile d'ailleurs à la plupart des femmes de ne trouver rien de très embarrassant chez elles dans la nudité sans exception, et ne dépend-il pas aussi d'elles de la rendre beaucoup expressive par un simple changement d´attitude ? Toute liberté en cela est bonne avec discernement.
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Si le pinceau avait à mettre en opposition le puissant amour, et le triste péché, celui-ci serait vêtu indécemment, et le premier serait nu.
Ce n'est pas d'abord sans surprise que l´on rencontre quelques hommes à qui déplairait très souvent la nudité d'une femme. On pourra néanmoins se rendre raison de cette sensation importune : quand des jouissances immodérées ou ignobles ont détruit l'entraînement qui naissait de la jeunesse intérieure, l´amour n’offre plus en perspective que les grossièretés dont on a pris l'habitude. On n'éprouve plus, avec l'énergie qui annoncerait que les désirs ont été souvent réprimés, l´heureux accord de deux volontés sans contrainte, et de l'abandon sans désordre. On méconnaît ce qu´il y aurait d'heureux dans la force morale commandant aux sens lors même que rien ne paraîtrait leur résister, et s 'applaudissant de n'avoir aucun besoin d'autres chaînes (33).
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Ainsi quand rien ne se place entre la sensation produite par la présence d´une femme, et les dernières jouissances auxquelles seules on est réduit, quand la volupté dégénère et devient toute positive, ou trop visiblement matérielle, quand on ne sait plus trouver le voile idéal, la nudité ne peut faire l´impression qu´en attendrait un cœur jeune.
Des gens ainsi affaiblis sont portés à la croire inutile, si elle n'est point désordonnée : ils n'imaginent pas comment on reste honnête en devenant libre.
Sans doute ils pourraient vouloir les plaisirs informes que cherchent des organes irrités par l'abus même. L'instinct se ferait entendre ; mais comme ils n'ont pas conservé la vraie pudeur, les dégoûts se mêlent toujours à des jouissances d'ailleurs si imparfaites. N´ayant pas su distinguer dans les besoins naturels ce qui était encore convenable, et ce qui ne l´était plus, ils ont fréquenté des femmes dont la tâche semble être de corrompre les mœurs en favorisant l'oubli de tout principe, et qui se dégradent, non pas précisément parce qu'elles ont trop peu de retenue, mais parce qu´elles avilissent le plaisir, ou le dénaturent, autant que cela est possible, en y mêlant la licence.
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Ces hommes coupables et encore plus malheureux ont perdu l'illusion du cœur; en se permettant ce qui répugne à l'amour même, ils se sont exposés à confondre avec lui ce qui rend inhabile à en jouir, et leurs fautes répétées ont eu sans doute quelque suite odieuse.
Désormais ils ne seront soutenus ni par l'espoir des vraies jouissances, ni par le consentement de la raison. Leur imagination ne s'arrête plus qu'à des objets qu'ils devraient à peine connaître. Leurs sensations déréglées, ou refroidies, en les conduisant au mépris pour les femmes, indiquent le mépris qu'ils méritent eux-mêmes. Le charme de l'amour s' est éloigné d'eux, et, sentant à quoi se borne leur partage, ils voudraient ne rencontrer que des êtres qu'ils pussent traiter avec un dédain, vieux châtiment de leur propre honte, ou bien des femmes dont la sévérité, en écartant toute idée d'amour mutuel, ne rappelât jamais de nobles désirs altérés sans retour.
NOTE 30. (Page 222). p. 312
À l'occasion d'une famine, sous Louis X, on fit des processions, où, selon la chronique de Godefroy de Paris, les femmes sans chaussures, et les hommes vraiment nus marchaient à la suite du clergé. Vers la fin du treizième siècle, il y eut encore en France, dans les campagnes, et même dans la capitale, des processions que les flagellants, ou d'autres dévots suivaient demi-nus, ou entièrement nus. [1][2]
« Dans les bains publics (au nord de l'Asie les deux sexes sont communément séparés par des cloisons de planches ; mais sortant des bains, tout nus, les deux sexes se voient dans cet état, et s'entretiennent souvent des choses les plus indifférentes ; ils se jettent ensuite confusément dans l'eau, ou dans la neige. Dans les hameaux pauvres et éloignés, ils sont souvent tous ensemble dans le même bain. J'ai vu, dans les salines de Solimkanskaia [Solikamsk], des hommes qui y prenaient les bains: ils venaient de temps en temps à la porte pour s'y rafraîchir, et y causaient tout nus avec des femmes qui la plupart apportaient aux ouvriers de l'eau-de-vie et de la quouas. » (Voyage en Sibérie, fait par ordre, en 1761, par Chappe d'Auteroche, t. I, ch. Ier. p. 54-55)
↑1- Godefroy de Paris (†1320), Chronique métrique de Godefroy de Paris, édition Buchon, 1827. p. 284 v. 7710 sq. Le texte original de Godefroy n´est pas aussi catégorique que Senancour le dit. Peut-être utilise-t-il un commentaire intermédiaire non sourcé. > Flagellants
↑2- L´ancienne France était moins prude que nos bourgeois moraux. Un mémorialiste montre la désinvolture des seigneurs face au peuple, les bonnes gens de leur bonne ville:
◊ Henri de Bourbon, Prince de Condé. —En une débauche, il passa tout nu à cheval par les rues de Sens, en plein midi, avec je ne sais combien d'autres tout nus aussi. (Monmerqué T. 2) — Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. 1834. > Feu Monsieur le Prince (père du Grand Condé)
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« En 1400,... d'après une remarque très curieuse du célèbre Pogge, les deux sexes se baignaient pêle-mêle (*) aux eaux de Baden (en Suisse) [sic]. On voyait nager dans les bains des femmes aussi enjouées, aussi légères, aussi belles, et aussi peu vêtues que les nymphes de la mythologie; les étrangers contemplaient ce spectacle du haut d'une galerie circulaire, ou se mêlaient même à ces jeux innocents, si bon leur semblait. Aucun signe ne trahissait chez les parents, chez les maris, un sentiment de désapprobation, ou de jalousie. Les rédacteurs du Muséum allemand, qui ont reproduit cette relation de Pogge, il y a une trentaine d'années, affirment, dans les notes qu'ils y ont ajoutées qu´il régnait encore, â cette époque si rapprochée de nos temps, une très grande liberté dans les bains de Baden...» (Journal de l'Empire, 25 avril 1812)
Chez les Romains on avait paru plus sévère ; mais aussitôt que le bruit des armes s'éloigna de la capitale, la licence devint extrême. Elle a commencé avant la conquête de la Macédoine; il a suffi des conseils d'un devin pour introduire dans la ville du Tibre les abus nocturnes des bacchanales.
(*) Ce n'est pas en 1400 mais un peu plus tard, et étant auprès du Concile de Constance, que Pogge alla visiter les bains de Baden. II ne dit pas précisément que les deux sexes fussent réunis ; mais il a vu que les communications étaient des plus faciles, et il s'est assuré par lui-même que nul voile ne gênait les simples spectateurs. Il ajoutait, dans sa lettre à Nicolas Nicoli, qu'ayant devant les yeux tant de nudités et une liberté si générale, il croyait assister aux jeux floraux de Rome, ou être dans la république de Platon, et que, sans contester les autres vertus de ces eaux, il les croyait surtout très efficaces contre la stérilité.
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« Lorsqu'on se souvient, dit Winckelmann que dans les premiers siècles de l'Église on baptisait les personnes de l´un et de l'autre sexe en les plongeant indistinctement dans les mêmes eaux, on n'est pas surpris que la jeunesse d'Athènes ait dansé toute nue sur le théâtre durant les fêtes de Cérès, et qu'à de certains jours les jeunes filles de Lacédémone aient aussi dansé toutes nues devant les jeunes gens. »
Supposons un pays où, dans de certaines fêtes générales, les femmes soient absolument libres d'être peu vêtues, ou même de ne l'être point. En nageant, en valsant, en se promenant, celles qui le jugeraient à propos, resteraient nues au milieu des hommes. Sans doute l'illusion de l'amour serait alors peu connue, et les passions n'auraient plus de transports, ou plutôt les passions n'existeraient plus : c'est précisément ce qu'on désirerait dans ce pays imaginaire. Est-ce la passion qui doit ennoblir généralement les choses humaines? Sommes-nous abrutis, ou avilis par des besoins, par des appétits, par des plaisirs auxquels nous n'avons pas encore su joindre quelque passion sublime ? Il faut d'honnêtes attachements, et des voluptés délicates, mais on peut les obtenir en conservant le bon sens. Nul ne proposera l'usage d'une telle nudité chez les peuples où la bienveillance naturelle est beaucoup affaiblie par la misère, ou par le désordre. Peut-être les hommes n'y seraient-ils émus que par des désirs dénués d'un prestige qui n'est point la passion, et qui vaut mieux qu'elle.
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Peut-être aussi, en devenant assez indifférents à l'égard des femmes, écouteraient-ils des caprices plus grossiers, ou ne désireraient-ils plus même d'être excités par aucune sympathie, par la présence d'aucun être qui pût partager leur penchant. Quand on suppose un usage nouveau, on le considère comme faisant partie de mœurs nouvelles. Cette nudité demanderait d'autres institutions analogues, des institutions simples et fortes, et un grand respect pour celles d'entre les convenances morales qui appartiennent à tons les temps. Alors on s'occuperait tellement de la satisfaction de l´âme, et de la rectitude des sentiments, que la vraie bonté n'aurait plus rien de chimérique. Malgré le silence des passions, on se formerait, en tout genre, une idée très douce des jouissances partagées. Cet état de choses paraît éloigné, dira-t-on. Sans doute, mais il n'en faut rien conclure contre l'entière nudité momentanée, puisque la loi qui l'établirait n'existerait qu'au milieu d'institutions exemptes de disparates à cet égard. Cessons de ne voir l'homme que dans les hommes connus de nous. Ne disons plus que tout ce qui serait impraticable parmi nous est contraire à la nature humaine; ne déclarons ni absurde, ni monstrueux ce qui se trouve seulement inusité, et rappelons-nous enfin que, louables ou imparfaites, les institutions de Lycurgue ont été réalisées.
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NOTE 31. (Page 225).
Chez les peuples où la nudité ne fait point partie des usages, et n'est pas autorisée en public, elle exige beaucoup de choix, et elle tient à des convenances délicates. Le défaut de goût contribue à rendre obscènes la plupart des livres et des gravures érotiques, ou plutôt ce seul défaut, pris dans son étendue, les rend condamnables; c'est ainsi qu'une nudité partielle est souvent indécente, et qu'elle rappelle des plaisirs vifs ou illégitimes. Lorsque, dans des moments d'abandon, le corps n'est pas rendu à sa situation naturelle, avec cette liberté que la jouissance autorise, il y a quelque chose de désagréable dans le dérangement contraint des voiles qui le couvrent si mal à propos. Avec un sentiment exquis de la volupté, avec des goûts honnêtes, de la franchise, une imagination heureuse, et une âme élevée, adopterait-on de préférence, supporterait-on ce qu'il y a de trivial, ce qu'il paraît y avoir de bas, ou même d'hypocrite dans de telles manières ? Le plaisir aussi doit avoir sa candeur, ses mouvements généreux, sa délicieuse impudence. Il faut savoir dire : Volontiers, puisque c'est sans inconvénient. Alors on est capable de dire aussi, et d´un ton qui ne laisse aucun doute : Non, j'ai promis le contraire.
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Bizarre pudeur qui détruit le charme, et qui rend les besoins plus grossiers ! Quel rapport ont-elles avec l'amour, ces étoffes importunes ? Est-ce à des vêtements qu'on s'unit ? Si vous êtes libres, agissez librement; si vous n'êtes pas libres, n'écoutez pas vos désirs. On est trop près de se soustraire à toute surveillance, quand on renonce à de certaines facilités locales qu'on attendrait si on voulait seulement ce qui peut être avoué, ou justifié.
NOTE 32 (Page 226)
Festin nu, orgie : Babylone et l'attrait immodéré des voluptés. « Fœminarum convivia ineuntium in principio modestus est habitus; dein summa quœque amicula exuunt , paulatimque pudorem profanant ; ad ultimum (honos auribus sit) ima corporum velamenta projiciunt : nec meretricum hoc dedecus est, sed matronarum virginumque, apud quas comitas hahetur vulgati corporis vilitas. » Vie d'Alexandre. Quinte-Curce, chap. 1 du liv. V. > remacle - trad. Trognon, 1861.
Et voici , dans la traduction de Beauzée, ce passage , modèle de bonhomie pour ceux qui voudront écrire sur les mœurs des nations. « Les femmes qui se trouvent à ces banquets y paraissent d'abord avec un maintien modeste; ensuite elles se dépouillent de tout te qui les couvre par le haut, et oubliant peu à peu ce qu'elles doivent à la pudeur,
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à la fin (sauf le respect qui est dû aux oreilles chastes) elles rejettent encore les voiles destinés à cacher les parties inférieures de leurs corps : et ce ne sont pas les courtisanes qui s'abandonnent à cette infamie, ce sont les femmes et les filles les plus honorables, qui regardent cette prostitution avilissante comme un devoir de politesse.
NOTE 33. (Page 229).
< « Dans tous les états où l’esclavage est permis, les femmes souffrent des nudités qui déconcerteraient l’européenne la moins décente. > On assure que dans la partie méridionale de la Virginie, dans les Deux-Carolines ou la Géorgie , et même dans la ville de Charleston, de jeunes noirs se présentent absolument nus devant leurs maîtresses et les servent à table <sans que leur chasteté s’en offense> | sans qu'elles se doutent que cela soit indécent.
<J’ai vu de jeunes personnes placées derrière des palissades , regarder de tous leurs yeux les formes nues d’un grand et vigoureux nègre qu’on fouettait, parce qu’il était soupçonné d’avoir pris part à un vol de viande fait sur l’habitation. Il est vrai que la distance qui sépare le maître de l’esclave , que la couleur de celui-ci et les préjugés du premier expliquent la contradiction qui se trouve entre les maximes , la conduite générale des femmes , et leurs rapports avec les noirs.>
À la vérité, il serait difficile de faire entendre à une habitante qu'un nègre et son mari sont deux êtres de la même espèce. <Elle voit donc la nudité du premier comme une Française voit celle de ses chevaux , de son chien ou de son singe.> (*). »
(*) Ferdinand-M. Bayard, Voyage dans l´intérieur des États- Unis, pendant l´été de 1791. Paris, 1797.
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« Dès que le soleil a disparu de l'horizon, l'Almeida (*) se remplit de monde.... Dans le moment de la plus grande affluence,les femmes de tous les âges, sans vêtements d'aucune sorte, se baignent dans le courant qui borde l'Almeida..,. Le matin et le soir , le beau sexe se baigne nu dans le Zio, dont l'eau dépasse rarement le genou ; les hommes et les femmes s´y rencontrent pêle-mêle (**). »
Il était prescrit aux filles de Sparte de se montrer nues en public dans plusieurs occasions. Cet usage a été regardé par quelques auteurs comme la cause de l'indifférence pour les femmes chez les Spartiates. Cependant le désordre qui peut suivre cette indifférence paraît avoir été plus fréquent chez d'autres Grecs. On pourrait l'attribuer surtout à la séparation ordinaire des sexes, à des exercices trop répétés, à des habitudes trop constamment guerrières, et peu naturelles en quelque sorte sous le soleil de la Grèce méridionale. Il serait difficile de penser, avec Ferrand, que la nudité des jeunes femmes, autorisée par les lois, dût inspirer quelque éloignement à leur égard. « L'œil féroce du Spartiate , dit cet écrivain, dédaignait de s'arrêter sur celles qu'il avait vues dans l'état même des animaux, et sa fierté ne lui permettait pas de soupirer aux pieds d'un objet que la loi traitait avec tant de mépris. » Mais la loi avait-elle pour objet de traiter les femmes avec mépris, ou seulement de prévenir chez les hommes ce qu´il y a d'illusoire et de romanesque dans les passions ? Les femmes sont- elles déshonorées pour avoir été nues comme les animaux, dans les pays où il n'est pas reconnu que la dignité humaine dépende de nos hardes ? [1]
↑1- Antoine-François-Claude Ferrand, L' esprit de l'Histoire ou lettres politiques et morales d'un père à son fils, 1809, p. 194
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Les Spartiates ne voyaient-ils pas plus souvent encore des hommes nus et féroces que des femmes nues ? Se trouve-t-il enfin un sens plausible dans ce passage de la neuvième lettre de l´Esprit de l'histoire ?
Qu'une femme évite de faire naître des désirs qu'elle ne peut satisfaire, et que souvent même elle doit craindre d'exciter, rien de plus raisonnable. Mais qu'universellement, et dans toutes les suppositions, elle ait honte d'être nue, ce n'est plus qu'asservissement à la coutume, pudeur factice, ou faiblesse d'esprit.
Au frontispice de la Sagesse (par Charron), la nature est représentée sous l'emblème d'une belle femme nue sans que ses hontes paraissent (quasi non essent). Supposons réalisée, sous d'autres rapports, cette condition imposée au dessinateur, le genre humain ne subsistera pas. Sera-t-il plus noble en périssant, et faut-il rougir d'exister ? Cette grande honte de ce qui appartient à l'amour peut être considérée tout à la fois comme une humilité extrême, ou comme un extrême orgueil ; c'est donc une inconséquence extrême. L'inflexibilité des prétentions intellectuelles devient ridicule chez des êtres dont l'intelligence ne peut quitter la matière. Nous n'avons nul moyen de nous entendre sur le beau, nul moyen même de le connaître, si le beau n'est pas ce qui plaît généralement, du moins à ceux dont les facultés paraissent étendues. La belle femme de Charron, mutilée de la sorte, ne peut plus être une femme vraiment belle; et au contraire une belle femme doit rester nue dans des circonstances scrupuleusement choisies, sans avoir besoin de se montrer quasi non essent.
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La nudité dans ces circonstances particulières ne suppose nullement l´absence de pudeur. La pudeur, ou le timide sentiment des vraies convenances, interdit presque toute nudité dans diverses occasions, et souffre dans d´autres une nudité entière. Sur le bord de l´Eurotas, les filles, en quittant quelquefois leurs vêtements, ne renonçaient ni à la chasteté, ni même à la pudeur. Plutarque combat Hérodote, qui a dit : La femme dépouille la honte avec la dernière tunique. Nullement, ajoute Plutarque ; celle qui est honnête se revêt de honte en dépouillant la tunique de lin (indusium). [1]
Vocabulaire
Références
↑ Senancour, De l'amour considéré dans les lois réelles et dans les formes sociales de l'union des sexes, 1834. De la nudité p. 221-231.
↑ Étienne Pivert de Senancour (1770 - 1846) écrivain français; disciple de Rousseau: Rêveries sur la nature primitive de l'homme (1799); Oberman (1804).
↑ Encyclopédie_universelle.fr-academic Senancour
↑ Béatrice Didier : Senancour
Commentaire:
La nudité publique n´est plus un délit en France depuis 1994 (loi Badinter). Certains tribunaux cependant persistent à considérer la nudité innocente comme une agression visuelle, même en dehors des espaces fréquentés, et loin des touristes. La conviction des juges s´appuie sur l´idée de péché, pourtant inconnue du Code républicain. Pour Saint Augustin, l'âme déchue par le péché originel corrompt le corps et le rend source de tentation ; la nudité offerte au regard rappelle une félicité à jamais perdue par la faute de l´homme. Ce préjugé théologique n´a pas sa place dans un État laïc.
Document
◊ Bien qu'il y ait plusieurs espèces de convoitises, ce mot, quand on ne le détermine pas, ne fait guère penser à autre chose qu'à ce désir particulier qui excite les parties honteuses de la chair. Or, cette passion est si forte qu'elle ne s'empare pas seulement du corps tout entier, au dehors et au dedans, mais qu'elle émeut tout l'homme en unissant et mêlant ensemble l'ardeur de l'âme et l'appétit charnel, de sorte qu'au moment où cette volupté, la plus grande de toutes entre celles du corps, arrive à son comble, l'âme enivrée en perd la raison et s'endort dans l'oubli d'elle-même. (…)
C'est avec raison que nous avons honte de cette convoitise, et les membres qui sont, pour ainsi dire, de son ressort et indépendants de la volonté, sont justement appelés honteux. Il n'en était pas ainsi avant le péché. « Ils étaient nus, dit l'Écriture, et ils n'en avaient point honte ». Ce n'est pas que leur nudité leur fût inconnue, mais c'est qu'elle n'était pas encore honteuse; car alors la concupiscence ne faisait pas mouvoir ces membres contre le consentement de la volonté, et la désobéissance de la chair ne témoignait pas encore contre la désobéissance de l'esprit. (…)
Quand la convoitise veut se satisfaire, je ne parle pas seulement de ces liaisons coupables qui cherchent l'obscurité pour échapper à la justice des hommes, mais de ces commerces impurs que la loi humaine tolère, elle ne laisse pas de fuir le jour et les regards; ce qui prouve que, même dans les lieux de débauche il a été plus aisé à l'impudicité de s'affranchir du joug des lois qu'à l'impudence de fermer tout asile à la pudeur. — Saint Augustin, Cité de Dieu, Livre XIV - Ch. 16, 17, 18. trad M. Saisset.
↑ convoitise n. f. ♦ Désir immodéré de posséder. ⇒ appétence, ardeur, avidité, envie. Convoitise des richesses. ⇒ cupidité. Convoitise de la chair. ⇒ concupiscence. Regarder avec convoitise (cf. Dévorer des yeux). Éveiller, exciter, attiser les convoitises. ⊗ CONTR. Indifférence, répulsion.
◊ Les sauvages vont le corps entièrement découvert. La déshonnêteté de voir ces femmes nues sert d’appât à la convoitise : toutefois, cette nudité, aussi choquante qu’elle paraisse, est beaucoup moins attrayante qu’on ne pourrait le croire. — (Jean de Léry)
◊ Les docteurs croient aussi que l’homme fait à l’image de Dieu était circoncis ; mais ils ne prennent pas garde que, pour relever l’excellence d’une cérémonie, ils font un Dieu corporel. Adam se plongea d’abord dans une débauche affreuse, en s’accouplant avec les bêtes, sans pouvoir assouvir sa convoitise, jusqu’à ce qu’il s’unisse à Ève. D’autres disent au contraire qu’Ève était le fruit défendu auquel il ne pouvait toucher sans crime ; mais emporté par la tentation que causait la beauté extraordinaire de cette femme, il pécha. (Juif) [Jaucourt] — Diderot et d’Alembert, Encyclopédie, 1765.
↑►Diderot Saint Augustin Senancour Voltaire Nudité des Sauvages - Fontenelle
<> 25/09/2025


