Chapitre XII - Apologie
de Raymond Sebond.
Est-il vrai que la science soit la
mère de toutes les vertus ? — La science est, je le reconnais, chose très grande
et très utile ; ceux qui la méprisent font preuve de bêtise. Je n’estime
pourtant pas que sa valeur soit aussi élevée que certains l’admettent, comme le
philosophe Herillus par exemple, qui la considère comme le souverain bien et
lui attribue le pouvoir, qu’elle n’a pas suivant moi, de nous rendre sages et
satisfaits ; ou comme d’autres, qui la considèrent comme la mère de toutes les
vertus, et qui, par contre, tiennent l’ignorance comme la cause de tous les
vices ; si cela est, bien des réserves sont à faire.
Le père de Montaigne qui avait les
savants en haute estime, ayant reçu de l’un d’eux la Théologie naturelle de
Sebond, la fit traduire d’espagnol en français par son fils. — Ma maison
est depuis longtemps ouverte aux gens de science, et ils la connaissent bien.
Mon père, qui s’est trouvé à sa tête pendant cinquante ans et plus, enflammé de
cette ardeur nouvelle que le roi François Ier porta aux lettres et qui les mit
en faveur, était très porté pour les gens instruits, recherchant leur société
et se mettant en grands frais pour eux. Il les recevait chez lui comme des
personnes en odeur de sainteté, quelque peu inspirées de la sagesse divine ; il
recueillait leurs préceptes et leurs entretiens comme des oracles, et avec
d’autant plus de déférence et de foi qu’il n’était pas à même d’en juger,
n’ayant pas plus que n’avaient eu ses aïeux, de connaissances littéraires. Moi,
je les aime beaucoup, mais cela ne va pas jusqu’à l’adoration.
Parmi ceux qu’a reçus mon père, était Pierre Bunel
qui, en son temps, avait une grande réputation de savoir, et qui, s’étant
arrêté quelques jours à Montaigne, avec quelques autres savants comme lui, lui
fit présent, au moment de partir, d’un ouvrage intitulé : « Théologie
naturelle ou Livre des créatures, par maître Raymond Sebond. » Mon père
connaissait parfaitement les langues italienne et espagnole, et cet ouvrage
étant écrit en espagnol auquel venaient s’ajouter des terminaisons latines,
Bunel pensait qu’avec bien peu d’aide, mon père pourrait le lire avec fruit. Il
le lui recommanda comme un livre très utile et très approprié aux circonstances
: c’était l’époque où la réforme de Luther commençait à se répandre et à
ébranler, dans bien des pays, nos anciennes croyances. À cet égard Bunel avait
vu juste en prévoyant, simplement par le raisonnement, que ce commencement de
maladie dégénérerait aisément en un exécrable athéisme ; et cela, parce que le
vulgaire, ne pouvant juger des choses par elles-mêmes, se laisse entraîner par
les apparences et selon les caprices de la fortune. Lorsque une fois on a eu la
témérité de l’inciter à mépriser et à contrôler les opinions pour lesquelles il
avait eu jusque-là le plus profond respect comme celles où il y va de son
salut, et qu’on a jeté le doute sur certains points de la religion, qu’on les
soumet à son jugement, il arrive bien rapidement à éprouver la même incertitude
sur toutes ses autres croyances, ce qui en reste n’ayant pas plus d’autorité et
de fondement que ce qu’on a mis en question. Il secoue alors, comme pesant sur
lui d’un joug tyrannique, toutes les impressions qui ont leur source soit dans
ce qu’édictent les lois, soit dans le respect qu’il a pour d’anciens usages, « car
on foule aux pieds de bon cœur ce qu’on a trop révéré (Lucrèce) » ; et, dès
lors, il entreprend de ne plus rien recevoir sans qu’au préalable, il n’ait eu
à se prononcer et ne l’ait agréé.
Quelques jours avant sa mort, mon père ayant, par
hasard, retrouvé ce livre sous un tas d’autres papiers abandonnés, me demanda
de le lui traduire en français. C’est un travail facile que de traduire des
auteurs comme celui-ci, chez lesquels le fond est tout ; il n’en est pas de
même de ceux qui sacrifient beaucoup à la grâce et à l’élégance du style,
surtout quand il faut les rendre dans une langue moins expressive que celle
dans laquelle ils sont écrits. C’était pour moi un travail tout nouveau et
auquel j’étais complètement étranger ; mais me trouvant, par un heureux hasard,
avoir en ce moment des loisirs, et ne pouvant me refuser au désir du meilleur
des pères qui ait jamais existé, je fis mon possible et en vins à bout. Mon
père en éprouva une grande satisfaction et voulut que cette traduction fut
imprimée ; elle l’a été après sa mort.
Éloge de ce livre. — J’y
trouvai de très belles idées ; l’auteur est inspiré par la piété ; toutes les
parties de son ouvrage s’enchaînent parfaitement. Beaucoup de personnes, et,
dans le nombre, des dames, auxquelles nous avons le plus d’obligations,
s’amusant à le lire, j’ai souvent été à même de leur venir en aide en
détruisant les deux objections principales dont ce livre est l’objet. Il y a de
la hardiesse et du courage dans le but qu’il se propose ; il entreprend
d’établir et de prouver contre les athées, tous les articles de foi de la
religion chrétienne en se basant uniquement sur des raisons humaines et
naturelles ; et, à dire vrai, je le trouve si ferme, réussissant si bien dans
cette voie, que je ne crois pas qu’il soit possible de mieux faire dans ce
sens, ni que quelqu’un ait jamais fait aussi bien. L’ouvrage me paraissant trop
riche et trop beau pour un auteur dont le nom est si peu connu, et dont nous ne
savons rien autre, si ce n’est qu’il était espagnol et professait la médecine à
Toulouse il y a environ deux cents ans, je m’enquis, quand je commençais à m’en
occuper, de ce que ce pouvait bien être, auprès d’Adrien Turnèbe qui savait
tout. Celui-ci me répondit qu’il pensait que ce devait être une sorte de
quintessence extraite des ouvrages de saint Thomas d’Aquin, dont l’érudition
infinie et l’admirable subtilité d’esprit étaient seules à même d’avoir produit
de telles idées. Toujours est-il que, quel qu’en soit l’auteur ou l’inventeur
(et cette supposition de Turnèbe ne suffit pas pour dépouiller Sebond de ce
titre), c’est assurément un homme très capable qui a produit de très belles
pages.
Première objection contre cet
ouvrage : « Il ne faut point appuyer de raisons humaines ce qui est article de
foi. » — La
première objection qu’on adresse à son ouvrage, c’est que les chrétiens se font
tort, en voulant appuyer de raisons purement humaines leurs croyances, qui ne
peuvent se concevoir qu’autant qu’on a la foi et par une intervention
particulière de la grâce divine. — Il semble que cette objection ait sa source dans
une piété exagérée, aussi faut-il apporter à sa réfutation d’autant plus de
délicatesse et de respect pour ceux qui la mettent en avant, et c’est dans cet
esprit que je voudrais essayer de leur répondre. Ce serait mieux le fait d’un
homme versé en théologie que le mien, car je n’y connais rien ; toutefois,
j’estime que lorsqu’il s’agit d’une question aussi haute, qui touche de si près
à la divinité et excède autant l’intelligence humaine, comme est cette vérité
dont il a plu à la bonté de Dieu de nous éclairer, il est bien besoin qu’il
continue à nous venir en aide, et que ce ne peut être que par l’effet d’une
faveur extraordinaire et privilégiée de sa part, que nous pouvons la concevoir
et nous en pénétrer. Abandonnés à notre seule intelligence, nous n’en sommes
pas capables ; sans cela, il n’y aurait pas tant d’esprits d’une supériorité
qui se rencontre rarement, réunissant toutes les qualités que l’homme tient de
la nature et qui, dans les temps anciens, étaient seules à sa disposition, que
leur raison a égarés quand, avec son seul secours, ils ont cherché à la
connaître.
La foi est indispensable ; mais
quand elle existe, la raison corrobore utilement ses enseignements. — C’est la
foi qui, seule, nous découvre les ineffables mystères de notre religion et nous
confirme leur vérité ; ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas une très
belle et très louable entreprise, que de mettre au service de cette foi les
moyens d’investigation que l’homme tient naturellement de Dieu. Il n’y a pas de
doute que ce ne soit là l’usage le plus honorable que nous puissions faire de
ces moyens, et qu’il n’y a pas d’occupation, de dessein plus dignes d’un
chrétien, que d’appliquer toutes ses études et toutes ses pensées à embellir,
étendre et accroître les vérités en lesquelles il croit. Ne nous contentons pas
de mettre au service de Dieu notre esprit et notre âme ; tout notre être
matériel lui doit et lui rend hommage ; tous nos organes, tous nos faits et
gestes, tout ce qui sort de nos mains, concourent à sa glorification ; notre
raison doit faire de même et s’employer à étayer notre foi, mais toujours sous
cette réserve, de ne pas s’imaginer que par elle-même, par la puissance à
laquelle elle peut atteindre et la valeur des arguments qu’elle peut émettre,
il lui soit possible d’acquérir cette science surnaturelle qui nous vient de
Dieu.
Si, par grâce extraordinaire, cette science ne nous
est infuse, si elle n’entre en nous que par la force du raisonnement et tous
autres procédés humains, elle n’y occupe pas la place et n’a pas la splendeur
qu’elle devrait avoir ; je crains bien pourtant que ce ne soit que dans ces
conditions qu’elle nous ait pénétrés. Si nous étions attachés à Dieu par une
foi ardente ; si nous tenions à lui parce qu’il nous y a appelés, et non parce
que nous y avons été conduits de nous-mêmes ; si notre foi reposait sur une
base émanant de lui, les tentations auxquelles est exposée l’humanité et qui
l’ébranlent si fort, ne pourraient rien contre elle. Nous serions en état de
résister à d’aussi faibles attaques ; l’amour de la nouveauté, la contrainte
que les princes peuvent exercer sur nous, la bonne fortune d’un parti, les
changements si peu fondés et si inopinés qui surviennent dans nos opinions,
n’auraient pas la force de secouer et d’altérer nos croyances ; nous ne nous
laisserions pas troubler par des arguments nouveaux, et toute la rhétorique du
monde ne pourrait nous en dissuader ; fermes et inébranlables, nous
soutiendrions tous ces assauts, sans nous départir de notre calme : « Tel un
vaste rocher oppose sa masse à la fureur des flots qui grondent et se brisent
autour de lui (vers imités de Virgile). »
Chez le chrétien, la foi fait
généralement défaut. — Si ce rayon divin nous touchait tant soit peu, il y
paraîtrait en tout et partout ; sa lueur se refléterait non seulement dans nos
paroles, mais dans nos faits et gestes qui en acquerraient du lustre ; tout ce
qui émanerait de nous, serait illuminé de cette noble clarté. Nous devrions
avoir honte ; l’adepte de n’importe quelle secte de celles en lesquelles se
répartit l’humanité, si difficile, si étrange que soit la doctrine de sa secte,
y conforme rigoureusement sa conduite et sa vie ; tandis que chez les Chrétiens
leur doctrine, si divine, si céleste qu’elle soit, ne se manifeste que dans les
mots. En voulez-vous la preuve ? Comparez nos mœurs à celles des Mahométans et
des Païens, voyez combien les nôtres leur sont toujours inférieures ; tandis
qu’en raison de l’excellence de notre religion nous devrions briller et, par
notre perfection, laisser tous autres bien loin derrière : « Ils sont si
justes, si charitables, si bons, que ce doivent être des Chrétiens ! »
devrait-on dire. Le reste est commun à toutes les religions : l’espérance, la
confiance, les événements sur lesquels elles s’étayent, les cérémonies, la
pénitence, les martyrs ; ce qui devrait distinguer la nôtre entre toutes, c’est
notre vertu qui, en même temps qu’elle est le signe le plus caractéristique de
son origine divine, est aussi le résultat le plus beau et le plus difficile
auquel elle tend, parce qu’elle est la vérité. — C’est parce que nous ne sommes
pas ce que nous devrions être que notre bon saint Louis avait raison quand il
détournait, avec instance, de son dessein, ce roi tartare qui s’était fait
chrétien, de venir à Lyon baiser les pieds du Pape et contempler la pureté des
mœurs qu’il croyait trouver en nous, de peur qu’au contraire les débordements
de notre vie ne tarissent en lui son admiration pour nos croyances. — Ce fut
l’impression inverse que ressentit cet autre venu à Rome dans ces mêmes
sentiments et qui, voyant la vie dissolue qu’y menaient en ce temps les prélats
et le peuple, s’affermit d’autant plus dans la bonne opinion qu’il avait conçue
de notre religion, en considérant combien elle devait avoir de force et tenir
de Dieu même, pour se maintenir si digne et en un tel degré de splendeur en des
mains si vicieuses et dans un milieu si corrompu.
Si nous avions un seul atome de foi, nous déplacerions
des montagnes, disent les saintes Écritures ; nos actions, inspirées par la divinité
qui présiderait aussi à leur exécution, ne seraient pas simplement d’entre
celles que l’homme peut accomplir, elles tiendraient du miracle comme nos
croyances elles-mêmes : « Crois, et la voie qui te conduira à la vertu et au
bonheur sera courte (Quintilien). » Les uns s’appliquent à faire croire au
monde qu’ils croient, et ils ne croient pas ; les autres, c’est le plus grand
nombre, se le persuadent à eux-mêmes et ne savent pas ce que c’est que croire.
Dans les guerres de religion, ce
sont les intérêts des partis qui seuls les guident. — Nous trouvons étrange que, dans
la guerre qui, dans les temps présents, désole notre pays, les événements
flottent indécis et se produisent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre
comme généralement cela arrive d’ordinaire ; ils ne sont ainsi que parce que
nous sommes livrés à nous-mêmes. L’un des partis a pour lui la justice, mais il
en a fait simplement un drapeau et un masque ; on la met en avant, mais on n’en
tient pas compte ; ce n’est pas elle qui fait agir, ce n’est pas sa cause que
l’on a épousée ; elle est là, comme dans la bouche d’un avocat ; le parti qui
s’en targue ne l’a ni dans le cœur, ni en affection. Dieu nous doit son aide
dans les circonstances extraordinaires, mais quand sont en jeu la foi et la
religion, et non nos passions ; et ici, ce sont les hommes qui conduisent tout
; pour eux, la religion n’est qu’un moyen, c’est le contraire qui devrait être.
Réfléchissez et voyez si ce n’est pas nous qui la menons et qui, d’une règle si
droite et si ferme, extrayons tant de conclusions opposées, tout comme avec de
la cire se modèlent les figures les plus contraires ? La situation de la France
a-t-elle jamais, plus que de nos jours, présenté plus exactement ce caractère ?
Les uns tirent la religion à droite, les autres à gauche ; ceux-là en disent
blanc, ceux-ci, noir ; tous la font également servir à leurs violences et à
leurs vues ambitieuses. Ils en agissent d’une façon tellement identique en
leurs débordements et leurs injustices, qu’on se prend à douter et qu’on a
peine à croire qu’ils soient d’opinions différentes, étant donné que notre
opinion est ce qui doit régler notre conduite et faire loi dans notre vie ; une
même école, ayant mêmes principes, ne produirait pas des mœurs se ressemblant
davantage, observées d’une manière aussi invariable.
Voyez l’horrible impudence avec laquelle nous jouons à
la balle avec la parole divine, et avec quelle irréligion nous l’accueillons ou
la rejetons, suivant que la fortune modifie notre place dans le cours de nos
orages publics. Rappelez-vous quel parti, l’année dernière, tenait pour
l’affirmative dans cette proposition d’importance capitale : « Est-il permis au
sujet de se révolter et de s’armer contre son roi, pour la défense de la
religion ? » dont il avait fait sa pierre d’assise, quel autre tenait pour la
négative dont il s’était constitué l’apôtre, et voyez aujourd’hui de quel côté
sont l’un et l’autre et si les armes résonnent moins depuis que la cause de
l’un est devenue celle de l’autre. Nous brûlons les gens qui disent qu’il faut
faire subir à la vérité les modifications qu’exige l’intérêt de notre cause ;
en France, on fait bien pis que de le dire ! Soyons francs : si l’on triait
dans l’armée, voire même dans l’armée royale, ceux qui y sont uniquement par
zèle pour leur foi et même aussi ceux qui n’ont en vue que la défense des lois
du pays ou le service du prince, on n’en retirerait pas de quoi former une
compagnie complète de gens d’armes. D’où vient que si peu de gens demeurent
fidèles à leur foi première sans varier, quelle que soit la tournure que
prennent les événements, tandis que nous en voyons tant y évoluer les uns à pas
lents, les autres à bride abattue, et les mêmes hommes gâter tout tantôt par
leur violence et leur âpreté, tantôt par leur froideur, leur mollesse et leur
inertie ? N’est-ce pas parce que la masse obéit à des considérations d’intérêt
personnel, soumises à des chances variables comme les circonstances dans
lesquelles elle se meut ?
Chacun fait servir la religion à ses
passions ; le zèle du chrétien éclate surtout pour produire le mal. — Il est
évident pour moi que nous ne nous astreignons volontiers qu’aux devoirs qui
flattent nos passions. Il n’est point d’hostilité plus agissante que celle des
Chrétiens quand ils invoquent l’intérêt de la religion ; notre zèle fait
merveille lorsqu’il s’exerce secondant notre penchant naturel à la haine, à la
cruauté, à l’ambition, à l’avarice, à la médisance, à la rébellion ; par
contre, à moins que, par miracle, une raison quelconque ne nous y porte, rien
ne nous décide, d’une façon ou d’une autre, à la bonté, à la bienveillance et à
la modération. Notre religion vise à déraciner le vice ; on la fait servir à le
dissimuler, le nourrir, lui donner carrière. Il ne faut pas se moquer de Dieu,
ou, comme on dit, payer la dîme en donnant une gerbe de paille pour une gerbe
de blé. Si nous croyions en lui, je ne dis pas parce que nous aurions la foi,
mais simplement parce que nous aurions la conviction qu’il existe ; je dirai
même, à notre extrême confusion, si nous y croyions et si nous le connaissions
comme nous faisons d’autre chose, d’un de nos compagnons, par exemple, nous
l’aimerions par-dessus tout, en raison de son infinie bonté et de la beauté qui
resplendit en lui ; tout au moins occuperait-il le même rang que tiennent les
richesses, les plaisirs, la gloire, les amis. Le meilleur de nous craint de
blesser son voisin, ses parents, son maître, et ne redoute pas de l’outrager,
Lui. Est-il quelqu’un, si simple d’esprit qu’il soit, qui, mettant en comparaison,
d’un côté, ce qui nous cause un seul de ces plaisirs que nous procurent nos
vices, et de l’autre, l’espérance d’une gloire immortelle dont il a
connaissance et dont il est persuadé, ne troquerait pas l’un pour l’autre ? Et
cependant que de fois nous renonçons à cette gloire par le mépris que nous en
faisons ; car qu’est-ce qui nous pousse au blasphème sinon l’envie qui, sans
rime ni raison, nous prend d’offenser Dieu ! — Le philosophe Antisthène se
faisait initier aux mystères d’Orphée ; le prêtre lui disant que ceux qui
embrassaient cette religion, jouiraient éternellement à leur mort des biens les
plus parfaits : « Pourquoi donc, lui fit-il, si tu le crois, ne meurs-tu pas
toi-même ? » — Diogène, poussant encore plus avant dans ce sens, répondait avec
sa brutalité ordinaire à un autre qui lui prêchait de se faire initier à la
secte dont lui-même était prêtre, afin d’obtenir la possession des biens de
l’autre monde : Tu veux que je croie que d’aussi grands hommes qu’ Agésilas et Épaminondas
seront misérables, tandis que toi, qui n’es qu’un veau et ne fais rien qui
vaille, tu serais des bienheureux, parce que tu es prêtre ? » — Si nous
accueillions ces grandes promesses de béatitude éternelle en y prêtant la même
attention que nous apportons à tout argument philosophique, nous n’aurions pas
la mort en si grande horreur que nous l’avons : « Loin de nous plaindre de
la désagrégation de notre être, nous nous réjouirions plutôt de partir et de
laisser notre dépouille mortelle, comme le serpent change de peau, comme le
cerf se défait de son vieux bois (Lucrèce). » « Je veux être dissous,
dirions-nous, pour être avec Jésus-Christ. » La puissance de raisonnement de
Platon sur l’immortalité de l’âme ne porta-t-elle pas quelques-uns de ses
disciples à se donner la mort, pour jouir plus tôt des espérances qu’il leur
faisait concevoir !
C’est ne pas croire que de croire
par faiblesse ou par crainte. — Tout cela est un signe très évident que nous ne
comprenons notre religion qu’à notre façon et en usons à notre guise et pas
autrement, comme il arrive de toutes les autres religions. Si elle est nôtre,
c’est que le sort nous a fait naître dans un pays où elle existe, qu’elle y
remonte à une haute antiquité, ou que les hommes qui l’y ont établie y ont une
grande autorité, que nous craignons les peines dont elle menace ceux qui sont
en dehors d’elle, ou que nous avons été séduits par les promesses qu’elle nous
fait ; de telles considérations sont de nature à donner du poids à nos
croyances mais ne sont que secondaires, ce sont des attaches purement humaines.
Dans une autre contrée, d’autres influences, des promesses et des menaces
semblables pourraient tout aussi bien, par un même travail, déterminer en nous
d’autres croyances ; nous sommes Chrétiens, tout comme nous sommes Périgourdins
ou Allemands.
Les athées ne le sont guère que par
vanité ; en présence de la mort, ils reviennent aux idées religieuses. — Platon dit
qu’il est peu d’athées qui le soient au point qu’un danger pressant ne les
ramène pas à reconnaître la puissance divine ; cet aphorisme ne s’applique pas
au vrai chrétien ; ce n’est que vers les religions enfantées par l’imagination
de l’homme et qui n’ont qu’un temps, que nous sommes ainsi portés uniquement
par des considérations humaines. Quelle foi peut être celle que font naître et
développent en nous la lâcheté et la faiblesse de notre cœur ! qu’elle est
plaisante en vérité, ne croyant ce qu’elle croit, que parce qu’elle n’a pas le
courage de cesser d’y croire ! Un sentiment aussi vicieux que l’inconstance ou la
frayeur, peut-il produire en notre âme une impression judicieuse ! — Il en est
qui prétendent prouver, dit encore Platon, que la raison doit nous faire
considérer comme de pures inventions, tout ce qui se dit des enfers et des
peines futures ; que l’occasion se présente d’être conséquents avec leurs
dires, que la vieillesse ou les maladies les mettent aux portes du tombeau, la
terreur, l’horreur de ce que leur réserve l’avenir modifient du tout au tout
leurs croyances. C’est parce que ces appréhensions enlèvent à l’homme son
courage, que lui-même, dans ses lois, défend d’enseigner de telles menaces et
de donner à croire que du mal puisse arriver aux hommes, du fait des dieux,
autrement que lorsque c’est nécessaire pour leur plus grand bien, comme traitement
pour les guérir d’affections morales. On dit de Bion, qu’adepte fervent de
l’athéisme de Théodore, longtemps il s’était moqué des hommes adonnés à la
religion ; mais que, surpris par la mort, il se livra aux pratiques les plus
superstitieuses, comme si les dieux existaient ou cessaient d’être, selon que
cela faisait ou non l’affaire de Bion. — Platon conclut, et ces exemples
confirment cette conclusion, que, soit par raison, soit par force, nous sommes
toujours ramenés à croire à l’existence de Dieu. L’athéisme est une conception
monstrueuse et contre nature qu’il est difficile et malaisé de faire admettre
par l’esprit humain, quelque insolent et déréglé qu’il puisse être, quoiqu’il
se soit vu assez de gens affectant d’en faire profession, soit par vanité, soit
pour se donner la gloriole d’émettre des idées tendant à réformer le monde et
qui ne soient pas celles de tous. Mais si ces gens sont fous au point de faire
parade de ce qu’ils ne croient pas en Dieu, ils ne sont pas assez forts pour
implanter cette conviction dans leur conscience ; donnez-leur un bon coup
d’épée dans la poitrine, ils ne laisseront pas de joindre les mains et
d’implorer le ciel ; et, quand la crainte ou la maladie aura tempéré ou abattu
cette licencieuse ardeur d’humeur volage, ils reviendront à eux et, bien
discrètement, feront comme les autres et croiront ce que chacun croit. Autre
chose est un dogme sérieusement étudié et que tout le monde admet, et autre
chose ces impressions passagères qui, nées d’esprits déséquilibrés, vont entretenant
les idées les plus téméraires et les moins définies que leur fantaisie leur
inspire, et combien misérables et écervelés leurs auteurs qui s’efforcent
d’être pires que cela ne leur est possible !
Ce sont les œuvres de Dieu qui nous
amènent à lui et non notre faiblesse d’esprit ; c’est ce que Sebond s’applique
à démontrer. — Les
erreurs du paganisme et l’ignorance où il était de notre sainte vérité, ont
fait encore tomber la grande âme de Platon, grande mais seulement autant que
peut l’être l’âme de l’homme, dans cet autre abus voisin du précédent : « Que
les enfants et les vieillards sont plus accessibles que les autres à la
religion », comme si elle naissait et tenait sa puissance de notre faiblesse
d’esprit. Le nœud qui devrait contenir notre jugement et notre volonté,
étreindre notre âme et l’unir à notre Créateur, ne devrait ni être fait ni
tirer sa force de nos considérations, de nos raisonnements, de nos passions ;
mais, d’essence divine, surnaturelle, se présenter à nous sous une forme, dans
des conditions, avec un éclat uniques, n’être autre en un mot que l’autorité de
Dieu et sa grâce. Notre cœur et notre âme sont régis et commandés par la foi ;
celle-ci doit donc pouvoir user, pour l’accomplissement de ses desseins, de
toutes les autres parties de notre être suivant ce que chacune peut donner.
Aussi n’est-il pas croyable que cet ensemble qui constitue le monde, que cette
admirable machine ne porte pas trace dénonçant la main du grand architecte qui
l’a construite ; et que, dans quelques-unes de ses pièces, il ne demeure rien
rappelant l’ouvrier qui les a faites et les a assemblées. Et, de fait, ses plus
importants ouvrages dénotent le caractère de sa divinité et, seule, la
faiblesse de notre esprit nous empêche de nous en apercevoir ; car, ainsi que
Dieu le dit lui-même, « ses œuvres invisibles se manifestent par celles qui
sont visibles ». — Sebond s’est appliqué à cette étude digne de notre attention
; et il nous montre que rien de ce qui est en ce monde, ne dément son créateur.
Ce serait vraiment faire tort à la bonté divine, que l’univers ne se prêtât pas
à affirmer la vérité de nos croyances ; le ciel, la terre, les éléments, notre
corps, notre âme, toutes choses y concourent : à nous de trouver le moyen de
nous en servir ; elles nous livrent leur secret, sous condition que nous serons
en état de le comprendre, car le monde est le temple sacré par excellence dans
lequel l’homme a accès pour y contempler des statues sorties, non des mains des
mortels, mais de celles de la divine pensée qui les a faites accessibles à nos
sens, comme sont le soleil, les étoiles, les eaux, la terre, pour nous en
donner la compréhension et « faire, comme dit saint Paul, que nous concevions
l’existence de celles qui échappent à notre vue, par ce que nous voyons de ce
monde qu’il a créé, et que par ses œuvres nous nous rendions compte de sa
sagesse éternelle et de sa divinité ». « En ne dérobant pas jalousement à la
terre la vue du ciel, en le faisant se dérouler sans cesse sur nos têtes, Dieu
se dévoile sous tous ses aspects ; de lui-même il s’offre, il s’inculque à nous
; voulant être clairement connu, par son œuvre il nous montre qui il est et
nous convie à méditer ses lois (Manilius). »
Ses arguments, par leur conformité
avec notre foi, ont une valeur indéniable. — Or, tous les raisonnements, tous
les discours humains sont choses inertes et stériles, qui ne prennent forme
qu’autant que Dieu, par le moyen de la grâce, leur en ménage la possibilité et
leur donne de la valeur. Les actes de vertu de Socrate et de Caton sont
demeurés vains et inutiles, parce qu’ils n’avaient pas pour fin l’amour et
l’obéissance qu’en tout nous devons à Dieu, véritable créateur de toutes
choses, et qu’ils ne le connaissaient pas. Il en est de même de nos
raisonnements et de nos discours : ils semblent avoir du corps, mais ne sont en
réalité que des masses confuses, sans forme définie, condamnés à l’impuissance
si la foi et la grâce n’y sont pas jointes. La foi venant à donner du coloris
et du lustre aux arguments que fait valoir Sebond, leur communique de la
fermeté et de la solidité et les rend capables d’initier un apprenti, de guider
ses premiers pas sur la voie qui mène à la connaissance de la vérité en le
façonnant dans une certaine mesure et le disposant à recevoir la grâce de Dieu
qui affermit ses croyances et les rend parfaites. Je connais un homme faisant
autorité, versé dans l’étude des lettres, qui m’a avoué avoir été ramené des
erreurs de l’incrédulité par les arguments de Sebond. Alors même qu’on les
dépouillerait de l’ornement et de l’appui que leur donne la foi en les
approuvant, à ne les considérer que comme des fantaisies purement humaines,
imaginées pour combattre ceux qui se sont précipités dans les épouvantables et
horribles ténèbres de l’irréligion, leur valeur est telle qu’ils auraient
autant de puissance et de solidité que tous autres que, dans les mêmes
conditions, on pourrait leur opposer ; si bien que nous serions fondés à dire
aux parties en présence : « Si vous avez de meilleurs arguments,
produisez-les, sinon soumettez-vous (Horace) » ; reconnaissez la validité
de nos preuves ou montrez-en d’autres, serait-ce même sur quelque autre sujet,
qui se présentent mieux et soient plus probantes. — Mais voilà que, sans y
penser, je suis déjà à demi engagé dans la discussion de la seconde des
objections que l’on fait à Sebond et que, en son lieu et place, je me suis
proposé de réfuter.
Seconde objection faite à Sebond : «
Ses arguments sont faibles. » — Il y en a qui trouvent que ses arguments sont
faibles, qu’ils n’arrivent pas à démontrer ce qu’il veut prouver, et ils
prétendent pouvoir les réfuter aisément. Ces gens-là méritent d’être tancés un
peu plus rudement que je n’ai fait des premiers, parce qu’ils sont plus
dangereux et ont plus de malice. On détourne volontiers le sens des paroles
d’autrui pour appuyer ses propres opinions ; pour un athée, tout écrit a
quelque rapport avec l’athéisme, et il infecte de son propre venin même ce qui
n’en porte pas trace. Ceux-ci ont des scrupules qui leur font paraître fades
les raisons de Sebond, et ils trouvent que c’est leur donner beau jeu que de
les mettre à même de combattre, avec des armes purement humaines, notre
religion qu’ils n’oseraient attaquer, si elle leur apparaissait majestueusement
dans la plénitude de l’autorité et du commandement. Pour maîtriser leur folie,
ce qu’il y a de mieux me paraît être de froisser et de fouler aux pieds
l’orgueil et l’arrogance de l’homme ; de leur faire sentir son inanité, sa
vanité, son néant ; de leur ôter des mains ces chétives armes que leur fournit
leur raison ; de les obliger à s’incliner et à baiser la terre devant
l’autorité et le respect de la majesté divine. À elle seule appartiennent la
science et la sagesse ; seule, elle vaut qu’on fasse cas d’elle ; c’est à elle
que nous dérobons ce dont nous nous parons et ce que nous apprécions tant en
nous. « Dieu ne permet pas qu’un autre que lui s’enorgueillisse (Hérodote) »,
rabattons donc cette orgueilleuse prétention, point de départ de la tyrannie
qu’exerce sur nous le malin esprit : « Dieu résiste aux superbes et fait
grâce aux humbles (Saint Pierre). » L’intelligence est l’apanage des dieux,
dit Platon, les hommes n’en ont que peu ou point. Aussi est-ce une grande
consolation pour le chrétien de voir nos moyens, mortels et impuissants, s’adapter
si bien à ce qu’exige notre foi sainte et divine que, lorsque nous les
appliquons à des sujets, mortels impuissants comme ils le sont eux-mêmes, ils
ne s’y appareillent ni mieux, ni avec plus de force.
Il faut reconnaître que bien des
choses ne peuvent s’expliquer par la raison seule. — En conséquence, examinons si
l’homme dispose de raisons plus puissantes que celles de Sebond, et s’il lui
est possible d’arriver à quelque certitude par les preuves et les raisonnements
qu’il est en état de produire. Saint Augustin, réfutant ces mêmes gens, leur
reproche l’injustice qu’il y a à considérer comme faux tout ce que, dans nos
croyances, notre raison ne parvient pas à prouver ; et pour montrer que bien
des choses sont et ont été, dont notre intelligence ne peut découvrir ni la
nature, ni les causes, il leur cite des faits connus et indubitables que
l’homme confesse ne pouvoir expliquer ; en cela, du reste, comme en tout ce
qu’il fait, saint Augustin déploie un soin remarquable et beaucoup d’esprit.
Nous, il nous faut faire davantage et leur montrer que pour rendre manifeste la
faiblesse de leur raison, il n’est pas besoin d’avoir recours à de rares
exemples longuement recherchés : elle présente tant de points faibles, est si
aveugle, qu’il n’y a rien de si clair et de si facile qui lui paraisse d’une
parfaite évidence ; que pour elle, ce qui est aisé et malaisé ne sont qu’un ;
qu’enfin tout ce sur quoi elle entreprend de porter un jugement et la nature en
général, se dérobent à sa juridiction et à sa compétence.
Que nous prêche la vérité, quand elle nous invite à
fuir la philosophie de ce monde ; quand, si souvent, elle nous inculque que
notre sagesse n’est que folie devant Dieu ; que, de toutes les vanités, l’homme
est ce qu’il y a de plus vain ; que celui qui se targue de son savoir, ne sait
pas ce que c’est que savoir ; que l’homme n’est rien, lorsqu’il s’imagine être
quelque chose ; qu’il s’exalte et se leurre lui-même ? Ces sentences qui
émanent de l’Esprit saint, expriment si clairement et si nettement ce que je
veux établir que toute autre preuve serait superflue avec des gens qui, soumis
et obéissants, s’inclineraient devant son autorité ; mais ceux-ci tiennent à
faire les frais des verges qui serviront à les fouetter, et n’admettent pas que
l’on combatte leur raison autrement qu’en l’opposant à elle-même.
L’homme croit avoir une grande
supériorité sur toutes les autres créatures, examinons ce qui en est : Est-il
fondé à prétendre que toutes les merveilles de la nature n’ont été créées que
pour lui ? —
Envisageons donc, pour le moment, l’homme abandonné à lui-même sans secours
étranger, armé uniquement des armes qui lui sont propres et n’ayant pas l’aide
de la grâce et de la connaissance de Dieu qui sont tout son honneur, toute sa
force et auxquelles il doit d’être ce qu’il est, et voyons ce dont il est
capable en ce bel équipage. Qu’il m’explique, par la puissance de son
raisonnement, sur quoi repose la grande supériorité qu’il prétend avoir sur les
autres créatures ? Qui l’autorise à penser que le mouvement admirable de la
voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si majestueusement
au-dessus de sa tête, les fluctuations émouvantes de la mer aux horizons
infinis, ont été créés et se continuent depuis tant de siècles pour sa seule commodité
et son service ? Est-il possible d’imaginer rien de si ridicule que cette
misérable et chétive créature qui n’est seulement pas maîtresse d’elle-même,
est exposée aux offenses de tant de choses et qui vient se dire la maîtresse et
l’impératrice de l’univers ? il n’est pas en son pouvoir d’en connaître la
moindre parcelle, à plus forte raison de le commander. Qui lui a octroyé ce
privilège qu’il s’arroge, d’être seul sur ce vaste bâtiment capable d’en
apprécier la beauté et celle des pièces dont il se compose ; de pouvoir seul en
rendre grâce à l’architecte, et d’être seul en état d’en apprécier les
ressources et de les mettre en valeur ? Qu’il produise les lettres patentes qui
lui confèrent ce bel et grand office ! n’ont-elles été concédées qu’au bénéfice
des sages ? elles s’appliqueraient à bien peu ; ou les fous et les méchants
sont-ils dignes également d’une faveur aussi exceptionnelle ? ils sont ce qu’il
y a de pire au monde, pourquoi seraient-ils avantages de la sorte sur tous les
autres êtres de la création ? Faut-il croire celui qui a dit : « Qui donc
nous enseignera pour qui le monde a été fait ? C’est sans doute pour les êtres
animés qui ont l’usage de la raison, c’est-à-dire pour les dieux et les hommes
qui sont les plus parfaits de tous les êtres (Cicéron) ! » ou plutôt
pourrons-nous jamais assez bafouer son impudence, d’accoupler ainsi les dieux
et les hommes ? Qu’a donc alors en lui le pauvret, qui puisse lui valoir un tel
avantage ?
S’il est vrai que les astres ont de
l’influence sur sa destinée, peut-il dire qu’il commande quand il ne fait
qu’obéir. —
Considérons la vie incorruptible des corps célestes, leur beauté, leur
grandeur, leur mouvement continu réglé avec tant de précision : « Quand on
contemple au-dessus de sa tête les voûtes immenses du monde et les astres
brillants dont elles sont constellées, et qu’on vient à réfléchir sur les
révolutions de la terre et du soleil (Lucrèce) » ; considérons la
domination et la puissance que ces corps exercent non seulement sur nos
existences et les fluctuations de notre destinée, « car toutes les actions
et la vie des hommes dépendent de l’influence des astres (Manilius) », mais
même sur nos penchants, nos raisonnements, nos volontés qu’ils gouvernent,
poussent et agitent suivant que cette influence se fait sentir dans un sens ou
dans un autre, ainsi que notre raison l’établit et nous le montre : « Elle
reconnaît que ces astres si éloignés, ont sur les hommes un secret empire, que
des lois fixes règlent les mouvements périodiques de l’univers et que le cours
des destinées est déterminé par des signes certains (Manilius) » ; — si non
seulement l’homme isolé, non seulement les rois, mais même les royaumes, les
empires, tout en ce bas monde subit l’action des moindres mouvements célestes :
« Les plus grandes révolutions sont produites par ces mouvements
insensibles, tant sont hautes ces lois qui commandent aux rois eux-mêmes
(Manilius) » ; — si notre vertu, nos vices, notre capacité, notre science,
cette intuition même que nous avons de l’influence qu’exercent les astres, et
cette compréhension des relations qui existent entre eux et nous, nous viennent
d’eux et sont des effets de leur action, ainsi que nous sommes portés à le
croire : « L’un, furieux d’amour, traverse la mer, et va renverser Troie ;
l’autre est destiné par le sort à donner des lois ; ici des enfants tuent leurs
pères, là des pères tuent leurs enfants, ou ce sont des frères qui s’arment
contre leurs frères et s’égorgent entre eux. Il ne faut pas en accuser les
hommes ; la destinée, plus forte qu’eux, les entraîne, les force à se déchirer
et à se punir ainsi de leurs propres mains ; tout cela devait arriver, ainsi
l’a voulu le destin (Manilius) » ; — si enfin c’est au ciel que nous devons
cette parcelle de raison que nous avons, comment peut-elle nous faire son égal
? comment pouvons-nous soumettre à notre science son principe et les conditions
dans lesquelles il existe ?
Que savons-nous de ces astres, sur
quoi s’appuient les suppositions que nous émettons à leur sujet ? — Tout ce
que nous voyons de ces corps, est pour nous un sujet d’étonnement : « Quels
instruments, quels leviers, quelles machines, quels ouvriers ont élevé un si
vaste édifice (Cicéron) ? » Pourquoi admettons-nous qu’ils soient privés
d’âme, de vie, de raison ; nous ont-ils donné des preuves d’une stupidité
persistante que rien n’est susceptible de modifier, à nous qui n’avons d’autres
relations avec eux, que d’être sous leur dépendance ? Dirons-nous que nous
n’avons rien constaté qui témoigne d’une âme raisonnable, chez aucune créature
autre que l’homme ? Qu’est-ce que cela prouverait ? Nous n’avons vu quoi que ce
soit qui ressemble au soleil, et, de ce que nous n’avons rien vu de semblable à
lui, en résulte-t-il qu’il n’existe pas, non plus que son mouvement de rotation
parce qu’il n’a pas son pareil ? Si tout ce que nous n’avons pas vu n’existait
pas, notre science s’en trouverait considérablement réduite : « Tant sont
étroites les bornes de notre esprit (Cicéron) ! » N’est-ce pas un songe de
la vanité humaine que de faire de la lune une terre céleste ; d’y rêver, comme
Anaxagore, des montagnes, des vallées ; d’imaginer, ainsi que l’admettent
Platon et Plutarque, que, pour notre commodité, il s’y trouve des habitations
où demeurent des êtres humains formant des colonies ; et aussi que notre terre
est un astre lumineux, jouissant d’un pouvoir éclairant : « Entre autres
infirmités de la nature est cet aveuglement de l’âme qui force l’homme à errer
et qui, de plus, lui fait chérir son erreur (Sénèque). » — « Le corps,
sujet à se corrompre, alourdit l’âme, et cette enveloppe grossière la déprime
dans l’exercice même de la pensée et l’attache à la terre (Saint Augustin). »
La présomption est chez nous une maladie naturelle et
innée. De toutes les créatures, la plus misérable et la plus fragile c’est
l’homme, qui en est en même temps, dit Pline, la plus orgueilleuse ; il en a la
sensation, il se voit relégué dans la fange et la fiente du monde, attaché,
cloué à la partie de l’univers qui est la pire, à celle qui est la plus morte,
la plus croupissante, logé au dernier étage de l’édifice, celui qui est le plus
éloigné de la voûte céleste, pêle-mêle avec les animaux qui rampent sur la
terre, de pire condition que ceux qui vivent dans les airs ou dans l’eau ; et
le voilà qui, en imagination, se place au-dessus de l’orbite de la lune et
ramène le ciel sous ses pieds !
En quoi notre supériorité vis-à-vis
des animaux consiste-t-elle ; est-il sûr que les bêtes n’ont pas comme nous des
idées et un langage ? — C’est par un effet de cette même vanité de son
imagination que l’homme se fait l’égal de Dieu ; qu’il s’attribue ce qui est le
propre de la divinité ; se classe de lui-même comme un être d’essence
particulière, se mettant en dehors de la foule des autres créatures ; fait la
part aux animaux ses confrères et ses compagnons, assignant à chacun d’eux les
parcelles de facultés physiques et intellectuelles qu’il juge à propos. Pour
faire cette répartition, son intelligence lui a-t-elle révélé les mobiles
intimes et cachés auxquels les animaux obéissent, et est-ce en les comparant à
nous qu’il en est arrivé à conclure à la bêtise qu’il leur prête ? Quand je
joue avec ma chatte, qui sait si ce n’est pas elle qui, plus que moi-même, se
distrait de la sorte ? nous nous amusons l’un et l’autre et, suivant comme je
me trouve disposé, je la caresse ou la repousse, elle en agit de même au gré de
son caprice. — Dans la description que nous donne Platon de l’âge d’or qui,
sous Saturne, régna sur la terre, il considère comme un des principaux
avantages de l’homme de cette époque, qu’il était en communication avec les
bêtes. Il pouvait de la sorte, en les questionnant et les étudiant, connaître
exactement les qualités de chacune d’elles et en quoi elles différaient les
unes des autres, ce qui affinait son intelligence et sa prudence, et lui
donnait le moyen de se conduire dans la vie incomparablement mieux que nous ne
pouvons le faire. N’est-ce pas là la meilleure preuve que l’on puisse donner de
l’impudence de l’homme à l’égard des animaux ? Quant à la forme extérieure
qu’ils tiennent de la nature, ce grand philosophe pense que, pour la plupart,
celle-ci, en la leur donnant, s’est uniquement préoccupée de faire que cette
forme pût servir aux pronostics qu’on en tirait au temps où il vivait.
Les bêtes se comprennent entre elles
; si nous ne les comprenons pas, est-ce à elles ou à nous que cela est
imputable ? — Si les
hommes et les animaux ne se comprennent plus, à qui la faute ; pourquoi
serait-ce la leur, plutôt que la nôtre ? c’est là un point qui est encore à deviner.
Puisque nous ne les comprenons pas plus qu’ils ne nous comprennent, ils peuvent
en conclure que c’est nous qui sommes des bêtes, par la même raison qui fait
que nous estimons que ce sont eux qui le sont. Il n’y a rien d’étonnant à ce
que nous ne les comprenions pas ; n’en est-il pas ainsi des Basques et des
Troglodytes ? Cependant certains : Apollonius de Tyane, Melampus, Tirésias,
Thalès et autres, ont prétendu les comprendre, et, puisque ceux qui s’occupent
de la description du monde, nous disent qu’il existe des peuples qui ont un
chien pour roi, il faut bien que ses sujets aient quelque compréhension de ses
sons de voix et de ses mouvements. — Remarquons quelles ressemblances il y a
entre eux : nous avons, d’une façon générale, quelque intelligence de leurs
sens ; les bêtes l’ont vis-à-vis de nous, à peu près dans la même mesure, elles
nous flattent, nous menacent, nous demandent ce qu’elles veulent comme nous
faisons d’elles. Du reste, nous reconnaissons que, bien évidemment, elles
s’entendent entre elles, complètement et en tout ; et cela, non seulement
celles de même espèce, mais encore celles d’espèces différentes. « Les
animaux domestiques, comme les bêtes féroces, font entendre des cris différents
selon que la crainte, la douleur ou la joie les agite (Lucrèce). » — Par
certains aboiements du chien, le cheval sait qu’il est en colère ; il n’a pas
de crainte, quand sa voix a d’autres inflexions.
Celles qui n’ont pas de voix se font
comprendre par les mouvements du corps, que de choses n’exprimons-nous pas
nous-mêmes par gestes. — Chez les bêtes mêmes qui n’ont pas de voix,
certains services qu’elles se rendent mutuellement nous prouvent clairement
qu’elles ont d’autres moyens de communiquer ; leurs mouvements ont des
significations qu’elles saisissent fort bien « C’est par la même raison que
nous voyons les enfants suppléer par des gestes à la parole qui leur manque
(Lucrèce). » — Peut-on prétendre le contraire ? n’est-ce pas ainsi, par
signes, que nos muets discutent, s’entretiennent, content des histoires ? J’en
ai vu de si souples, de si bien dressés à cet exercice que, vraiment, ils se
faisaient comprendre dans la perfection. — Les amoureux se disputent, se
réconcilient, se prient, se remercient, se donnent des rendez-vous, se disent
tout enfin avec les yeux : « Le silence même a son langage, il sait prier et
se faire entendre (Le Tasse). »
Et avec les mains, que ne faisons-nous pas ? Nous
demandons, nous promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions,
nions, refusons, interrogeons, admirons, comptons, confessons nos fautes,
manifestons notre repentir, nos craintes, notre honte, nos doutes ; nous nous
informons, commandons, incitons, encourageons, jurons, portons témoignage,
accusons, condamnons, absolvons, injurions, exprimons notre mépris, notre dépit
; défions, flattons, applaudissons, bénissons, humilions ; nous nous moquons,
nous nous réconcilions, nous recommandons, exaltons, festoyons ; nous nous
réjouissons, nous nous plaignons, nous nous attristons ; nous marquons notre découragement,
notre désespoir, notre étonnement ; nous nous écrions, nous nous taisons ; que
ne faisons-nous pas encore par ce moyen, variant et multipliant ce que nous
exprimons, aussi bien qu’avec la parole ? — Et de la tête : nous invitons,
congédions, avouons, désavouons, démentons, souhaitons la bienvenue, honorons,
vénérons, exprimons notre dédain, demandons, éconduisons, marquons notre gaîté,
nous lamentons, caressons, adressons des reproches, faisons acte de soumission,
bravons, exhortons, menaçons, donnons une assurance, demandons un renseignement
! — Que ne disons-nous pas en fronçant les sourcils, en haussant les épaules ?
— Il n’est aucun de nos mouvements qui ne parle, et ne parle un langage
intelligible, que tout le monde comprend, bien qu’il ne nous ait pas été
enseigné ; tout cela fait que lorsqu’on la compare à la variété des langues et
au travail qu’elles demandent pour les posséder, cette communication par signes
semble être plutôt le langage propre de la nature humaine. — Je laisse de côté
ce que, dans cet ordre d’idées, la nécessité apprend, à un moment donné, à qui
en a besoin ; et aussi les lettres de l’alphabet exprimées avec les doigts, la
grammaire inculquée par gestes, les sciences apprises et traduites par le même
procédé ; il est des nations chez lesquelles, au dire de Pline, on ne parle pas
autrement. — Un ambassadeur de la ville d’ Abdère, après avoir longuement
entretenu Agis roi de Sparte, lui demanda quelle réponse il voulait qu’il
rapportât à ses concitoyens : « Que je t’ai laissé dire tout ce que tu as
voulu, répondit le roi, tant que tu as voulu, sans jamais dire un mot. »
N’est-ce pas là parler tout en se taisant, et d’une manière fort compréhensible
?
Leur habileté surpasse celle de
l’homme, si bien qu’il semblerait que la nature les a plus favorablement
traitées que nous. — Du reste, quelle faculté avons-nous, dont nous ne retrouvions pas
l’application dans ce que font les animaux ? Est-il une organisation mieux
ordonnée que celle des mouches à miel, où les diverses charges et offices
soient plus diversifiés et mieux remplis ? La répartition du travail et des
emplois y est tellement bien réglée, que nous ne pouvons supposer qu’elle
puisse être faite sans raison, ni réflexion ! « À ces signes et à cette
police admirable, des sages ont jugé que les abeilles renfermaient une parcelle
de la divine intelligence et avaient une âme (Virgile). » — Les hirondelles
que nous voyons, au retour du printemps, fureter tous les coins de nos maisons,
exécutent-elles leurs recherches sans y apporter de jugement ; et est-ce sans
discernement que, sur mille places qu’elles pourraient occuper, elles
choisissent celle qui leur est le plus commode ? — Quand ils construisent leurs
nids, de si belle et admirable contexture, les oiseaux font-ils choix d’un
endroit à forme carrée, ronde, d’un angle droit ou d’un angle obtus, sans
s’être rendu compte des conditions où ils se trouvent et de ce qui en résultera
? Lorsqu’ils prennent tantôt de l’eau, tantôt de l’argile, ignorent-ils que
celle-ci s’amollit en l’humectant ? En tapissant leurs palais de mousse ou de
duvet, ne prévoient-ils pas que les membres délicats de leurs petits s’y
trouveront plus mollement et plus à l’aise ? S’abritent-ils contre le vent qui
apporte la pluie, et s’installent-ils regardant l’orient, sans connaître les
conditions dans lesquelles soufflent les différents vents, ni considérer que
l’un vaut mieux que l’autre ? — Pourquoi l’araignée épaissit-elle sa toile en
certains points et la fait-elle plus lâche en d’autres ; pourquoi, à un moment
donné, la tisse-t-elle d’une façon, et à un autre moment d’une autre, si elle
n’y a, au préalable, pensé, réfléchi et pris parti ?
Nous constatons assez combien, dans la plupart de
leurs ouvrages, les animaux nous sont supérieurs, et combien notre art demeure
au-dessous dans les imitations que nous en faisons, et cependant pour nos
œuvres, qui sont bien plus grossières que les leurs, nous mettons en jeu de
nombreuses facultés et notre âme s’y applique de toutes ses forces ; pourquoi
n’estimons-nous pas qu’il en est de même chez eux ? Quelle raison nous fait
attribuer à je ne sais quel instinct naturel et servile, des ouvrages qui
surpassent tout ce que nous pouvons faire, tant naturellement qu’avec le
secours de l’art ? En cela, sans y penser, nous leur donnons un très grand
avantage sur nous puisque la nature, par une tendresse toute maternelle, les
accompagne et les guide, comme avec la main, dans les actions et les situations
de leur vie, tandis qu’elle nous abandonne au hasard et à la fortune, qu’il
nous faut recourir aux ressources de l’art pour nous procurer les choses
nécessaires à notre conservation et qu’elle nous refuse en même temps, malgré
une instruction préalable et tout en y apportant une grande contention
d’esprit, la possibilité d’arriver à ce à quoi les bêtes parviennent
spontanément ; de telle sorte que la stupidité de ces brutes, chaque fois qu’il
s’agit de nos commodités réciproques, surpasserait notre divine intelligence !
Vraiment, s’il en était ainsi, nous serions bien fondés à dire qu’elle est pour
nous une bien injuste marâtre ; mais il n’en est rien, notre organisation n’est
si difforme ni si déréglée.
Il n’en est rien ; elle a donné à
l’homme tout ce qui est nécessaire à sa conservation. — La nature a pour toutes ses
créatures même sollicitude ; il n’en est aucune qu’elle n’ait abondamment
pourvue de tous les moyens nécessaires à la conservation de son être ; et ces
plaintes que j’entends émettre (car la licence de nos opinions tantôt nous
élève au-dessus des nues, tantôt nous ravale aux antipodes) ne sont pas
fondées. — Elles portent sur ce que l’homme est le seul animal ainsi abandonné
tout nu sur la terre dénudée ; qu’il y arrive lié, garrotté et que, pour
s’armer et se garantir, il est dans l’obligation de recourir aux dépouilles
d’autrui ; que la nature a revêtu toutes les autres créatures de coquilles, de
gousses, d’écorce, de poils, de laine, de piquants, de cuir, de bourre, de
plumes, d’écailles, de toison, de soie, suivant les besoins de chacune ;
qu’elle les a armées de griffes, de dents, de cornes pour attaquer et se
défendre, leur enseignant même ce qui leur est particulier comme nager, courir,
voler, chanter, alors que l’homme ne peut, sans apprentissage, ni marcher, ni
parler, ni manger et qu’il ne sait que pleurer : « Semblable au nautonier
que la tempête a jeté sur le rivage, l’enfant git à terre, nu, sans parole,
dénué de tous les secours de la vie, au moment où la nature vient de l’arracher
avec effort du sein maternel pour le produire à la lumière. Il remplit l’air de
ses vagissements, et il a raison, tant de maux l’attendent à son passage
ici-bas ! Au contraire, les animaux domestiques et les bêtes féroces croissent
sans peine ; ils n’ont besoin ni de hochets, ni des caresses et du langage
enfantin d’une nourrice ; la différence des saisons ne les oblige pas à changer
de vêtements ; enfin, il ne leur faut ni armes, ni hautes murailles pour se
mettre en sûreté, parce que la nature, de son sein fécond, a largement pourvu à
tous leurs besoins (Lucrèce). »
Il ne tiendrait qu’à nous de nous
passer de vêtements et, sans culture, nous pourrions trouver partout notre
nourriture. — Ces
plaintes ne sont pas justifiées ; il y a dans l’organisation du monde une plus
grande égalité et plus d’uniformité. Notre peau, tout comme celle des animaux,
est à même d’opposer une résistance suffisante aux injures du temps ; à preuve
: plusieurs peuplades qui n’ont pas encore fait usage de vêtements ; nos
ancêtres les Gaulois qui n’étaient guère vêtus, pas plus que ne le sont nos
voisins les Irlandais dont le climat est si froid. Mais nous en jugeons encore
mieux par nous-mêmes, car toutes les parties de notre corps : le visage, les
pieds, les mains, les jambes, les épaules, la tête, qu’il nous plaît, suivant
ce qui est dans nos habitudes, d’exposer au vent et à l’air, les supportent
bien. S’il est en nous une partie faible qui semble devoir redouter le froid,
c’est bien l’estomac où se fait le travail de la digestion ; nos pères
l’avaient à découvert et nos dames, si molles et si délicates qu’elles soient,
vont parfois leurs vêtements entr’ouverts jusqu’au nombril. — L’emmaillotement
des enfants, les précautions qu’on prend pour leur soutenir le corps, ne sont
pas non plus indispensables ; les mères lacédémoniennes élevaient les leurs, en
laissant toute liberté de mouvements à leurs membres, sans les attacher, ni les
contenir. — Si nous pleurons, cela nous est commun avec la plupart des animaux
; il n’en est guère qu’on ne voie se plaindre et gémir longtemps encore après
leur naissance ; cela convient bien à l’état de faiblesse dans lequel ils se
sentent. — Pour ce qui est de manger, c’est, chez nous comme chez eux, une
chose naturelle qui vient sans qu’on l’apprenne, « car chaque animal sent sa
force et ses besoins (Lucrèce) », et il est douteux qu’un enfant, arrivé à
avoir la force de se nourrir, ne sût trouver sa nourriture : la terre la
produit et la lui offre en quantité bien suffisante sans qu’il soit besoin ni
de culture, ni de préparation d’aucun genre ; pas en tous temps, à la vérité, mais,
sur ce point, les bêtes sont dans les mêmes conditions, ce que témoignent les
provisions que nous voyons faire aux fourmis et à d’autres, pour parer aux
saisons stériles de l’année.
Ces nations récemment découvertes qui vivent dans
l’abondance de viande et de boisson naturelle qu’elles ont à leur portée, sans
avoir à s’en préoccuper ni à s’en occuper, nous montrent que le pain n’est pas
la seule nourriture de l’homme, et que, sans qu’il soit besoin de labourer, la
nature, en bonne mère, avait copieusement pourvu à tout ce qu’il nous faut,
probablement même avec plus de prodigalité et de richesse qu’elle ne le fait à
présent que nous sommes intervenus dans ses productions : « À l’origine, la
terre produisait d’elle-même et fournissait à l’homme les plus riches moissons,
le raisin joyeux, les fruits murs et les gras pâturages. Aujourd’hui, à peine
accorde-t-elle ses richesses à un travail continu ; nous en sommes réduits à
épuiser nos bœufs et les forces du laboureur (Lucrèce) » ; mais les
exigences déraisonnables de nos appétits croissent plus encore que ce que nous
pouvons imaginer pour les satisfaire.
L’homme est naturellement mieux armé
que beaucoup d’autres animaux ; et il n’est pas le seul qui, pour augmenter ses
forces, recoure à des moyens artificiels. — Pour ce qui est des armes, la
nature nous en a fournis plus que la plupart des animaux : nos membres sont
susceptibles de plus de mouvements que les leurs et nous en tirons
naturellement meilleur parti, sans nous y être exercés au préalable ; nous voyons
les hommes qui sont dressés à combattre tout nus, affronter les mêmes dangers
que ceux que nous pouvons affronter nous-mêmes ; et si, sous ce rapport,
certains animaux ont de l’avantage sur nous, nous l’emportons sur nombre
d’autres. Nous possédons d’instinct, sans qu’elle nous ait été inculquée, la
précaution d’accroître notre force et de nous protéger en recourant à des
mouvements artificiels. L’éléphant aiguise et appointe les dents dont il use
dans le combat (il en a de spéciales à cet effet, qu’il ménage et dont il ne se
sert qu’à cet usage) ; le taureau, en pareille circonstance, s’entoure d’un
nuage de poussière qu’il forme en frappant le sol avec le pied ; le sanglier
affile ses défenses ; l’ichneumon qui va en venir aux prises avec le crocodile,
se protège en enduisant complètement son corps d’une couche épaisse de limon
bien pétri qui forme croûte et dans laquelle il est comme dans une cuirasse ;
n’est-il pas tout aussi naturel pour nous de nous fabriquer des armes, en ayant
recours au bois et au fer ?
Notre langage est chose factice,
mais il y a lieu de penser qu’à l’instar des autres animaux, nous sommes
susceptibles d’avoir un parler naturel. — Quant au langage de l’homme, il
est certain que si on peut dire qu’il n’est pas le fait de la nature, il faut,
d’autre part, reconnaître aussi que ce n’est pas chose qui lui soit
indispensable. Je crois cependant qu’un enfant qui aurait été élevé dans un
isolement absolu, sans relations avec le reste du genre humain (expérience
difficile à faire), arriverait à avoir une sorte de parole, pour exprimer ce
qu’il conçoit. Il n’est pas croyable en effet que nous soyons privés par la
nature de cette ressource qu’elle a donnée à quelques animaux ; car est-ce
autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de
se réjouir, de s’appeler les uns les autres à l’aide, de se convier à l’amour,
en donnant de la voix ? Pourquoi ne parleraient-ils pas entre eux ? ils nous
parlent et nous leur parlons bien. Que de choses, par exemple, ne disons-nous
pas à nos chiens et sur lesquelles ils nous répondent ? Le langage que nous
leur tenons, les termes que nous employons avec eux sont autres qu’avec les
oiseaux, qu’avec les pourceaux, les bœufs, les chevaux ; selon l’espèce à
laquelle appartient l’animal, nous nous servons d’un idiome approprié : « Ainsi,
dans une noire fourmilière, on voit des fourmis s’aborder, chacune peut-être
pour se rendre compte des desseins de l’autre et si elle a besoin de son
concours (Dante). » Il me semble même que Lactance admet non seulement que
les bêtes parlent, mais qu’elles rient. — La différence de langage qui se voit
chez l’homme, suivant la contrée qu’il habite, se reproduit chez les animaux
d’une même espèce : Aristote cite, comme exemple à l’appui, le chant de la perdrix
qui varie suivant qu’elle se trouve en pays de plaine ou de montagne : « Divers
oiseaux changent de voix suivant la diversité des temps ; il en est auxquels
une nouvelle saison inspire un nouveau ramage (Lucrèce). » — Reste à savoir
quel langage parlerait cet enfant ; mais ce que l’on en peut conjecturer, n’a
pas grande apparence d’être ce qui serait. Si, à ce que j’en dis, on oppose que
les sourds, qui le sont de naissance, ne parlent pas, je répondrai que ce n’est
pas seulement parce qu’on n’a pas pu leur apprendre à parler en se faisant
entendre d’eux, mais plutôt parce qu’il existe une corrélation naturelle entre
le sens de l’ouïe dont ils sont privés et la parole ; il semble que, quand nous
parlons, il faille, d’abord, que ce que nous disons, nous le disions à
nous-mêmes et que nos oreilles le perçoivent, avant d’aller impressionner les
oreilles des autres.
En somme, l’homme n’est ni au-dessus
ni au-dessous du reste des animaux. — Tout cela est pour établir la ressemblance qu’il y
a entre tous les êtres de la création, nous ramener et nous replacer dans
l’ensemble des créatures. Nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous d’elles ;
tout ce qui est sous la voûte céleste, dit le sage, est soumis à la même loi et
aux mêmes conditions : « Tout porte les chaînes de la fatalité (Lucrèce). »
Il y a des différences, il y a des ordres, des degrés divers ; mais d’une façon
générale, les caractères essentiels sont les mêmes : « Chaque chose a son
organisation propre, et toutes conservent les différences que la nature a mises
entre elles (Lucrèce). »
Il faut contenir l’homme et le contraindre à ne pas
franchir les barrières de l’enceinte commune. En réalité le malheureux ne
saurait du reste les enjamber, lié qu’il est par les entraves qui le
retiennent, l’assujettissent à toutes les obligations des autres créatures de
même ordre, et cela dans des conditions qui n’ont rien de particulier. Il ne
jouit en effet d’aucune prérogative effective surpassant notablement la règle
commune et portant sur des points essentiels ; celle qu’il s’attribue, soit
qu’il y croie, soit par fantaisie, n’existe pas et n’a même pas l’apparence de
la réalité. Et lors même qu’il en serait ainsi que, seul de tous les animaux,
il aurait cette liberté d’imagination, ce dérèglement de la pensée qui font
qu’à volonté il se représente ce qui est et ce qui n’est pas, le vrai et le
faux, ce serait là un avantage qui lui reviendrait bien cher et dont il
n’aurait guère à tirer vanité, car c’est la source principale des maux qui
l’accablent : le péché, la maladie, l’indécision, le trouble, le désespoir.
Les bêtes, comme les hommes, sont
susceptibles de réflexion. — C’est pourquoi, pour revenir à mon sujet, je dis
qu’il n’y a pas de raison pour penser que les bêtes font instinctivement et
parce qu’elles obéissent à une force à laquelle elles ne peuvent se soustraire,
ce que nous-mêmes faisons de notre plein gré et avec le secours de l’art. Les
mêmes effets nous portent à conclure que les facultés qui les produisent sont
les mêmes, et que, plus ces effets sont riches, plus riches sont ces facultés,
ce qui nous oblige à confesser que les mêmes raisonnements, les mêmes moyens
que les nôtres si même ils ne sont meilleurs que ceux d’après lesquels nous
agissons, sont employés par les animaux dans ce qu’ils font.
Pourquoi supposer que chez eux l’action est machinale
alors que chez nous-mêmes nous ne la ressentons pas telle ? Sans compter qu’il
est plus honorable d’être amené à agir comme il convient, par le fait d’une
contrainte qui s’impose naturellement à nous et à laquelle nous ne pouvons nous
soustraire, ce qui nous remet davantage encore sous la main de Dieu, que
d’avoir l’obligation de le faire, sous l’effet de notre libre arbitre,
demeurant exposés à en user avec témérité et au hasard ; dans de telles conditions,
le plus sûr est encore de nous en remettre à la nature du soin de diriger notre
manière de faire. Mais notre présomption est si vaniteuse que nous préférons
devoir ce dont nous sommes capables, à notre propre force plutôt qu’à sa
libéralité ; que nous enrichissons les animaux de biens naturels, auxquels nous
renonçons pour nous-mêmes, trouvant plus honorables et plus nobles des biens
qu’il nous faut acquérir ; et cela, à mon avis, par simplicité d’esprit, car je
priserais bien autant des grâces qui me seraient personnelles et innées, que
d’autres qu’il m’aurait fallu mendier et qui auraient nécessité un
apprentissage ; il n’est pas en notre pouvoir de nous procurer meilleure
recommandation que d’être favorisé de Dieu et de la nature.
Les habitants de la Thrace qui entreprennent de
traverser sur la glace une rivière qui est gelée, prennent un renard qu’ils
lâchent devant eux. On voit alors l’animal, avant de s’engager, approcher
l’oreille le plus près possible de la surface, pour sentir à quelle distance, plus
ou moins grande, il entend le bruit de l’eau qui coule au-dessous ; et, selon
qu’il apprécie que la glace a plus ou moins d’épaisseur, il avance ou recule.
Ne sommes-nous pas fondés à penser qu’il se fait dans sa tête le travail
rationnel qui se ferait dans la nôtre, conséquence du bon sens naturellement
inné en lui comme en nous : « Ce qui fait du bruit, remue ; ce qui remue, n’est
pas gelé ; ce qui n’est pas gelé est liquide et ce qui est liquide enfonce sous
le poids d’un fardeau. » Attribuer uniquement l’action du renard à la
pénétration de son ouïe sans qu’il y ait réflexion de sa part et, par suite,
sans qu’il en ait tiré de conclusion, est une chimère que notre esprit ne peut
admettre. Il faut penser qu’il en est de même de tant de ruses et d’inventions
auxquelles les bêtes ont recours, pour se défendre de ce que nous entreprenons
contre elles.
Nous asservissons les bêtes, mais
n’en est-il pas de même des hommes les uns vis-à-vis des autres ? — Si nous
arguons de ce que nous avons l’avantage de pouvoir les captiver, de nous en
servir, d’en user à notre volonté, cet avantage nous l’avons également les uns
sur les autres ; c’est dans ces conditions que sont nos esclaves. — Les
Climacides n’étaient-elles pas, en Syrie, des femmes qui se mettaient à terre à
quatre pattes pour servir de marche-pied et d’échelle aux dames pour monter
dans leurs chars ? — Combien de gens libres font abandon de leur vie et de leur
être à la puissance d’autrui pour de bien légers bénéfices ? — Dans la Thrace,
les femmes et les concubines se disputaient la faveur d’être tuées sur le
tombeau de leur mari. — Les tyrans ont-ils jamais manqué d’hommes se mettant à
leur complète dévotion, alors même que quelques-uns allaient jusqu’à leur
imposer de les accompagner dans la mort comme pendant leur vie ? Des armées
entières ne se sont-elles pas liées, par cette même obligation, vis-à-vis de
leur capitaine ? — La formule du serment de ces rudes escrimeurs à outrance
qu’étaient les gladiateurs, portait : « Nous jurons de nous laisser enchaîner,
brûler, frapper, tuer par le glaive, de souffrir tout ce que de loyaux
gladiateurs sont exposés à endurer pour leur maître légitime, engageant
solennellement notre corps et notre âme à son service. » « Brûle-moi la
tête, si tel est ton bon plaisir ; transperce-moi le corps d’un glaive ou
déchire-moi le dos à coups de fouet (Tibulle). » C’était bien une réelle
obligation, et, certaines années, il y en avait plus de dix mille qui la
contractaient et auxquels elle coûtait la vie. — Les Scythes, à la mort de leur
roi, étranglaient sur son corps sa concubine favorite, son échanson, son
écuyer, son chambellan, l’huissier préposé à la porte de sa chambre et son
cuisinier. À l’anniversaire de sa mort, ils tuaient cinquante chevaux montés
par cinquante pages empalés du bas du dos au gosier, les laissant en cet état,
exposés autour de la tombe, pour glorifier le mort. — Les hommes qui se mettent
à notre service, le font à meilleur marché et dans des conditions moins
agréables et moins avantageuses que celles dans lesquelles sont nos oiseaux,
nos chevaux et nos chiens, pour lesquels nous nous astreignons à bien des
soucis, au point que le dernier de nos serviteurs ne ferait probablement pas
pour son maître ce que les princes s’honorent de faire pour ces bêtes. — Diogène,
voyant ses parents en peine pour le racheter de la servitude, disait : « Ils
sont fous ; celui-là qui m’entretient et me nourrit, me rend service. » Ceux
qui entretiennent des bêtes, devraient dire également qu’ils en sont les
serviteurs et non pas qu’ils s’en servent. — Les animaux ont encore ceci de
plus généreux que nous, c’est que jamais, par manque de cœur, un lion ne s’est
fait l’esclave d’un autre lion, ni un cheval d’un autre cheval.
Les animaux pratiquent la chasse
comme fait l’homme, parfois de commun accord. — De même que nous allons à la
chasse des bêtes, les tigres et les lions vont à la chasse de l’homme ; et, cet
exercice, les animaux le pratiquent les uns par rapport aux autres : les chiens
chassent le lièvre, les brochets les tanches, les hirondelles les cigales, les
éperviers les merles et les alouettes : « La cigogne nourrit ses petits de
serpents et de lézards trouvés dans les lieux sauvages ; l’aigle, ministre de
Jupiter, chasse dans les forêts le lièvre et le chevreuil (Juvénal). » —
Nous partageons le produit de nos chasses avec nos chiens et nos oiseaux qui
sont avec nous à la peine et dont nous utilisons les qualités cynégétiques. —
En Thrace, au delà d’ Amphipolis, chasseurs et faucons sauvages partagent
équitablement, par moitié, le gibier qu’ils prennent ; sur les bords du Palus
Méotide *, les loups auxquels le pêcheur ne laisse pas, de bonne foi, part égale
de sa pêche, détruisent aussitôt ses filets. — Nous avons des chasses où il est
plus fait emploi de l’adresse que de la force : telles sont la chasse avec des
collets, celle à la ligne armée d’hameçon ; les bêtes en pratiquent de
semblables. Aristote dit que la Seiche projette de son corps un long boyau
semblable à une ligne, qu’elle va déroulant sur un long parcours et qu’elle
peut replier en elle à volonté ; chaque fois qu’elle voit un petit poisson s’en
approcher, elle lui laisse mordre l’extrémité de ce boyau et demeure elle-même
cachée dans le sable ou la vase ; petit à petit, elle retire alors son boyau,
entraînant le poisson jusqu’à ce que l’ayant amené tout près d’elle, d’un saut
elle puisse l’attraper.
* la mer d Azof.
La force de l’homme est inférieure à
celle de bien des animaux. — Pour ce qui est de la force, il n’est pas d’animal
au monde, en butte à plus d’offenses que l’homme. Sans parler de la baleine, de
l’éléphant, du crocodile, ni de tels autres animaux dont un seul, aux prises
avec un plus ou moins grand nombre d’hommes, est capable de s’en défaire, les
poux suffisent pour clore la dictature de Sylla, un animalcule a facilement
raison à son déjeuner du cœur et de la vie d’un puissant empereur à l’apogée de
la grandeur.
Les bêtes savent discerner ce qui
leur est utile, soit pour leur subsistance, soit en cas de maladie. — Nous
disons que c’est à la science, à une connaissance résultant de la pratique et
du raisonnement que l’homme doit de discerner les substances utiles à son
alimentation et au traitement de ses maladies, de celles qui n’y sont pas
propres ; de reconnaître les propriétés de la rhubarbe et du polypode. Pourquoi
n’attribuons-nous pas de même à la science et à la prudence les faits de même
ordre que présentent les animaux, quand nous voyons les chèvres de Candie,
lorsqu’elles sont blessées, entre un million de plantes, choisir le dictame
pour se guérir ; la tortue recourir sans retard à l’origan pour se purger,
quand elle a mangé de la vipère ; le dragon s’éclaircir la vue et soigner ses
yeux avec du fenouil ; les cigognes s’administrer elles-mêmes des clystères
avec de l’eau de mer ; les éléphants retirer de leur propre corps et de celui
de leurs congénères, et même des blessures reçues par leur maître (ainsi que
nous en fournit un exemple le roi Porus que vainquit Alexandre), les javelots
et les dards qui les ont atteints dans le combat, et faire cette opération si
adroitement, que nous ne saurions mieux nous y prendre pour épargner la douleur
au patient ? Alléguer, pour déprécier les animaux, qu’en cela ils obéissent
uniquement à ce que leur inspire et leur enseigne la nature, que ces notions
leur sont innées, ne fait pas que, chez eux aussi, ce ne soit science et
prudence ; c’est simplement reconnaître qu’ils possèdent ces deux qualités à un
plus haut degré que nous, pour le plus grand honneur de cette maîtresse d’école
hors de pair.
Exemple de raisonnement chez un
chien. — Chrysippe
qui, en toutes autres choses, se montre aussi dédaigneux que n’importe quel
autre philosophe de la condition inférieure des animaux, convient que lorsqu’il
réfléchit sur les mouvements d’un chien à la recherche de son maître qu’il a
perdu, ou à la poursuite d’un gibier qui lui échappe, et qui, arrivé à un
carrefour où s’embranchent trois chemins, après avoir pris l’un, puis un
second, et avoir reconnu que ni l’un ni l’autre n’offrent trace de ce qu’il
cherche, enfile le troisième sans hésiter, il est contraint de confesser qu’il
faut que l’animal se soit tenu le raisonnement suivant : « J’ai suivi les
traces de mon maître jusqu’à ce carrefour ; il a dû nécessairement prendre l’un
de ces trois chemins ; or, il n’a suivi ni celui-ci, ni celui-là ; donc,
infailliblement, il est passé par cet autre. » Et, fort de cette déduction, il
ne se consulte plus sur le troisième chemin, ne songe même pas à s’assurer s’il
y trouvera des traces confirmant sa conclusion, il le prend obéissant à la
force de son raisonnement. Cet effort de dialectique, cet emploi de
propositions examinées d’abord séparément, puis ensemble, pour en arriver à une
déduction logique, n’a-t-il pas autant de valeur si le chien y est amené de
lui-même, que s’il y avait été conduit par les leçons reçues de Trapezonce ? *
↑* G. de Trapezonce (ou de Trébizonde),
(1395-1484), grammairien grec dont les traités étaient en usage dans les écoles au à
l’époque de Montaigne.
Les bêtes sont capables d’être
instruites. — On ne
peut même pas dire que les bêtes soient incapables de recevoir une instruction
comme se donne la nôtre : aux merles, aux corbeaux, aux pies, aux perroquets,
nous apprenons à parler et ils s’y prêtent si facilement, leur organe est si
souple, si maniable, se plie si aisément à l’émission des sons que nous voulons
lui faire produire pour les amener à prononcer un certain nombre de lettres et
de syllabes, qu’il est évident qu’il se fait en eux un raisonnement grâce
auquel nous les trouvons si disposés et si portés de bonne volonté à apprendre.
— Chacun a probablement vu, au point d’en être rassasié, les singeries qu’en si
grand nombre les bateleurs enseignent à leurs chiens ; les danses exécutées en
cadence par ces animaux, sans qu’ils aillent jamais à contre-temps avec la
musique qui les accompagne ; les tours et les sauts qu’ils leur font faire à
leur commandement. — Ce que font les chiens dont se servent les aveugles pour
se conduire dans les villes comme dans les campagnes, bien que ce soit chose courante,
me transporte encore plus d’admiration. Je me prends à contempler comme ils
s’arrêtent à certaines portes où ils ont l’habitude de recevoir l’aumône, comme
ils évitent les voitures et les charrettes alors qu’ils pourraient croire avoir
assez de place pour passer. J’en ai vu un qui, longeant un fossé de la ville,
abandonnait un sentier plan et bien battu pour en suivre un autre plus mauvais,
afin que son maître se trouvât moins près du fossé. Comment avait-on pu faire
comprendre à ce chien qu’il avait pour mission de se préoccuper uniquement de
la sûreté de son maître sans s’inquiéter, dans l’accomplissement de cette
tâche, de ses propres commodités ? Comment pouvait-il savoir que tel chemin,
assez large pour lui, ne l’était pas suffisamment pour un aveugle ? cela
peut-il s’expliquer sans admettre de raisonnement de sa part ?
Il ne faut pas oublier ce que Plutarque conte d’un
chien qu’il a vu, à Rome, au théâtre Marcellus, où se trouvait l’empereur
Vespasien le père. Ce chien était employé par un bateleur dans une pièce à
plusieurs tableaux et à plusieurs personnages, où il avait un rôle. Il devait,
entre autres choses, pendant un temps donné, contrefaire le mort pour avoir
mangé certaine drogue. Après avoir avalé le pain qui était censé la drogue en question,
il se mettait d’abord à trembler et à vaciller sur ses pattes, comme s’il avait
des étourdissements, et finalement il s’étendait à terre et se raidissait comme
s’il était mort, se laissant traîner et tirer d’un endroit à un autre, comme le
comportait le sujet de la pièce. Puis, quand il estimait le moment venu, il
commençait à remuer tout doucement comme s’il sortait d’un profond sommeil,
levait la tête, regardait çà et là d’une façon qui étonnait tous les
assistants.
Les bœufs employés à l’arrosage dans les jardins
royaux de Suse, faisaient tourner de grandes roues munies de seaux qui
puisaient l’eau, système dont certains font usage dans le Languedoc. Ces bœufs
devaient chacun faire faire cent tours à la roue ; ils connaissaient si bien ce
nombre que, lorsqu’il était atteint, il était impossible, par n’importe quel
moyen, d’en obtenir davantage : leur tâche était accomplie, ils s’arrêtaient
net. Nous, nous arrivons à l’adolescence avant de savoir compter jusqu’à cent,
et des nations viennent d’être découvertes qui n’ont aucune notion des nombres.
Quelques-unes instruisent les autres
; il y en a qui s’instruisent elles-mêmes. — Instruire les autres demande
encore plus de raisonnement que s’instruire soi-même. Laissons de côté ce qu’en
pensait Démocrite qui s’attachait à prouver que nous tenons des bêtes la
plupart des arts qui sont à notre connaissance, que, par exemple, l’araignée
nous a appris à lisser et à coudre, l’hirondelle à bâtir, le cygne et le
rossignol la musique, et que c’est en imitant certains animaux, que nous avons
été initiés à la médecine. Aristote croit que les rossignols enseignent à leurs
petits à chanter et y consacrent du temps et du soin ; il s’ensuivrait que ceux
que nous élevons en cage, qui ne peuvent apprendre avec leurs parents, perdent
beaucoup du charme de leur chant ; nous en pouvons conclure que ce chant
s’améliore par les efforts et l’étude. Même pour ceux qui sont en liberté, le
degré de perfection qu’il leur est possible d’atteindre n’est pas le même pour
tous ; il varie avec l’aptitude de chacun. Ils sont jaloux de leur talent et
luttent parfois à qui en montrera le plus, et apportent dans cette lutte une si
grande émulation, qu’on en a vu mourir, le souffle venant à leur manquer, avant
qu’ils ne se résignent à s’avouer vaincus en cessant leur chant. Les plus
jeunes travaillent mentalement, s’appliquant à reproduire les airs qu’ils
entendent ; l’élève écoute la leçon que lui donne celui qui l’instruit, y
apportant une grande attention afin de s’en bien pénétrer ; tour à tour l’un se
tait, l’autre chante ; on voit le précepteur corriger les fautes de son élève,
ou sent qu’il lui adresse des reproches.
J’ai vu, dit Arrien, une troupe d’éléphants, dans
laquelle l’un d’eux jouait des cymbales ; il en avait une attachée à chacune de
ses cuisses, une autre à sa trompe. Au son de cette musique, les autres
dansaient en rond, se dressant, s’inclinant en cadence, observant la mesure marquée
par l’instrument ; c’était un harmonieux ensemble qui faisait plaisir. — Aux
spectacles de Rome, se voyaient d’ordinaire des éléphants dressés à se mouvoir,
à exécuter au son de la voix, des danses à plusieurs figures, compliquées de
cadences variées très difficiles à apprendre. On en a vu qui, tout seuls,
répétaient leur leçon et s’exerçaient avec soin et application, pour n’être pas
réprimandés et battus par leurs maîtres.
Cette autre histoire d’une pie, que Plutarque,
lui-même, garantit, est bien singulière. Cette pie était dans la boutique d’un
barbier de Rome ; elle contrefaisait à merveille, avec la voix, tout ce qu’elle
entendait. Un jour, des trompettes s’arrêtent devant la boutique et y restent
longtemps à sonner. Le reste de la journée et le lendemain, la pie demeura
pensive, muette, mélancolique ; tout le monde en était étonné et pensait que,
surprise et étourdie du bruit des trompettes, elle en avait perdu la voix, en
même temps qu’elle en avait été assourdie. On finit par s’apercevoir que c’était
parce qu’elle s’était recueillie en elle-même et livrée à une profonde étude,
méditant, préparant sa voix à imiter le son de ces trompettes ; de telle sorte
que la première fois qu’elle se reprit à se faire entendre, ce fut pour
exprimer leurs airs au mieux de ce qui se pouvait, dans la même mesure et avec
toutes leurs nuances ; en adoptant ce nouveau répertoire, elle fut prise de
dédain pour ce qu’auparavant elle savait dire et que, dès lors, elle laissa
complètement de côté.
Industrie d’un chien qui veut boire
l’huile du fond d’une cruche. — Je ne veux pas omettre cet autre exemple d’un chien,
dont ce même Plutarque dit avoir été témoin, d’un bateau à bord duquel il était
(je ne raconte pas ces faits dans l’ordre où il les donne ; cet ordre m’importe
peu, car je n’entends pas apporter plus de classement dans les exemples que je
cite, que je n’en observe dans le reste de mon ouvrage). Ce chien, furetant sur
la plage, était fort en peine pour laper de l’huile qui se trouvait au fond
d’une cruche et à laquelle il ne pouvait parvenir avec sa langue, parce que
l’orifice du vase était trop étroit. Pour y arriver, il se mit à aller chercher
des cailloux et à les jeter dans la cruche, jusqu’à ce qu’il eût fait monter
l’huile à hauteur des bords du vase de manière à pouvoir l’atteindre ; n’est-ce
pas là le fait d’un esprit bien subtil ? — On dit que les corbeaux de Barbarie
agissent de même quand le niveau de l’eau qu’ils veulent boire, est trop bas.
Subtilité et pénétration des
éléphants. — Cela n’est
pas sans quelque rapport avec ce que Juba, un des rois de ces contrées,
rapporte des éléphants. Pour s’emparer d’eux, on prépare des fosses profondes,
que l’on recouvre de menues broussailles qui les masquent à leur vue ; s’ils
viennent à y tomber, ils y demeurent prisonniers. Quand, à force d’adresse,
ceux qui les chassent ont amené l’un d’eux à s’y prendre, ses compagnons
apportent en hâte quantité de pierres et de pièces de bois pour combler la
fosse et faciliter sa sortie. — Du reste, l’industrie de cet animal ressemble
sous tant d’autres rapports à l’industrie humaine que, si je voulais relater en
détail tout ce qui a été relevé à cet égard, j’arriverais aisément à prouver ce
que j’avance d’ordinaire qu’il y a plus de différence entre tel homme et tel
autre, qu’entre tel animal et tel homme. — Le gardien d’un éléphant appartenant
à un particulier de la Syrie, lui dérobait à chaque repas la moitié de la
ration qui lui revenait ; un jour, le maître de l’animal voulut lui-même
s’occuper de lui : il versa dans sa mangeoire la quantité exacte d’orge qui lui
revenait. L’éléphant, regardant d’un mauvais œil son gardien, sépara cet orge
en deux avec sa trompe et, mettant à part l’une des deux moitiés, révéla par là
le tort qu’on lui faisait. — Un autre avait un gardien qui mélangeait des
pierres à ce qu’il lui donnait à manger, pour en accroître la mesure ;
l’animal, s’approchant du pot où ce gardien faisait cuire sa viande pour son
repas, le lui remplit de cendres. — Ce sont là des faits particuliers, mais ce
que tout le monde a vu, ce que chacun sait, c’est que jadis, dans toutes les
armées des peuples de l’Orient, les éléphants en constituaient l’un des
éléments les plus importants et, dans les combats, produisaient des effets plus
grands, sans comparaison, que ceux que nous obtenons à présent de notre
artillerie qui, dans un ordre de bataille régulier, occupe à peu près la place
qu’y tenaient alors les éléphants (ce dont peuvent se rendre aisément compte
ceux qui connaissent l’histoire ancienne) : « Leurs ancêtres avaient été
employés par le carthaginois Annibal, par nos généraux romains et par le roi
d’Épire ; ils transportaient sur leur dos des cohortes ou des tours que l’on
voyait s’avancer au milieu de la mêlée (Juvénal). » — Il fallait bien que
ce fût en connaissance de cause qu’on eût confiance en ces bêtes et en leur
raisonnement, puisqu’on les faisait marcher en tête de l’armée, à une place où
le moindre arrêt causé par leur grosseur et leur pesanteur, le moindre effroi
qui les eût fait rétrograder sur les gens de leur parti, pouvaient tout perdre
; et, de fait, il s’est vu peu d’exemples où il soit arrivé qu’ils se
rejetassent sur leurs troupes, tandis qu’il nous advient de nous rejeter les
uns sur les autres et de nous mettre ainsi en déroute. Ils étaient chargés d’effectuer
non un simple mouvement, mais encore d’évoluer pendant le combat. — Ainsi en
usaient les Espagnols lors de la récente conquête des nouvelles Indes, avec des
chiens auxquels une solde était allouée et qui, en outre, participaient au
butin. Ces chiens montraient autant d’adresse que d’à propos pour poursuivre ou
s’arrêter après un succès, charger l’adversaire ou battre en retraite suivant
les circonstances, distinguer amis et ennemis, qu’ils apportaient d’ardeur et
de ténacité quand ils se trouvaient aux prises. — Nous admirons et apprécions
davantage les choses qui ont un caractère de particularité que celles dont nous
sommes journellement témoins, sans cela je ne me serais pas livré à cette
longue énumération ; car je crois que rien qu’en examinant de près ce que nous
voyons chez les animaux qui vivent auprès de nous, nous y relèverions des faits
aussi remarquables que ceux que l’on va chercher dans des pays et des temps
autres que les nôtres. C’est toujours une même nature dont le cours va se déroulant,
et celui qui connaîtrait suffisamment l’état présent, pourrait en conclure à
coup sur l’avenir et le passé.
D’homme à homme, nous traitons de
sauvages ceux qui n’ont pas nos usages ; nous nous étonnons de même de tout ce
que nous ne comprenons pas chez les animaux. — J’ai vu autrefois, parmi nous,
des hommes venus par mer de lointains pays ; parce que nous ne comprenions pas
du tout leur langage, et que leurs façons, comme leur contenance et leurs
vêtements, ne ressemblaient en rien aux nôtres, tous nous les estimions des
sauvages et des brutes ! Nous attribuions à leur stupidité et à leur bêtise, de
les voir garder le silence, de ne pas parler le français, d’ignorer nos
baisements de main, nos révérences contournées, notre attitude, notre maintien
sur lesquels, sous peine d’être incorrects, nous voudrions voir se modeler tout
ce qui appartient à l’espèce humaine. Nous condamnons tout ce qui nous semble
étrange, et aussi ce que nous ne comprenons pas ; c’est ce qui arrive dans
l’appréciation que nous portons sur les bêtes. Sous certains rapports, elles
ont de la ressemblance avec nous, et nous pouvons alors, par comparaison,
former sur ces points communs quelques conjectures ; mais que savons-nous de ce
qui leur est propre ? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les
oiseaux et la plupart des animaux qui vivent avec nous, reconnaissent notre
voix et répondent à notre appel, ce que faisait aussi la murène de Crassus qui
allait à lui quand il l’appelait ; ce que font également les anguilles qui sont
dans la fontaine d’Aréthuse. Il nous est possible d’en juger par nous-mêmes,
car assez souvent j’ai vu des viviers dont les poissons accouraient pour
manger, à un appel formulé d’une certaine façon par ceux qui en prennent soin :
« Chacun a son nom et accourt à la voix du maître qui les appelle (Martial).
»
Il semble que, chez l’éléphant, il y
ait trace de sentiment religieux. — Nous pouvons dire aussi que les éléphants ont un
certain sentiment de la religion ; on les voit, en effet, après leurs ablutions
et leurs purifications, élever leur trompe comme des bras vers le ciel et, les
yeux fixés vers le soleil levant, demeurer ainsi en contemplation, pendant un
certain temps, à certaines heures de la journée, livrés à la méditation, et
cela, de leur propre mouvement, sans y avoir été instruits ni y être obligés.
Pour ce qui est des autres animaux chez lesquels nous ne voyons rien de
semblable, il ne nous est pas possible, nonobstant, d’en conclure qu’ils soient
sans religion, ne pouvant arguer ni pour, ni contre, de ce qui nous est caché.
Les échanges d’idées entre des
animaux auxquels la voix fait défaut ne sauraient se nier. — Le fait
suivant, que cite le philosophe Cléanthe, présente quelque analogie avec ce que
nous pratiquons nous-mêmes. Il a vu, raconte-t-il, des fourmis, partant de leur
fourmilière, porter vers une autre le corps d’une fourmi qui était morte. De
cette seconde fourmilière se détachèrent plu- sieurs autres fourmis qui vinrent
au-devant des premières, comme pour parlementer avec elles. Après être
demeurées un moment ensemble, les dernières s’en retournèrent pour aller,
peut-on croire, conférer avec les autres fourmis de leur fourmilière ; puis
elles revinrent, et cela à deux ou trois reprises différentes, probablement en
raison des difficultés de la négociation. Enfin ces dernières apportèrent de
leur tanière un ver de terre comme rançon de la morte. Les premières chargèrent
ce ver sur leur dos et l’emportèrent chez elles, laissant aux autres le corps
de la trépassée. Cléanthe voit là une preuve que, si certains animaux n’ont pas
de voix, il ne s’ensuit pas qu’ils soient dépourvus de moyen de communiquer
entre eux et d’échanger leurs pensées, et que c’est une infériorité de notre
nature, si nous ne pouvons participer, nous aussi, à ces relations, et sottise
de notre part de vouloir nous en faire juges.
Facultés dont jouissent certains
animaux et que nous ne possédons pas. — Les animaux font d’autres choses encore qui
dépassent de beaucoup ce dont nous sommes capables, que nous ne parvenons pas à
imiter, que notre imagination ne nous permet même pas de concevoir. — Plusieurs
historiens ont rapporté que dans la grande et dernière bataille navale
qu’Antoine perdit contre Auguste, sa galère amirale fut arrêtée dans sa marche
par ce petit poisson que les Latins nomment « Remora », à cause de la propriété
qu’il possède d’arrêter tout navire, quel qu’il soit, auquel il s’attache. —
L’empereur Caligula voguant avec une grande flotte sur la côte de Roumanie, la
galère qu’il montait fut arrêtée net par ce poisson ; il le fit prendre alors
qu’il était encore adhérent à la coque du bateau, et se trouva fort dépité
qu’un si petit animal, fixé simplement à la paroi du navire par sa bouche (car
c’est un poisson à coquille), fut capable de tenir tête à la mer, aux vents et
à la force que pouvaient produire tous ses avirons ; s’étonnant aussi à très
juste raison de ce que, dès qu’il se trouve hors de l’eau, il perde la force
qu’il a quand il est dans son élément. — Un citoyen de Cyzique acquit jadis la
réputation d’un très bon mathématicien, pour avoir pénétré la manière de faire
du hérisson. Cet animal creuse sa tanière en y ménageant plusieurs ouvertures
diversement orientées : selon le vent qu’il prévoit, il bouche l’orifice qui
correspond à cette direction ; d’après cela, notre homme, qui en avait fait la
remarque, prédisait, dans son entourage, le vent qui allait souffler. — Le
caméléon prend la couleur du milieu dans lequel il se trouve. Le poulpe va plus
loin : il se donne la couleur qu’il veut, suivant les circonstances, soit pour
se dérober à la vue d’un animal qu’il craint, soit pour en atteindre un qu’il
veut attraper. Dans le caméléon, c’est un effet indépendant de lui-même ; chez
le poulpe, c’est un effet de sa volonté. Notre visage change aussi parfois de
couleur sous l’influence de la frayeur, de la colère, de la honte et d’autres
passions encore ; c’est le résultat d’une cause qui l’impose, comme chez le
caméléon ; sous l’effet de la jaunisse, notre teint jaunit, mais, alors, c’est
indépendant de notre volonté. — Ces choses, que les animaux peuvent et que nous
ne parvenons pas à égaler, sont une preuve que, sur certains points, ils ont
des moyens plus développés que les nôtres et qui nous sont cachés ; comme il se
peut, et cela est vraisemblable, qu’il s’en trouve qui soient dans des
conditions et aient des facultés autres que rien ne nous révèle.
Les prédictions fondées jadis sur le
vol des oiseaux, avaient peut-être leur raison d’être. — De tous les moyens de prédiction
dans les temps passés, les plus anciens et aussi ceux présentant le plus de
certitude, étaient tirés du vol des oiseaux ; nous n’avons rien de pareil, ni
de si admirable. Il faut bien admettre que la manière dont battaient leurs
ailes, d’où se déduisait la connaissance de l’avenir, devait provenir de
quelque cause intimement liée à cette science de caractère si noble ; car s’en
tenir à la lettre, attribuer de tels effets simplement à une cause naturelle,
dont l’oiseau est inconscient, sans que son intelligence y soit pour quelque
chose, sans qu’il s’y prête, sans qu’il y ait raisonnement de sa part, est une
supposition évidemment fausse. — Cela admis, que dire de la torpille qui a la
propriété d’engourdir les membres qui la touchent et qui, au travers même de la
seine et autres filets, transmet cet engourdissement aux mains de ceux qui la
touchent et la manient ? On dit même que si on fait couler sur elle un jet
d’eau, l’engourdissement remontant le fil de l’eau, gagne la main qui la
déverse et lui enlève la sensation du toucher. Cette propriété merveilleuse
n’est pas inutile à la torpille, elle en a conscience et en use ; on la voit,
en effet, quand elle est en quête d’une proie, se tapir dans la vase de telle
sorte que les autres poissons glissant dessus, saisis et paralysés à son contact
glacial, tombent en son pouvoir. — Les grues, les hirondelles et autres oiseaux
de passage qui émigrent selon les saisons, témoignent assez qu’ils ont
conscience d’être à même de deviner le temps, faculté qu’ils mettent à profit.
N’attribue-t-on pas aux chiennes de
savoir discerner, dans une portée, le meilleur de leurs petits ? — Les
chasseurs affirment que pour choisir, en vue de le conserver, le meilleur d’une
portée de petits chiens, il n’y a qu’à mettre la mère à même d’effectuer
elle-même ce choix : si on les emporte hors de leur gîte, le premier qu’elle y
rapportera sera toujours le meilleur ; si encore on fait semblant d’entourer ce
gîte de feu, ce sera à son secours qu’elle courra tout d’abord, ce qui montre
bien qu’elle a une faculté de pronostiquer que nous n’avons pas, un moyen de
juger ce que peuvent être ses petits, autre et plus perspicace que ce qui est
en nous.
Sous bien des rapports, nous
devrions prendre modèle sur les animaux. — Les bêtes naissent, engendrent,
se nourrissent, agissent, se meuvent, vivent et meurent d’une façon tellement
analogue à nous, que tout ce qu’à cet égard nous refusons d’admettre à leur
compte dans les causes qui déterminent ces effets et que nous admettons pour
nous-mêmes, parce que nous nous disons d’ordre supérieur, ne peut provenir de
notre raison. — Pour nous conserver en bonne santé, les médecins nous
conseillent de prendre exemple sur elles et de vivre à leur façon, et ce dicton
populaire est de tous les temps : « Tenez-vous chaudement les pieds et la tête ;
pour le reste, vivez comme font les bêtes. » — La génération est le principal
des actes auxquels nous incite la nature ; pour son accomplissement, certaines
positions de notre corps valent mieux que d’autres ; ici encore, les médecins
admettent que celle que prennent les animaux est celle qui convient le mieux et
qu’il n’y a qu’à faire comme eux : « On estime communément que, pour être
féconde, l’union des époux doit se faire dans l’attitude des quadrupèdes, parce
qu’alors la situation horizontale de la poitrine et l’élévation des reins
favorisent la direction du fluide générateur (Lucrèce). » Les mouvements
indiscrets et provocateurs que d’elle-même la femme a imaginé d’y ajouter,
passent pour nuisibles, ils sont à interdire ; qu’elle prenne pour exemple ce
que font les bêtes, chez lesquelles l’individu de leur sexe se comporte avec
plus de modestie et de calme : « Les mouvements lascifs par lesquels la
femme excite l’ardeur de son époux, sont un obstacle à la fécondation ; ils
déplacent le soc du sillon et détournent les germes du but (Lucrèce). »
Ils ont le sentiment de la justice ;
leur amitié est plus constante que celle de l’homme. — Si c’est faire acte de justice que
de rendre à chacun ce qui lui est dû, les bêtes qui servent, aiment et
défendent ceux qui les traitent bien, qui poursuivent les étrangers, ceux qui
maltraitent leurs amis et se montrent agressifs envers eux, font en cela
quelque chose qui se rapproche de nos idées de justice ; ce même sentiment se
retrouve encore dans la parfaite égalité qu’elles apportent dans les soins
qu’elles donnent à leurs petits. — Pour ce qui est de leur attachement, il est
chez elles incomparablement plus vif et plus constant que chez l’homme : À la
mort du roi Lysimaque, son chien Hyrcan demeura obstinément sur le lit de son
maître, sans vouloir ni boire ni manger ; et le jour où le corps fut brûlé, il
prit sa course et alla se jeter dans le feu et y périt. — Le chien d’un nommé
Pyrrhus en agit de même : il ne voulut pas bouger de son lit quand celui-ci
mourut ; lorsqu’on enleva le corps, il se laissa emporter en même temps et,
finalement, se lança dans le bûcher sur lequel se consumaient les restes de son
maître.
Dans leurs goûts, leurs affections,
en amour, ils sont délicats, extravagants, bizarres comme nous-mêmes. — Il y a
certains courants d’affection, que l’on désigne du nom de sympathie, qui
naissent quelquefois en nous sans que la raison y ait part, et qui sont l’effet
d’un sentiment tout fortuit ; tout comme nous, les bêtes en sont capables.
C’est ainsi qu’on voit des chevaux s’éprendre les uns des autres, au point
qu’on a bien de la peine à les faire vivre ou voyager séparément. On en voit
qui se passionnent pour ceux des leurs de telle ou telle couleur, comme nous
pouvons faire pour certains genres de physionomie ; quand ils en rencontrent de
leur nuance favorite, aussitôt ils les approchent, leur font fête et leur
manifestent la satisfaction qu’ils éprouvent ; tandis qu’ils prennent en
aversion ceux d’autre nuance et ne les acceptent qu’à contre-cœur. — Les animaux
ont, comme nous, des préférences en amour et savent faire un choix parmi les
femelles qui s’offrent à eux ; ils ne sont pas exempts de jalousie, elle les
rend irréconciliables et peut les porter à des actes extrêmes.
Les désirs des êtres animés ou sont dans la nature et
répondent à des besoins réels, comme boire et manger, ou, tout en étant
naturels, ne répondent pas à des nécessités absolues, tels ceux ayant trait aux
rapports entre mâles et femelles ; enfin il en est qui ne sont pas dans la nature
et ne répondent pas davantage à des besoins. Cette dernière catégorie comprend
la plupart des désirs de l’homme qui portent presque exclusivement sur des
choses superflues et des besoins factices. Il est, en effet, merveilleux de
voir combien la nature se contente de peu, combien elle nous laisse peu de
choses à désirer ; l’art de nos cuisiniers ne rentre pas dans ses prévisions :
une olive par jour, au dire des stoïciens, suffit pour sustenter l’homme ; ce
n’est pas elle qui nous incite à avoir des vins plus ou moins délicats, non
plus qu’à ce que nous ajoutions à la satisfaction pure et simple de nos besoins
amoureux : « La volupté ne lui semble pas plus vive dans les bras de la
fille d’un consul (Horace). »
Ces désirs superflus, introduits en nous par l’ignorance
de ce qui est bien et la prédominance d’idées fausses, sont en si grand nombre,
que presque tous ceux que nous tenons de la nature ont dû leur céder la place ;
il s’est produit à cet égard ni plus ni moins que ce qui surviendrait dans une
cité où les étrangers seraient en si grand nombre, qu’ils en arriveraient à
mettre dehors les habitants qui en sont originaires, absorbant l’autorité et le
pouvoir que ceux-ci détenaient primitivement et finissant par l’usurper
complètement et être seuls à l’exercer.
Les animaux sont, beaucoup plus que nous, soumis aux
règles qui les régissent, et se maintiennent avec beaucoup plus de modération
dans les limites que la nature leur a posées. Leur exactitude à les observer
n’est cependant pas telle qu’ils ne puissent aussi parfois être portés à se
livrer aux mêmes débauches que nous. C’est ainsi que, de même qu’il y a des
hommes qui, sous l’empire de désirs violents à l’excès, sont portés à l’amour
des bêtes, l’on voit des bêtes rechercher celui de l’homme, et des actes
monstrueux de folie amoureuse se perpétrer entre animaux d’espèces différentes.
— De ce nombre est l’éléphant qui, à Alexandrie, était auprès d’une jeune
bouquetière le rival d’Aristophane le grammairien, auquel il ne le cédait en
rien, dans les galanteries de poursuivant des plus passionnés qu’il prodiguait
à cette jeune personne. Se promenant sur le marché où se vendaient les fruits,
il en prenait avec sa trompe et les lui portait ; il ne la perdait de vue que
le moins qu’il pouvait, lui passait quelquefois familièrement sa trompe sur la
poitrine par-dessous son corsage et lui caressait les seins. On cite encore un
lézard amoureux d’une jeune fille ; une oie qui, dans la ville d’Asopa, l’était
d’un enfant ; un bélier qui éprouvait le même sentiment pour Glaucia, une
chanteuse des rues, Tous les jours on voit des singes passionnément épris de la
femme, comme aussi certains animaux s’adonner à des caresses amoureuses sur des
individus mâles de leur espèce et de leur sexe. — Oppien et d’autres citent des
faits tendant à prouver que dans leurs unions sexuelles, les bêtes respectent
les liens de parenté, mais l’expérience nous fait voir que bien souvent c’est
le contraire qui a lieu : « La génisse se livre sans honte à son père ; la
cavale au cheval dont elle est née ; le bouc s’unit aux chèvres qu’il a
engendrées et l’oiseau féconde l’oiseau qu’il a procréé (Ovide). »
Subtilité malicieuse d’un mulet. — En fait de
malice ingénieuse de la part des animaux, en est-il de plus marquante que celle
du mulet de Thalès le philosophe ? Chargé de sel, il traversait une rivière,
quand, fortuitement, il fit un faux pas ; les sacs qu’il portait furent
complètement mouillés, le sel se fondit et la charge en devint plus légère.
L’animal s’en aperçut et, depuis, ne manquait jamais, dès qu’il rencontrait un
ruisseau, de s’y plonger lui et sa charge, jusqu’à ce que, découvrant sa
malice, son maître le fit charger de laine ; ce qui advint ne faisant plus son
compte, l’animal cessa son manège.
Certaines bêtes paraissent sujettes
à l’avarice ; d’autres sont fort ménagères. — Il est des animaux qui
présentent, dans leur manière de faire, les signes caractéristiques de
l’avarice ; on les voit cherchant constamment à s’emparer de tout ce qu’ils
peuvent et le cacher avec grand soin, bien qu’ils ne puissent en faire usage. —
En fait d’économie domestique, les animaux nous surpassent non seulement par
leur prévoyance qui les fait amasser et se créer une épargne en vue de
l’avenir, mais sur encore beaucoup d’autres points qui, en cette matière, sont
d’importance. Les fourmis exposent à l’air, en les tirant hors de leurs
souterrains, les graines de toutes sortes qu’elles y ont emmagasinées, afin de
les éventer, de les rafraîchir et de les sécher lorsqu’elles s’aperçoivent
qu’elles commencent à moisir et à devenir rances, de crainte qu’elles ne se
gâtent et pourrissent. La précaution qu’elles prennent de ronger l’une des
extrémités de chaque grain de froment, dépasse tout ce que peut imaginer la
prudence humaine : ce grain ne demeure pas constamment sec et intact, il
s’amollit, se détrempe, devient laiteux quand approche le moment où il va
germer et pousser ; de peur qu’il ne subisse cette transformation, qu’il ne
puisse plus se conserver en magasin et soit perdu pour leur nourriture, elles en
rongent l’extrémité par laquelle le germe doit sortir.
Quelques-unes se font la guerre à
l’instar des hommes, chez lesquels cette passion dénote une si grande
imbécillité. — Pour ce
qui est de la guerre, la plus grande des actions humaines, celle dont il est
fait le plus d’étalage, je me demande si vraiment il faut en faire mention
comme établissant notre supériorité ou si, au contraire, elle ne témoigne pas
de notre imbécillité et de notre imperfection. En vérité la science de se
battre, de s’entretuer, de se ruiner, de concourir à la destruction de son
espèce ne semble pas une prérogative à souhaiter aux bêtes qui ne l’ont pas : «
Quand un lion plus fort qu’un autre a-t-il arraché la vie à un lion plus
faible que lui ? Dans quel bois un sanglier a-t-il jamais expiré sous la dent
d’un autre sanglier plus vigoureux (Juvénal) ? » — Les animaux ne sont
cependant pas tous exempts de cette rage, comme nous le voyons par les
rencontres furieuses qui se produisent chez les abeilles et les combats
singuliers que se livrent les chefs des deux partis opposés : « Souvent
entre deux reines, s’élèvent dans une ruche de sanglantes querelles ; d’où l’on
peut penser de quelle fureur guerrière le peuple est dès lors animé (Virgile).
» — Je ne lis jamais la magnifique description que fait Lucrèce de ces
rencontres sans que me viennent à la pensée l’ineptie et la vanité de l’homme ;
car ces évolutions guerrières qui nous ravissent d’horreur et d’épouvante,
cette tempête de sons et de cris : « L’acier renvoie ses éclairs au ciel,
toute la campagne à l’entour brille de l’éclat de l’airain ; sous le pas des
soldats la terre tremble, et les monts voisins font résonner jusqu’aux voûtes
du monde les clameurs dont ils sont frappés (Lucrèce) », cette effroyable
mêlée de tant de milliers d’hommes en armes, combattant avec tant de fureur,
d’ardeur et de courage, n’est-il pas plaisant de considérer par quelles
circonstances frivoles cela est amené, et quelles circonstances insignifiantes
y mettent fin ! « On raconte que l’amour de Pâris amena un duel à mort entre
les Grecs et les Barbares (Horace) » ; toute l’Asie se perdit, s’épuisa
dans cette guerre amenée par cet amour adultère ; le désir d’un seul homme, le
dépit, un moment de plaisir, la jalousie d’un mari, toutes choses qui ne justifieraient
pas que deux marchandes de hareng en viennent aux mains et s’égratignent, voilà
la cause de tout ce branle-bas d’où résulta un si grand trouble. — Pour être
mieux édifié, reportons-nous à ceux-là mêmes qui, en ces graves occurrences, en
sont les auteurs et les causes. Écoutons ce qu’en dit l’empereur le plus grand,
le plus puissant qui ait jamais été, celui que la victoire a le plus favorisé,
s’amusant à tourner en ridicule, très plaisamment et avec beaucoup d’esprit,
ces événements qui embrassèrent plusieurs batailles hasardées sur terre et sur
mer, où, pour servir ses intérêts, coula le sang et fut exposée la vie de cinq
cent mille hommes qui suivirent sa fortune, et où s’épuisèrent les forces et
les richesses des deux parties du monde : « Parce qu’Antoine est l’amant de
Glaphyre, Fulvie veut m’en faire porter la peine et que je devienne le sien.
Moi, l’amant de Fulvie ! Si Manius à l’haleine fétide sollicitait mes caresses,
céderais-je ? je ne le crois pas, j’aurais trop à en souffrir ! « Aime-moi ou
c’est la guerre ! » dit-elle. Eh bien, soit, plutôt perdre la vie que
d’affronter un pareil supplice ! Sonnez, trompettes ! (Martial). »
Peut-être fais-je abus de mon latin ; mais vous m’avez donné, Madame,
permission d’en user. — Une armée, ce grand corps, cet être si versatile et si
agité qui semble menacer ciel et terre : « Comme les flots innombrables qui
roulent en mugissant sur la mer de Libye quand, au retour de l’hiver, le
fougueux Orion se plonge dans les eaux, ou comme les épis pressés que dore le
soleil d’été soit dans les champs de l’Hermus, soit dans la féconde Lycie, les
boucliers résonnent et la terre tremble sous les pas des guerriers (Virgile) »
; ce monstre furieux qui a tant de bras et de si nombreuses têtes, c’est
l’homme, toujours l’homme, faible, calamiteux, misérable, véritable fourmilière
toujours agitée et surchauffée, « noir essaim qui marche dans la plaine
(Virgile) », qu’un souffle de vent contraire, le croassement d’un vol de
corbeaux, le faux pas d’un cheval, le passage fortuit d’un aigle, un songe, un
mot, un signe, la brune du matin suffisent pour renverser et jeter à terre. Que
le soleil le frappe de face, et le voilà évanoui et qui s’effondre ; que
seulement le vent lui porte un peu de poussière dans les yeux comme aux abeilles
du poète, voilà nos enseignes, nos légions, quand bien même le grand Pompée
serait à leur tête, qui sont rompues et anéanties, car c’est contre lui, si je
ne me trompe, qu’en Espagne, Sertorius fit avec succès usage de ces belles
armes qu’avait employées Eumène contre Antigone et Surena contre Crassus. « Cette
grande animosité, tous ces furieux combats, un peu de poussière en a raison
(Virgile). » — Qu’on lâche même contre lui ces mouches à miel, leur force
et leur courage en triomphent. Assez récemment, les Portugais assiégeaient la
ville de Tamly, sur le territoire de Xiatine ; les habitants transportèrent sur
leurs murailles un grand nombre de ruches qui constituent une de leurs
richesses, et, produisant de la fumée, chassèrent les abeilles dans la direction
de l’ennemi, auquel elles s’attachèrent si vivement que, ne pouvant résister à
leurs attaques et à leurs piqûres, il abandonna ses projets ; ce secours d’un
nouveau genre assura la victoire et la liberté aux assiégés qui réussirent au
point que, lorsque l’action prit fin, pas une abeille ne fit défaut, toutes
étaient revenues. — Les âmes des empereurs et celles des savetiers sortent du
même moule. N’envisageant que l’importance des actions des princes et les
conséquences qu’elles ont, nous nous imaginons qu’elles ont d’autres causes, et
aussi sont de plus de poids et de plus d’importance ; c’est une erreur : ils
vont et viennent mus par les mêmes ressorts qui nous font agir nous-mêmes. La
même raison qui fait que nous nous querellons avec un voisin, amène la guerre
chez les princes ; ce pour quoi nous faisons fouetter un laquais se produisant
chez un roi, le conduit à ruiner une province ; leur volonté s’exerce aussi à
la légère que la nôtre, mais ils peuvent davantage. Les mêmes appétits se retrouvent
chez un ciron et chez un éléphant.
Fidélité, gratitude des animaux. — Sous le
rapport de la fidélité, il n’est pas au monde d’animal plus traître que
l’homme. — Nombreux sont les faits que l’on cite, témoignant de l’acharnement
de certains chiens à venger la mort de leurs maîtres. — Le roi Pyrrhus,
rencontrant un chien gardant un cadavre qu’il veillait, lui dit-on, depuis
trois jours, fit enterrer le corps et prit le chien avec lui. Un jour qu’il
passait la revue de toute son armée, le chien, apercevant les meurtriers de son
maître, leur courut sus avec des aboiements furieux, témoignant d’une violente
irritation. Ce fut là un premier indice qui mit sur leurs traces ; bientôt
après, la justice les convainquit de leur crime et le punit. — Même chose advint
par le fait du chien dont parle le sage Hésiode, qui dénonça les fils de
Ganistor, de Naupacte, comme les auteurs du meurtre de son maître. — Un autre
chien attaché à la garde d’un temple, à Athènes, aperçut un voleur sacrilège
qui en emportait les plus beaux joyaux. Il se mit aussitôt à aboyer tant qu’il
put contre lui, mais les gardiens du temple ne s’éveillèrent pas. Le chien se
mit alors à suivre son voleur ; le jour, il se tenait à distance de lui, mais
sans jamais le perdre de vue ; s’il lui offrait à manger, il n’en voulait pas,
tandis qu’avec sa queue il faisait fête aux autres passants qu’il rencontrait
et mangeait ce qu’ils lui donnaient ; lorsque le voleur s’arrêtait pour dormir,
le chien s’arrêtait en même temps et au même endroit. Cette conduite singulière
étant parvenue à la connaissance des gardiens du temple, ils s’enquirent du
signalement de l’animal, suivirent ses traces et l’atteignirent enfin au bourg
de Cromyon et, avec lui, le larron qu’ils ramenèrent à Athènes où il fut puni.
En reconnaissance de ce service, les juges ordonnèrent qu’il serait alloué, sur
les deniers publics, une mesure déterminée de blé pour nourrir le chien qu’ils
commirent aux bons soins des prêtres. Plutarque, qui raconte ce fait, en
affirme l’authenticité ; il se serait passé dans le siècle où il vivait.
Quant à la gratitude, vertu qui, de nos jours, a grand
besoin d’être remise en crédit, un seul exemple nous suffira ; il nous est
conté par Appion qui était dans les rangs des spectateurs. Un jour, dit-il, à
Rome, on donnait au peuple le spectacle de bêtes amenées de contrées lointaines
; y figuraient entre autres des lions de haute taille comme il s’en voit
rarement ; parmi eux s’en trouvait un qui, par l’irritation qu’il manifestait,
la force et la grosseur de ses membres, ses rugissements sonores qui
répandaient l’épouvante, attirait particulièrement l’attention de l’assistance.
Au nombre des esclaves livrés aux bêtes et destinés à paraître dans ce combat,
était un Dace, du nom d’Androclès, qui appartenait à un personnage consulaire
de Rome. En l’apercevant, le lion, tout d’abord, s’arrêta court, comme saisi
d’étonnement ; puis il s’approcha doucement de lui, pas à pas, on eût dit qu’il
cherchait à le reconnaître ; enfin, sûr de son fait, il commença à agiter la queue,
comme font les chiens qui flattent leur maître, se mit à baiser et lécher les
mains et les cuisses du pauvre misérable tout transi d’effroi et hors de lui.
Sous les caresses du lion, Androclès, recouvrant ses esprits, se prit à le
regarder et finit par le reconnaître ; ce fut alors un spectacle bien rare de
voir combien tous deux se faisaient fête et les caresses qu’ils échangeaient.
La vue en faisait pousser au peuple des cris d’admiration ; l’empereur fit
appeler l’esclave pour savoir de lui la cause de ce si étrange événement.
Androclès lui en conta ainsi l’étonnante et peu banale histoire : « Mon maître
était proconsul en Afrique ; la cruauté et la rigueur dont il usait vis-à-vis
de moi (il me faisait battre chaque jour) me déterminèrent à m’échapper et je
m’enfuis. Pour me soustraire aux recherches de ce personnage de si haute
autorité dans le pays, le plus sûr me parut de gagner le désert, résolu à me
tuer d’une façon ou d’une autre, si je ne parvenais pas à me nourrir dans ces
régions sablonneuses et inhabitables. Vers midi, le soleil étant extrêmement
piquant et la chaleur insupportable, découvrant une caverne cachée et d’accès
presque inaccessible, je m’y jetai. Bientôt après survint ce lion ; il était
blessé à la patte qu’il avait tout ensanglantée ; la douleur qu’il éprouvait
lui arrachait des plaintes et des gémissements. À son arrivée, je fus très
effrayé ; mais lui, m’apercevant blotti dans un coin de sa tanière, s’approcha
de moi tout doucement, me tendant la patte dont il souffrait, me la montrant
comme pour me demander assistance. Je la pris et en ôtai un grand éclat de bois
qui y était entré ; puis, un peu plus rassuré sur ses dispositions à mon égard,
je pressai la plaie, en fis sortir tous les corps étrangers qui y avaient
pénétré, et la nettoyai de mon mieux. Se sentant soulagé et la douleur s’étant
calmée, il commença à reposer et s’endormit ayant toujours sa patte dans mes
mains. À partir de ce moment, nous vécûmes ensemble tous deux dans cette
caverne, mangeant les mêmes viandes, car il m’apportait toujours les meilleurs
morceaux des bêtes qu’il tuait à la chasse ; je les faisais cuire au soleil à
défaut de feu et m’en nourrissais. Cela dura trois ans ; à la longue, je me
lassai de cette vie bestiale et sauvage, et, une fois que mon hôte était allé
aux provisions comme à son ordinaire, je le quittai. Trois jours plus tard,
surpris par des soldats, je fus arrêté, puis, d’Afrique, amené ici à mon maître
qui, sur-le-champ, me condamna à mort et à être livré aux bêtes. À ce que je
vois, mon lion a dû être pris en même temps que moi ; me reconnaissant, il a
voulu me témoigner sa gratitude pour les soins que je lui ai donnés et la
guérison que je lui ai procurée. » Cette histoire dite à l’empereur, se
répandit immédiatement de bouche en bouche parmi les assistants, et aussitôt, à
la demande générale, il fut fait grâce, au nom du peuple, à Androclès, qui
recouvra sa liberté et auquel il fut fait don de ce lion. Depuis, dit Appion,
on le voit conduisant cet animal simplement tenu en laisse, se promener dans
Rome de taverne en taverne, recueillant l’argent qu’on lui donne, tandis que le
lion se laisse couvrir de fleurs qu’on lui lance ; et chacun qui les rencontre,
de dire : « Voilà le lion qui a donné l’hospitalité à cet homme, et l’homme qui
a été le médecin de ce lion. »
Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous
aimons ; elles font de même à notre égard : « Ensuite venait, dépouillé
d’ornements, Éthon, son cheval de bataille, qui pleurait et dont la figure
était humectée de grosses larmes (Virgile). »
Il est des nations où les femmes sont en commun, il en
est d’autres où chacun a la sienne ; cela ne se voit-il pas aussi chez les
animaux, et la fidélité conjugale n’est-elle pas mieux observée par eux que par
nous.
Comme nous, ils se constituent en
sociétés ; on trouve même des associations d’individus d’espèces différentes. — Les
sociétés, les fédérations qui ont pour objet de se liguer pour se prêter un
mutuel secours, existent aussi chez eux. — Chez les bœufs, les pourceaux et
autres, au cri de l’un d’eux que vous offensez, on voit toute la troupe
accourir pour lui venir en aide et se grouper pour le défendre. — Quand
l’escare vient à avaler l’hameçon que lui tend le pêcheur, ses compagnons
s’assemblent en foule autour de lui et rongent le fil de la ligne. Lorsque, par
hasard, il y en a un qui est entré dans la nasse, les autres, du dehors, le
saisissent par la queue, la lui serrant tant qu’ils peuvent avec les dents et
le tirent à force, cherchant à le faire sortir. — Les barbiers, quand l’un
d’eux est harponné, frottent la corde qui retient le fer, avec leur dos qui est
armé d’un os faisant saillie, dentelé en forme de scie, et s’efforcent de la
rompre en la coupant.
Chez l’homme, pour s’entr’aider dans la vie, les
individus se rendent des services réciproques ; les bêtes en offrent également
des exemples. — On dit que la baleine ne marche jamais que précédée d’un petit
poisson, semblable au goujon de mer et que, pour cette particularité, on nomme
« le guide ». La baleine le suit, se laissant conduire et diriger par lui avec
autant de facilité que le timonier fait virer le navire. En retour, tandis que
tout ce qui, bête ou vaisseau, entré dans l’horrible gouffre qu’est la bouche
du monstre, y est englouti et irrémédiablement perdu, le guide s’y retire en
toute sûreté et y dort ; pendant toute la durée de son sommeil, la baleine ne
bouge pas, mais, aussitôt qu’il sort, elle le suit et cela d’une façon
continue. Si, par hasard, elle perd sa trace, elle va errant de côté et
d’autre, se heurtant souvent contre les rochers, semblable à un bateau qui n’a
plus de gouvernail. Plutarque déclare avoir constaté le fait, près de l’île
d’Anticyre. — Pareille association existe entre le petit oiseau qu’on nomme «
le roitelet » et le crocodile. Le roitelet sert de sentinelle à ce grand animal
; et, lorsque l’ichneumon, son ennemi, s’approche pour le combattre, l’oiseau,
de peur que le crocodile ne soit surpris pendant son sommeil, l’éveille par son
chant et ses coups de bec et le prévient du danger. Par contre, il vit des
restes de ce monstre qui le reçoit familièrement dans sa gueule et le laisse
becqueter dans ses mâchoires et entre ses dents, et y recueillir les débris de
chair qui y sont demeurés. Lorsqu’il veut fermer la gueule, il le prévient
auparavant d’en sortir, en ne la refermant que peu à peu, sans l’étreindre, ni
le blesser. — Le coquillage connu sous le nom de « nacre », vit ainsi avec le
pinnothère, petit animal de l’espèce du crabe, qui lui sert d’huissier et de
portier. Stationnant à l’ouverture de ce coquillage, il en tient
continuellement les deux valves entrebâillées et ouvertes, jusqu’à ce qu’il y
voit entrer quelque petit poisson propre à être capturé ; il entre alors dans
la nacre, et la pinçant dans la chair vive, la contraint à fermer sa coquille ;
tous deux se mettent alors à manger la proie qui s’est ainsi laissé
emprisonner. — La manière de vivre des thons indique une singulière
connaissance des trois branches des mathématiques. Pour l’astronomie, ils
pourraient en remontrer à l’homme, car ils s’arrêtent là où les surprend le
solstice d’hiver et n’en bougent plus jusqu’à l’équinoxe suivant ; c’est
pourquoi Aristote va même leur concédant l’intelligence de cette science. Ils
dénotent la connaissance qu’ils ont de la géométrie et de l’arithmétique, en ce
qu’ils se groupent toujours en bande affectant la forme d’un cube, carré en
tous sens, sorte de bataillon en masse à six faces égales, clos et gardé de
toutes parts. Ils nagent dans cet ordre qui présente les mêmes dimensions à
l’arrière que sur le devant, de telle sorte que celui qui en voit et en compte
un rang, peut aisément dénombrer l’effectif de la bande, dont la profondeur
égale la largeur et la largeur égale la longueur.
Exemples de magnanimité, de
repentir, de clémence chez les animaux. — Si nous parlons de magnanimité, il
est difficile d’en trouver un exemple plus caractéristique que celui de ce
chien, de taille tout à fait exceptionnelle, envoyé des Indes au roi Alexandre.
On lui présenta tout d’abord à combattre un cerf, puis un sanglier, puis un
ours ; il n’en fit pas cas et ne daigna même pas bouger de sa place ; mais
quand on mit un lion en sa présence, il se dressa aussitôt sur ses pattes,
manifestant ainsi le reconnaître comme le seul adversaire qu’il trouvât digne
de lui.
Comme témoignage de repentir et d’aveu de ses fautes,
citons un éléphant qui, dit-on, ayant tué son cornac dans un accès de colère,
en eut un tel regret qu’il ne voulut plus accepter de nourriture et se laissa
mourir de faim.
La clémence chez les animaux est attestée par ce fait
que l’on prête à un tigre, la plus inhumaine de toutes les bêtes. On lui avait
donné un chevreau ; pendant deux jours, il souffrit la faim, plutôt que de lui
faire du mal ; et le troisième jour, il brisa la cage où il était enfermé pour
aller chercher autre chose à dévorer, ne voulant pas se porter à cette
extrémité sur ce chevreau, dont il avait fait son familier et son hôte.
La familiarité et les relations qui naissent de la
fréquentation peuvent exister chez les animaux ; il arrive en effet que nous
apprivoisons fort bien à vivre ensemble, des chats, des chiens et des lièvres.
L’ingéniosité de l’alcyon dans la
construction de son nid défie toute notre intelligence. — Quiconque
voyage sur mer, notamment sur la mer de Sicile, peut voir la particularité que
présente l’alcyon, qui dépasse tout ce que l’homme peut imaginer. Jamais la
nature n’a tant honoré les couches, la naissance, l’enfantement d’aucune autre
créature. Les poètes disent bien que l’île de Délos, autrefois flottante, a été
rendue immobile pour permettre les couches de Latone ; mais ici, c’est Dieu qui
a voulu que la mer s’arrête dans son mouvement, devienne stable et calme, sans
vagues, sans vent, sans pluie, pendant que l’alcyon fait ses petits,
précisément vers l’époque du solstice, au jour le plus court de l’année ; grâce
à ce privilège dont jouit cet oiseau, la navigation, à ce moment, en plein cœur
de l’hiver, est sans dangers. — Chez l’alcyon, les femelles ne connaissent
d’autre mâle que le leur ; elles l’assistent sa vie durant, sans jamais
l’abandonner ; s’il vient à être débile ou infirme, elles le chargent sur leurs
épaules, le portent partout et le servent jusqu’à la mort. — Personne n’est
encore arrivé à pénétrer la façon merveilleuse avec laquelle l’alcyon construit
son nid, non plus qu’à savoir quelle matière il emploie à sa construction.
Plutarque, qui en a vu et en a tenu plusieurs dans les mains, pense que ce sont
des arêtes de certain poisson que l’oiseau réunit et soude ensemble, les
entrelaçant les unes en long, les autres obliquement, les infléchissant,
arrondissant les angles, de manière à en former un vase sphérique à même de
flotter. Quand il l’a achevé, il l’expose aux flots qui, en le battant tout
doucement, lui montrent ce qui, n’étant pas suffisamment agglutiné, est à
radouber ; ces points, cédant sous les coups de la mer, se disjoignent, et il
voit qu’ils sont à consolider davantage ; ceux au contraire dont la soudure ne
laisse rien à désirer, se resserrent sous cette action par suite de la pression
qu’elle exerce et cela à un degré tel qu’on ne peut ni le rompre, ni le
dissoudre, pas plus que l’endommager en le frappant avec une pierre ni même
avec un instrument en fer, si ce n’est à grand’peine. Les proportions et les
dispositions intérieures de ce nid sont surtout à admirer : il est construit et
de dimensions telles qu’il ne peut recevoir que l’oiseau qui l’a édifié et qui
seul peut y entrer ; pour tout ce qui n’est pas lui, il est impénétrable, clos,
fermé au point que rien, pas même l’eau de la mer, ne peut y pénétrer. Si
claire que soit cette description qui émane de bonne source, il me semble
cependant qu’elle ne nous éclaire pas suffisamment sur les difficultés de la
construction ; aussi quelle vanité de notre part il y aurait à ranger au-dessous
de nous et traiter avec dédain des œuvres que nous ne sommes capables ni
d’imiter, ni de comprendre !
Les animaux nous ressemblent par
l’imagination, ayant comme nous des songes et des souvenirs. — Poussons
encore un peu plus loin cette étude comparative sur les points communs ou
analogues entre nous et les bêtes. — Notre âme se glorifie d’élever à son
niveau tout ce qu’elle conçoit ; de dégager tout être qui se présente à elle de
ce qui, en lui, n’est ni immatériel, ni immortel ; de considérer les choses,
qu’elle estime dignes d’occuper son attention, indépendamment de ce qu’elles
ont qui est susceptible d’altération et dont il faut qu’elles se dépouillent,
laissant de côté comme des accessoires superflus et de nulle valeur,
l’épaisseur, la largeur, la profondeur, le poids, la couleur, l’odeur, la
rugosité, le poli, la dureté, la tendreté, en un mot tout ce qui, en elles, est
tangible et périssable, pour s’accommoder à sa propre condition, qui est d’être
immortelle et tout esprit ; de telle sorte que si Rome et Paris viennent à
occuper ma pensée, Paris, par exemple, je me l’imagine et me le représente,
abstraction faite de ses dimensions, de son site, de la pierre, du plâtre, du
bois qui s’y rencontrent, autrement dit de ses constructions. — Il ne semble pas
que ce soit là une propriété dont notre âme ait le privilège exclusif ; il est
évident que les bêtes la possèdent aussi : Un cheval accoutumé aux trompettes,
aux coups de fusil, aux combats, que l’on voit agité, émotionné pendant qu’il
dort, comme s’il était au fort de la mêlée, alors qu’il est étendu sur sa
litière, a en son âme, cela ne saurait faire doute, la conception d’un son de
tambourin sans voix, d’une armée sans armes comme sans soldats : « Vous
verrez de généreux coursiers, tout endormis qu’ils sont, suer, souffler
bruyamment et se raidir, comme s’ils disputaient le prix d’une course
(Lucrèce). » — Le lièvre que, dans un songe, ce lévrier s’imagine
poursuivre, après lequel nous le voyons haleter tout en dormant, allongeant la
queue, secouant les jarrets, reproduisant complètement les mouvements qu’il
fait lorsqu’il court, est un lièvre qui n’a ni poils, ni os : « Souvent au
milieu d’un profond sommeil, les chiens de chasse viennent à s’agiter tout à
coup, à aboyer, à aspirer l’air fréquemment, comme s’ils étaient sur la piste
de quelque bête ; souvent même, en se réveillant, ils continuent à poursuivre
le vain simulacre d’un cerf qu’ils s’imaginent voir fuir, jusqu’à ce que,
revenus à eux, ils reconnaissent leur erreur (Lucrèce). » — Nous voyons parfois
les chiens de garde, pendant leur sommeil, gronder, puis se mettre tout à fait
à japper et finalement s’éveiller en sursaut, comme s’ils apercevaient quelque
étranger approchant ; cet étranger qu’ils voient en esprit, est un homme qui
n’a pas de corps, qui échappe à nos sens, n’occupe aucune portion de l’espace,
est sans couleur ; il n’existe pas : « Souvent l’hôte fidèle et caressant de
nos maisons, le chien, se dresse brusquement au milieu du léger sommeil qui
alourdissait ses paupières, parce qu’il a cru voir une forme étrangère et de
traits inconnus (Lucrèce). »
Quant à la beauté, il faut d’abord
déterminer en quoi elle consiste, car on trouve sur ce point les opinions les
plus diverses. — Pour ce qui est de la beauté du corps, il faudrait, avant d’en parler,
savoir si nous sommes d’accord sur ce en quoi elle consiste. Il semble que nous
ne sommes guère fixés sur ce qui, d’une façon générale, dans la nature, la
constitue, puisque à ce que nous estimons l’être chez l’homme nous donnons tant
de formes diverses. Si quelque règle naturelle existait à cet égard, nous nous
y rangerions tous, comme nous nous entendons quand il est question de la
chaleur produite par le feu ; tandis que pour la beauté, suivant ce qu’il nous
plaît, les formes les plus fantaisistes sont admises comme la constituant : « Le
teint des Belges déparerait un visage romain (Properce). » — Les Indiens se
la représentent la peau noire et basanée, les lèvres charnues et épaisses, le
nez plat et large ; le cartilage entre les deux narines chargé de gros anneaux
d’or, l’étirant jusqu’à la bouche ; la lèvre inférieure, parée de gros cercles
enrichis de pierreries la faisant tomber au niveau du menton et découvrant les
dents jusqu’aux gencives, ce qu’ils estiment être plein de grâce. — Au Pérou,
l’oreille est d’autant plus belle qu’elle est plus grande, et on s’efforce de
lui donner toute l’extension possible. Quelqu’un, de nos jours, dit avoir vu
dans un pays de l’Orient, cette mode de l’agrandir et de la charger de pesants
joyaux si en faveur, qu’il était facile de passer le bras, sans même relever la
manche, dans le trou ménagé pour le passage de ces ornements. — Il y a ailleurs
des nations où on se noircit les dents avec grand soin, les dents blanches y
sont un objet de mépris ; chez d’autres, on les teint en rouge. — Chez les
Basques, les femmes estiment accroître leurs charmes, en se rasant la tête ; il
en est ainsi en d’autres lieux et, ce qui est plus extraordinaire, dans certaines
régions boréales, au dire de Pline. — Les Mexicaines trouvent beau un front
étroit et, tandis qu’elles s’épilent le reste du corps, elles recherchent
l’abondance des cheveux sur le front et s’appliquent à en accroître la pousse ;
des seins développés outre mesure y sont tellement prisés, qu’il y a des femmes
qui affectent d’avoir possibilité de donner à téter à leurs enfants par-dessus
leurs épaules ; nous, nous tiendrions cette exagération pour de la laideur. —
Chez les Italiens, être gros et massif est l’idéal de la beauté ; chez les
Espagnols, c’est être mince et svelte ; chez nous, c’est être blond pour les
uns, brun pour les autres ; tendre et délicat pour celui-ci, ferme et vigoureux
pour celui-là ; il y en a qui lui demandent d’avoir de la grâce et de la
douceur, d’autres la veulent fière et majestueuse ; tout comme Platon qui ne
trouve rien de si beau que la forme sphérique, tandis que les Épicuriens lui
préfèrent la forme pyramidale ou cubique et ne peuvent se résoudre à admettre
un dieu qui aurait la forme d’une boule.
Aussi, de ce fait, ne sommes-nous
pas davantage fondés à nous croire privilégiés. — Quoi qu’il en soit, la nature ne
nous a pas en cela plus privilégiés qu’elle ne l’a fait dans ses lois communes
à tous les êtres vivants, et, quand nous jugeons sans parti pris, nous trouvons
que s’il existe des animaux moins favorisés que nous à cet égard, il y en a
d’autres, et en plus grand nombre, qui le sont davantage : « Plusieurs
animaux nous surpassent en beauté (Sénèque) », même parmi ceux qui, comme
nous, vivent sur terre. Pour ce qui est de ceux vivant dans la mer, laissons de
côté leur physionomie générale, trop différente de la nôtre pour qu’elles
puissent se comparer ; rien que comme couleur, propreté, brillant, arrangement,
nous leur sommes pas mal inférieurs sous tous rapports, non moins que vis-à-vis
de ceux qui vivent dans les airs. La prérogative que font valoir les poètes,
que nous aurions de nous tenir droits, regardant les cieux dont nous sommes
originaires, n’est qu’une licence poétique : « Dieu a courbé les animaux et
attaché leurs regards à la terre ; en donnant à l’homme une tête droite, il a
voulu qu’il regardât le ciel et put contempler les astres (Ovide). »
Plusieurs bestioles en effet ont la vue complètement dirigée vers le ciel, et
je trouve que les chameaux et les autruches ont l’encolure encore plus relevée
et plus droite que nous ne l’avons. Existe-t-il des animaux qui n’aient pas la
face placée au haut et en avant du corps et, tout comme nous, ne regardent pas
droit devant eux ; qui, dans leur attitude habituelle, n’aperçoivent pas une
étendue du ciel et de la terre égale à celle que le regard de l’homme peut
embrasser ? Quelles qualités avons-nous, de par notre constitution physique,
décrites par Platon et par Cicéron, qui ne soient l’apanage de mille sortes de
bêtes ? Parmi les animaux, ceux avec lesquels nous avons le plus de
ressemblance, sont les plus laids et les plus abjects, car ce sont le singe,
pour ce qui est de l’apparence extérieure et de la forme du visage : « Tout
difforme qu’il est, le singe nous ressemble (Ennius) », et le porc, en ce
qui touche notre organisation intérieure et les parties vitales.
L’homme a plus de raison que tout
autre animal de couvrir sa nudité, tant il a d’imperfections dans son corps. — Quand,
m’imaginant l’homme complètement nu et que, notamment dans le sexe auquel
semble plus particulièrement dévolue la beauté, je considère ses défectuosités,
les exigences auxquelles il est astreint de par la nature, ses imperfections,
je trouve qu’en vérité, plus que tout autre animal, nous avons eu raison de
couvrir notre nudité. Nous sommes bien excusables d’en emprunter les moyens à
ceux qu’à cet égard, la nature a favorisés plus que nous et de nous parer de
leur beauté, nous cachant sous leurs dépouilles, qu’elles soient laine, plume,
fourrure ou soie. Remarquons encore que l’homme est le seul animal chez lequel
cette imperfection soit choquante pour ses semblables, le seul qui se dérobe à
la vue de ceux de son espèce, quand il veut satisfaire aux actes que lui impose
la nature. N’est-ce pas aussi un fait qui mérite considération que de voir les
maîtres en la question, ordonner comme remède contre les passions érotiques, la
vue complète et sans voile du corps à la possession duquel nous portent nos
désirs et que, pour refroidir en nous l’amour, il nous suffise de voir en toute
liberté qui en est l’objet : « Il en est qui, pour avoir vu à découvert les
parties secrètes de l’objet aimé, ont senti s’éteindre leur passion au moment
le plus vif de leurs transports (Ovide). » Bien que cette recette émane
probablement de quelqu’un de sentiment un peu délicat et qui renaît au calme,
ce n’en est pas moins une preuve manifeste de notre imperfection, que l’usage
et la connaissance nous dégoûtent les uns des autres. Ce n’est pas tant la
pudeur que le savoir-faire et la prudence, qui rend nos dames si circonspectes
et les porte à nous refuser l’entrée de leurs cabinets de toilette, tant
qu’elles ne sont ni fardées, ni parées, prêtes à paraître en public : « Elles
n’y manquent pas, et ont grandement raison de défendre l’accès de ces
arrière-scènes de la vie aux amants qu’elles veulent retenir sous leur joug
(Lucrèce) » ; alors que chez certains animaux, il n’est rien que nous
n’aimions et qui ne plaise à nos sens, au point que de leurs excréments mêmes
et de tout ce qu’ils rejettent, nous tirons un manger délicat et aussi nos
ornements les plus riches, nos parfums les plus suaves. — Ce que je dis là ne
s’applique qu’au commun des hommes et des femmes ; je ne suis pas si sacrilège
que je l’étende à ces beautés divines, surnaturelles, extraordinaires, qu’on
voit parfois rayonner au milieu de nous, comme des astres descendus sur la
terre et que dissimule mal la forme humaine qu’elles ont empruntée.
Nonobstant, il n’admet de
supériorité sous aucun rapport de qui n’est pas formé à son image. — Au
surplus, la part même que dans les faveurs de la nature, de notre propre aveu,
nous faisons aux animaux, leur est fort avantageuse. Nous nous attribuons des
biens fantastiques et imaginaires, des biens à venir, qui ne sont pas là, et
dont l’homme est impuissant à se garantir la possession ; ou encore des biens
tels que la raison, la science, l’honneur que, par un dérèglement de notre
esprit, nous prétendons faussement posséder, alors que nous ne les avons pas ;
tandis que nous abandonnons en partage aux bêtes les biens essentiels, biens
qui sont continuellement à notre portée et dont il nous est constamment
loisible d’user : la paix, le repos, la sécurité, l’innocence et la santé ; la
santé que je n’hésite pas à déclarer le plus beau, le plus riche présent que la
nature nous ait pu faire. Si bien que la philosophie, même la philosophie
stoïque, va jusqu’à oser dire que si Héraclite et Phérécyde avaient eu
possibilité d’échanger leur sagesse pour la santé et de se délivrer ainsi, l’un
de l’hydropisie, l’autre de la maladie pédiculaire, dont ils souffraient, ils
eussent bien fait d’opérer cet échange. Comparer et mettre ainsi en balance la
santé et la sagesse, c’est attacher à cette dernière un bien plus grand prix,
que lorsque ces mêmes philosophes viennent dire que, si Circé avait présenté à
Ulysse deux philtres ayant la propriété, l’un de faire qu’un fou devienne sage,
l’autre qu’un sage devienne fou, Ulysse eût dû préférer la folie, plutôt que de
consentir à ce que Circé transformât sa figure humaine en celle d’une bête ; et
que la sagesse elle-même lui aurait dit : « Quitte-moi, renonce à moi, plutôt
que de me loger sous la figure et dans le corps d’un âne. » Ainsi donc, voici
les philosophes qui en viennent à tenir moins compte de la sagesse, cette
grande et divine science, que de l’enveloppe que notre corps revêt sur cette
terre ! Ce ne serait donc plus par notre raison, par notre esprit, par notre
âme, que nous l’emporterions sur les bêtes, mais par notre beauté, notre beau
teint, la belle disposition de nos membres, auprès desquels notre intelligence,
notre prudence et tout le reste se trouveraient sans valeur ! Je prends acte de
cette naïve et si franche confession, de laquelle il résulterait que ces
attributs dont nous faisons tant de cas, ne seraient au fond qu’une illusion de
notre imagination, de telle sorte que les bêtes pourraient avoir toutes les
vertus, la science, la sagesse, la capacité des Stoïciens, elles seraient toujours
des bêtes et ne pourraient entrer en comparaison avec un homme misérable,
méchant et insensé. D’après eux enfin, tout ce qui ne nous ressemble pas n’est
rien qui vaille Dieu lui-même, et c’est un point sur lequel nous reviendrons,
ne vaut que parce qu’il est à notre image ; d’où il s’ensuit que ce n’est pas
comme conséquence d’un raisonnement judicieux, mais uniquement par fierté et
obstination que nous nous préférons aux animaux, que nous nous prétendons de
condition autre et que nous n’acceptons pas leur société.
Avec tant de vices, d’appétits
déréglés qui sont en lui, est-il en droit de se glorifier de sa raison ? — Revenons à
notre propos. Nous avons dans notre lot : l’inconstance, l’irrésolution,
l’incertitude, la mauvaise foi, la superstition, la préoccupation des choses à
venir, voire même de ce qui adviendra au-delà de la vie, l’ambition, l’avarice,
la jalousie, l’envie, les appétits déréglés, forcenés et indomptables, la
guerre, le mensonge, la déloyauté, le dénigrement et la curiosité. Certainement
c’est avoir payé étrangement cher et bien au-dessus de sa valeur cette belle
raison dont nous nous glorifions, cette aptitude à connaître et à juger, si
nous l’avons achetée au prix de ce nombre infini de passions, avec lesquelles
nous sommes sans cesse aux prises ; encore ne faisons-nous pas entrer en ligne
de compte, ne l’appréciant pas plus que ne le fait Socrate à si juste titre,
cette prérogative qu’il est à remarquer que nous avons sur les autres animaux,
que toute latitude nous est laissée de nous adonner aux plaisirs sexuels à
toute heure et à toute occasion, alors qu’à cet égard la nature a imposé aux
bêtes des bornes commandées par la raison.
La science ne nous garantit ni des
maladies ni des incommodités de la vie. — « De même qu’il vaut mieux
s’abstenir absolument de donner du vin aux malades, parce qu’en leur donnant ce
remède, rarement utile et le plus souvent nuisible, pour une chance de salut on
les exposerait à un danger véritable ; peut-être aussi vaudrait-il mieux que la
nature nous ait refusé cette activité de pensée, cette pénétration, cette
industrie que nous appelons raison et qu’elle nous a si libéralement accordée,
puisque cette faculté n’est salutaire qu’à un petit nombre d’hommes et funeste
à tant d’autres (Cicéron). » De quel avantage, pensons-nous, a été à Varron
et à Aristote cette intelligence qu’ils avaient de tant de choses ? Les
a-t-elle exemptés des incommodités inhérentes à la nature humaine ? Ont-ils été
à l’abri des accidents auxquels un portefaix est exposé ? La logique les
a-t-elle consolés de la goutte ? De ce qu’ils savaient comment ce mal se loge
aux jointures, l’ont-ils moins ressenti ? De ce qu’ils n’ignoraient pas que
chez certains peuples la mort est accueillie avec joie, la leur en a-t-elle été
plus douce ? Parce qu’ils avaient connaissance que dans certains pays les
femmes sont en commun, ont-ils été plus consolés de l’infidélité des leurs ?
D’autre part, bien que par leur savoir ils aient occupé le premier rang, l’un
chez les Romains, l’autre chez les Grecs, à une époque où la science était le
plus florissante, il ne nous est cependant pas revenu que leurs vies aient été
de celles qui ont le plus approché de la perfection ; celle d’Aristote, en
particulier, présente quelques taches d’une certaine importance dont il ne
saurait aisément se laver. — A-t-on jamais constaté que le plaisir et la santé
aient plus de saveur pour celui qui sait l’astrologie et la grammaire : « Est-ce
que pour être illettré, on est moins vigoureux aux combats de l’amour (Horace)
? » ou que la honte et la pauvreté lui soient moins importunes : « C’est
par là, sans doute, que vous échapperez à la maladie et à la décrépitude ; vous
ne connaîtrez ni le chagrin, ni les soucis, vous aurez une vie plus longue et
un sort meilleur (Juvénal). »
Les ignorants sont plus sages et
savent plus que bien des savants. — J’ai vu en mon temps cent artisans, cent laboureurs
plus sages et plus heureux que des rhéteurs de l’université, et j’aimerais
mieux leur ressembler qu’à ces derniers. — Je suis d’avis que l’érudition doit
prendre place parmi les choses nécessaires à la vie, comme la gloire, la
noblesse, les grandeurs, tout au plus comme la beauté, la richesse et telles
autres qualités qui nous sont d’utilité réelle, mais à un rang éloigné et plus
encore pour satisfaire à des besoins factices qu’à ceux de la nature. Les
principes de morale, les règles, même les lois ne nous sont guère plus
indispensables pour la vie en commun qu’elles ne le sont aux communautés en
lesquelles vivent les grues et les fourmis, qui sont cependant des mieux
ordonnées, bien que l’érudition leur fasse défaut. — Si l’homme était sage, il
attribuerait à chaque chose un prix, selon qu’elle serait plus ou moins utile
et d’un usage plus ou moins approprié à sa vie. Qui nous estimerait selon nos
actes et notre conduite, relèverait un plus grand nombre de gens parfaits chez
les ignorants que parmi les savants et cela dans tous les genres de vertu.
L’ancienne Rome me semble avoir été bien supérieure pendant la paix comme
pendant la guerre, à la Rome savante qui s’est ruinée de ses propres mains ;
même en admettant qu’elles aient été de valeur égale, la probité et l’innocence
prédomineraient dans la première en raison de la simplicité qui y régnait,
simplicité dont ces deux qualités s’accommodent particulièrement bien. — Pour
clore cette dissertation qui me mènerait plus loin que je ne veux aller,
bornons-nous à constater que l’humilité et la soumission peuvent seules nous
conduire à être hommes de bien, et qu’il ne faut pas abandonner à chacun la
connaissance de ses devoirs ; il faut les lui prescrire et ne pas s’en
rapporter au choix de son jugement, sinon la faiblesse et la variété infinie de
nos raisonnements et de nos idées conduiraient à nous en créer qui, finalement,
feraient que nous nous dévorerions les uns les autres, comme dit Épicure.
Dès le principe, Dieu nous a
interdit la science. — La première loi que Dieu ait jamais donnée à
l’homme, a été purement d’obéir ; un commandement net et simple lui épargnait
d’avoir à connaître quoi que ce soit et d’en raisonner ; l’obéissance est, du
reste, le propre d’une âme raisonnable qui reconnaît en Dieu son supérieur et
son bienfaiteur. Obéir et se soumettre sont le principe de toutes les vertus,
comme la présomption celui de tout péché. C’est en allant à l’encontre de ce
principe que l’homme a éprouvé sa première tentation et que le diable a pu lui
insinuer son premier poison, en lui promettant la science et le savoir : « Vous
serez comme des dieux, sachant le bien et le mal (Genèse). » Dans Homère,
les Sirènes, pour tromper Ulysse et l’attirer dans leurs dangereux filets qui
recélaient sa perte, lui offraient de lui faire don de la science. Le mal chez
l’homme, c’est de croire qu’il sait, et c’est pourquoi notre religion nous
recommande avec tant d’insistance l’ignorance comme moyen propre à déterminer
en nous la foi et l’obéissance : « Prenez garde qu’on ne vous trompe sous le
masque de la philosophie et par de fausses apparences conformes aux doctrines
du monde (S. Paul). » Tous les philosophes, de toutes les sectes, sont
d’accord sur ce que le souverain bien réside dans la tranquillité de l’âme et
du corps ; mais comment réaliser cette tranquillité ? « Le sage ne voit
au-dessus de lui que Jupiter ; il se trouve riche, libre, honoré, beau, enfin le
roi des rois, surtout si sa santé est florissante et que la pituite ne le
tourmente pas (Horace). »
Mais la présomption est le partage
de l’homme. — Il semble
en vérité que pour nous consoler de notre condition misérable et chétive, la
nature ne nous ait donné que la présomption ; c’est l’opinion d’Épictète : «
L’homme n’a rien qui soit proprement à lui, en dehors de l’usage qu’il fait de
ses opinions » ; nous n’avons en partage que du vent et de la fumée. Les dieux
ont la santé, par cela même qu’ils sont dieux, dit la philosophie, et ils ne
connaissent la maladie que parce que leur intelligence fait qu’ils savent tout
; l’homme au contraire a en lui le principe du mal, le bien chez lui n’est que
mirage ; nous avons bien raison de nous vanter de la force de notre
imagination, car tous nos biens ne sont qu’en songe.
Écoutez les rodomontades de ce pauvre et malheureux
animal : « Il n’est rien de si doux (c’est Cicéron qui parle) que de nous
adonner aux lettres ; à ces lettres, veux-je dire, qui nous révèlent la
connaissance de l’infinité des choses existantes, de la nature dans ce qu’elle
a de plus grand ; des cieux alors que nous sommes encore de ce monde, des
terres et des mers. C’est par elles que nous avons été instruits dans la
religion ; que nous connaissons la modération, le courage dans ce qu’il a de
plus relevé ; que notre âme a été arrachée aux ténèbres pour être initiée à
toutes choses, à celles d’ordre élevé comme à celles d’ordre inférieur, à
celles qui occupent le premier rang comme le dernier, ou un rang intermédiaire.
C’est grâce à elles que nous pouvons vivre heureux et dans de bonnes conditions
et que nous avançons en âge sans déplaisir et sans en souffrir. » Ne
semble-t-il pas que c’est de Dieu, de Dieu bien vivant et tout-puissant, que
l’auteur parle ? Quant à la réalité, c’est que mille femmelettes ont vécu au
village, d’une vie plus égale, plus douce et plus calme que n’a été celle de ce
beau parleur.
« Ce fut un dieu, illustre Memmius, oui, ce fut un
dieu qui, le premier, trouva cette manière de vivre à laquelle on donne
aujourd’hui le nom de « Sagesse », grâce à laquelle l’agitation et les ténèbres
ont fait place, dans la vie, au calme et à la lumière (Lucrèce). » Voilà,
n’est-ce pas, de belles et magnifiques paroles ; et cependant, malgré ce dieu
qui l’a instruit, malgré cette sagesse divine, un bien léger accident a suffi
pour que l’entendement de celui qui les a dites en vienne à un état pire que
celui du moindre berger. — Tout aussi impudents que ces propos, sont
l’engagement inscrit par Démocrite en tête de son livre : « J’entreprends de
parler sur toutes choses » ; cette sotte qualification de « dieux mortels »,
que nous donne Aristote ; cette appréciation émise par Chrysippe que « Dion
était aussi vertueux que Dieu » ; cette assertion de Sénèque, « que c’est à
Dieu qu’il doit la vie, mais que c’est à lui-même qu’il doit de bien vivre » ;
et cette autre qui se rapproche de la précédente : « C’est avec raison que
nous nous glorifions de notre vertu ; ce qui ne pourrait être, si elle nous
venait d’un dieu, au lieu que nous la tenions de nous-mêmes (Cicéron) » ;
celle-ci enfin, également de Sénèque : « Le sage allie à la faiblesse humaine
une force d’âme semblable à celle de Dieu, ce en quoi il lui est supérieur. »
Il n’est rien de si ordinaire que de rencontrer des faits témoignant une
pareille outrecuidance ; il n’y a personne de nous qui ne s’offense autant de
se voir élevé à la hauteur de Dieu, qu’il est blessé d’être rabaissé au rang
des autres animaux, tant nous sommes plus jaloux de ce qui nous touche, que de
la gloire de notre Créateur.
Et pourtant la force d’âme de nos
philosophes est impuissante contre la douleur physique devant laquelle souvent
l’ignorant demeure impassible. — Il faut triompher de cette sotte vanité et saper
hardiment et énergiquement les fondements ridicules sur lesquels s’élèvent ces
opinions erronées. Tant que l’homme s’imaginera avoir quelque moyen d’action et
quelque force par lui-même, jamais il ne reconnaîtra ce qu’il doit à son maître
; il fera toujours ses œufs poules, comme dit le proverbe, prenant le germe
pour la réalité ; aussi faut-il le réduire à l’indigence absolue, ne lui
laissant que sa chemise. — Voyons quelques exemples particulièrement
instructifs de ce qu’a produit sa philosophie. Posidonius, torturé par une si
cruelle maladie que ses bras se tordaient et ses mâchoires se contractaient,
pensait témoigner bien du mépris pour la douleur, en l’invectivant ainsi : « Tu
as beau faire, je ne conviendrai pas quand même que tu es un mal. » Il
éprouvait les mêmes souffrances que mon laquais et se croyait brave parce qu’il
en arrivait à tenir un langage conforme aux préceptes de la secte à laquelle il
appartenait : « Il n’eût pas dû faire le brave en paroles, alors que, de
fait, il succombait (Cicéron). » — Carnéade étant venu rendre visite à
Arcésilas qui était malade de la goutte, se retirait très affecté de le voir en
cet état ; celui-ci le rappela et, lui montrant ses pieds et sa poitrine, lui
dit : « Rien ne se sent ici de ce que j’éprouve là. » C’était avoir meilleure
grâce que le précédent : il reconnaissait qu’il souffrait et eût voulu être
débarrassé de son mal ; néanmoins son courage n’en était ni abattu, ni
affaibli, tandis que Posidonius, je le crains, se raidissait plus en paroles
qu’en réalité contre la souffrance. — Denys d’Héraclée, souffrant cruellement
des yeux, en arriva à se départir de ses résolutions stoïques.
Les effets de l’ignorance sont
préférables à ceux de la science. — Alors même que la science pourrait produire les
effets que ces philosophes lui attribuent, qu’elle émousserait et atténuerait
la violence des maux auxquels nous sommes exposés, que ferait-elle de plus que
ce que fait tout naturellement l’ignorance et d’une façon plus sensible encore
? Le philosophe Pyrrhon, courant en mer les dangers d’une très forte tempête,
ne trouvait rien de mieux pour raffermir le courage de ses compagnons
d’infortune, que de les inviter à imiter la tranquillité d’un pourceau qui
était du voyage et regardait la tempête sans en être effrayé. — Quand la
philosophie est à bout d’arguments, elle nous renvoie à l’exemple que nous
donnent l’athlète et le muletier qui témoignent généralement beaucoup moins de
sensibilité vis-à-vis de la mort, de la douleur et des autres misères de ce
monde, et font preuve de plus de fermeté que n’arrive à en procurer la science
à quiconque n’est pas préparé à les affronter par les habitudes de la vie
courante, ou n’est pas né avec cette disposition naturelle. — N’est-ce pas
l’ignorance qui fait qu’à inciser et tailler les membres délicats d’un enfant,
ceux d’un cheval, on éprouve moins de résistance que lorsqu’il s’agit de nous ?
Combien de gens sont devenus malades uniquement par l’effet de leur imagination
? Nous en voyons tous les jours qui se font saigner, purger, médicamenter pour
soigner des maux qu’ils ne ressentent que parce qu’ils se figurent les avoir.
Quand les maux véritables nous font défaut, la science nous en suppose : Par la
couleur de votre teint, vous paraissez sous la menace de quelque affection
catarrhale ; les chaleurs de la saison vous prédisposent à un accès de fièvre ;
la ligne de vie de votre main gauche présente une section qui vous présage une
assez sérieuse et prochaine indisposition. La science s’en prend même
effrontément à la santé : Vous avez une expansion, une force de jeunesse qui ne
peuvent se continuer ainsi ; il faut vous tirer du sang et vous affaiblir de
peur que cet état si florissant ne tourne contre vous. — Comparez l’existence
d’un homme asservi à ces idées imaginaires avec celle d’un laboureur qui
s’abandonne au courant naturel de la vie, ne tenant compte des choses que selon
l’impression qu’il en reçoit au moment où elles se produisent, sans se
préoccuper de ce qu’en peut dire la science, sans s’attacher aux conjectures ;
qui n’a de mal que lorsque le mal survient, alors que l’autre a souvent la
maladie de la pierre dans l’âme avant qu’elle ne se porte sur les reins,
anticipant, par un effet de son imagination, sur les souffrances qu’il aura à
endurer, courant au-devant, comme s’il n’était pas suffisamment temps de
souffrir, quand le moment en vient.
Ce que je dis des effets néfastes de la médecine, les
faits montrent qu’on peut le dire également de toute autre science ; de là est
venue cette opinion de certains philosophes du temps jadis, qui faisaient
consister la félicité suprême à avoir conscience de la faiblesse de notre
jugement. Quant à moi, mon ignorance me porte autant à espérer qu’à craindre ;
pour gouverner ma santé, je me règle sur les exemples qui me viennent d’autrui
et sur ce que je vois se produire ailleurs dans les conditions ou je me trouve
moi-même ; ces constatations sont de toutes sortes, je me détermine d’après la
comparaison que j’établis entre elles, choisissant ce qui me paraît le mieux
convenir. Je fais à la santé l’accueil le plus cordial, la tenant comme chose
essentielle qui nous fait libre ; je lui subordonne tout le reste et m’applique
à en jouir d’autant, qu’à présent elle m’est moins ordinaire et se fait plus
rare ; aussi je me garde de troubler son repos et sa douceur par les ennuis
d’un nouveau genre de vie, où je me verrai obligé de me contraindre.
Les maladies du corps et de l’esprit
sont souvent causées par l’agitation de l’âme. — Les bêtes qui doivent à leur
quiétude une santé bien plus robuste que la nôtre, nous donnent assez la preuve
combien l’agitation de notre esprit est une cause de maladie. On dit qu’au
Brésil, les gens ne meurent que de vieillesse, ce qu’on attribue à la pureté et
au calme de l’air qu’on y respire et qui, selon moi, est plutôt un effet de la
sérénité et de la tranquillité de leur âme exempte des passions, des peines,
des occupations qui surexcitent et sont une source de contrariétés ; ignorants,
ne connaissant rien des lettres, sans lois, sans roi, sans religion aucune,
leur vie s’écoule dans une simplicité qui fait mon admiration.
D’où vient ce fait d’expérience que les gens les plus
grossiers, d’esprit peu ouvert, sont les plus fermes, les plus désirables dans
les exécutions amoureuses, et que l’amour d’un muletier se rende souvent plus
acceptable que celui d’un galant homme ? sinon que chez ce dernier, l’agitation
de l’âme influe sur ses moyens physiques, les rompt, les lasse, comme elle
lasse et trouble ordinairement l’âme elle-même. Qu’est-ce qui la rend
déraisonnable, l’amène le plus communément à la manie, si ce n’est sa
promptitude, ses saillies, son agilité, ce qui enfin constitue sa puissance
d’action ? Qu’est-ce qui différencie la plus subtile folie de la plus subtile
sagesse ? Des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés, les santés
vigoureuses sont le point de départ de maladies mortelles ; de même les plus
remarquables et les plus belles intelligences peuvent conduire aux plus sublimes
folies, comme aux plus extravagantes : des unes aux autres il n’y a qu’un pas.
Par ce dont sont capables les fous, nous pouvons juger combien en réalité la
folie tient de près aux élans les plus généreux de notre âme. Qui ne sait
combien est imperceptible la ligne de démarcation entre la folie et les
inspirations les plus hardies d’un esprit complètement libre de lui-même, ou
les résolutions que peut prendre, dans des circonstances extraordinaires, une
vertu qui est au-dessus de tout ! Platon dit que les gens mélancoliques sont
les plus capables de se soumettre à la discipline et les meilleurs, aussi n’y
en a-t-il pas qui aient plus de propension à la folie ; ce sont des esprits
infinis que consument leur propre force et leur propre souplesse. — Quelle chute,
par exemple, que celle dont nous venons d’être témoin, causée par la brillante
surexcitation de ce poète si judicieux, si ingénieux, imprégné autant que,
depuis longtemps, pas un autre d’entre les poètes italiens, des saines
traditions de l’antique et pure poésie ! Combien vraiment il a eu lieu d’être
satisfait de cette vivacité d’esprit sous laquelle il a succombé ! de cette
clarté qui l’illuminait et qui l’a aveuglé ! de cette exacte et si fine
compréhension qu’il possédait et qui lui a fait perdre la raison ! de ses
recherches si curieuses et si ardues ayant la science pour objet, qui l’ont
conduit à la bêtise ! de cette aptitude si exceptionnelle aux travaux de
l’esprit, à laquelle il doit de l’avoir perdu et de ne plus pouvoir travailler
! En le voyant à Ferrare en si piteux état, se survivant à lui-même, ne
reconnaissant ni lui, ni ses œuvres qu’on a publiées sans qu’il ait pu les
revoir et y mettre la dernière main, bien que cette publication ait été faite
de son vivant, j’éprouvais encore plus de dépit pour la fragilité de la nature
humaine, que de compassion pour le malheur dont il était frappé.
L’indolence de l’esprit produit la
vigueur corporelle et la santé. — Voulez-vous un homme qui soit sain, pondéré dans
ses actes, dont vous puissiez être certain et qui offre toute garantie ?
faites-le vivre dans un milieu où règnent les ténèbres, qu’il demeure dans
l’oisiveté et ne fasse pas travailler son intelligence. Pour nous rendre sages,
il faut nous abêtir ; pour nous mener, il faut nous aveugler. On me dira que
cet avantage d’avoir l’appétit froid et d’offrir peu de prise à la douleur et
au mal, a pour conséquence l’inconvénient de nous rendre moins friands de la
jouissance des biens et des plaisirs et fait que nous les ressentons moins
vivement ; j’en conviens, mais la misère de notre condition fait que nous avons
moins à jouir qu’à fuir, et que l’extrême volupté nous touche moins que la plus
légère douleur : « Les hommes sont moins sensibles au plaisir qu’à la
douleur (Tite Live) » ; nous prêtons moins attention à la santé la plus
parfaite qu’à la moindre des maladies : « Nous sommes sensibles à la moindre
égratignure, et néanmoins la plénitude de la santé nous laisse indifférents.
Nous nous réjouissons de n’être ni pleurétiques ni podagres, et à peine
mettons-nous en compte d’être sains et vigoureux (La Boétie). » Notre
bien-être consiste à ne pas avoir mal, et c’est pourquoi les philosophes qui se
sont le plus attachés à exalter la volupté, l’ont fait uniquement résider dans
l’insensibilité. Ne pas avoir de mal, c’est en fait de bien ce que l’homme peut
espérer de mieux, comme dit Ennius.
Ce chatouillement, cette excitation que nous causent
certains plaisirs, semblent tout à la fois excès de santé et malaise ; cette
volupté qui nous attire, à laquelle il nous faut céder malgré ce je ne sais
quoi qu’elle a de cuisant, de mordant, n’a-t-elle pas finalement pour objet
d’éteindre en nous la sensation ? Le ravissement que nous recherchons dans nos
accointances avec la femme, naît du besoin que nous éprouvons de nous
soustraire au tourment que nous cause un désir ardent et excessif que nous
cherchons à assouvir pour retrouver le calme et nous débarrasser de la fièvre
qui nous agite ; et de même de tous les autres plaisirs. J’en conclus que si la
simplicité d’esprit restreint les maux auxquels nous sommes exposés, elle nous
ménage, dans l’état où nous sommes, une amélioration très appréciable de notre
sort. — Il ne faudrait cependant pas la supposer accentuée au point qu’elle
soit dépourvue de toute sensibilité, et Crantor avait raison de combattre cette
indifférence préconisée par Épicure, quand on venait à l’exagérer au point de
ne même pas convenir des maux qui nous frappent, quand déjà nous en sommes
atteints « Je n’approuve pas une insensibilité portée à ce degré qui, de fait,
n’existe pas et n’est pas à désirer. Je suis content de n’être pas malade, mais
si je le suis, je veux le savoir ; et si on me cautérise ou me fait une
incision, je veux le sentir. » Et, en effet, qui nous enlèverait la sensation
du mal, nous priverait du même coup du sentiment de la volupté ; ce serait en
somme l’anéantissement de l’homme : « Cette indifférence ne s’acquiert pas
sans une grande fermeté de l’esprit et un anéantissement du corps (Cicéron).
» Le mal et le bien nous viennent tour à tour ; la douleur ne nous poursuit pas
sans cesse, et nous ne courons pas sans cesse après la volupté.
La science nous renvoie souvent à
l’ignorance pour nous adoucir les maux présents. — C’est un très grand avantage à
l’honneur de l’ignorance, que la science elle-même nous rejette dans ses bras,
quand elle devient impuissante à nous endurcir contre nos maux devenus plus
intenses ; que celle-ci soit contrainte d’entrer en composition, de nous lâcher
la bride, de nous laisser la latitude de nous réfugier au sein de sa rivale
pour y chercher un abri contre les coups et les injures de la fortune. Ce n’est
pas autre chose en effet que nous dit la science, quand elle nous prêche de
dégager notre pensée des maux que nous endurons et de la reporter vers les
voluptés qui ne sont plus ; de nous consoler des maux présents par le souvenir
des biens passés ; d’appeler à notre secours les satisfactions que nous avons
éprouvées jadis, pour les opposer à ce qui nous oppresse aujourd’hui : « Épicure
dit qu’il faut faire diversion aux pensées tristes, en se reportant aux pensées
riantes (Cicéron). » Manquant de force, la science a recours à la ruse ;
elle cherche par la souplesse et en usant des jambes, à remédier à la vigueur
et à l’action des bras qui lui font défaut. Mais rappeler les douceurs des vins
de la Grèce, non pas seulement à un philosophe, mais simplement à un homme de
sens rassis aux prises avec un accès de fièvre chaude qui altère son
entendement, c’est là vraiment un singulier remède, plutôt capable d’empirer
son état : « Le souvenir du bien passé double le mal présent (Le Tasse). »
La philosophie agit de même,
lorsqu’elle nous incite à l’oubli des maux passés. — Cet autre conseil que donne la
philosophie est de même nature : « Il ne faut conserver que la mémoire du
bonheur dont nous avons joui, et effacer le souvenir des chagrins dont nous
avons souffert » ; comme s’il était en notre pouvoir d’oublier ! Un tel
conseil, encore une fois, ne peut que diminuer en nous notre force de
résistance : « Doux est le souvenir des maux passés (Euripide). » —
Comment la philosophie, qui doit nous fournir des armes pour combattre la
fortune, qui doit fortifier mon courage pour me mettre à même de fouler aux
pieds toutes les adversités humaines, peut-elle en venir à ce degré
d’impuissance qu’elle admette que nous ayons recours à des échappatoires telles
que ces détours pusillanimes et ridicules ? Ce qui nous revient à la mémoire,
ce n’est pas ce que nous voudrions, c’est ce qui lui plaît. Bien plus, il n’est
rien qui imprime aussi profondément quelque chose dans notre souvenir, comme le
désir que nous avons de l’oublier ; c’est un bon moyen de le conserver, de le
graver dans notre âme, que de la convier à n’en pas garder trace. Il est faux
de prétendre qu’« il dépend de nous d’ensevelir pour jamais dans l’oubli nos
malheurs passés et de ne nous rappeler que ce qui nous est arrivé d’heureux
(Euripide reproduit par Cicéron) » ; tandis qu’il est exact de dire « Je
me souviens des choses que je voudrais oublier et oublie celles dont je ne
voudrais pas perdre le souvenir (Euripide). » Et de qui est ce conseil
d’ensevelir nos malheurs dans un éternel oubli ? de celui « qui seul entre tous
a osé se dire sage (Cicéron) » ; « qui, supérieur au genre humain par son
génie, a effacé tous les hommes, comme le soleil, en se levant, éteint les
étoiles (Lucrèce) ». Vider et démunir sa mémoire, n’est-ce pas le véritable
chemin qui mène le plus directement à l’ignorance ? — « L’ignorance qui
admet tout sans discussion, est un remède à nos maux (Sénèque). » Plusieurs
philosophes ont émis des aphorismes semblables, par lesquels ils nous
permettent de nous contenter, comme le commun des mortels, d’apparences
frivoles, dans le cas où, avec tous ses arguments plus ou moins probants, la
raison ne peut plus rien, pourvu que nous y trouvions satisfaction et
consolation ; ne pouvant guérir la plaie, ils se contentent de l’endormir et de
la calmer momentanément. Je crois que personne ne peut nier qu’il accepterait,
même au prix d’un jugement affaibli ou malade, de mener une existence agréable
et tranquille dont l’ordre et la constance lui seraient garantis : « Je
commencerais par boire et par répandre des fleurs, quitte à passer pour fou
(Horace). » — Il se trouverait assurément bien des philosophes de l’avis de
Lycas. Ce Lycas, au demeurant, de mœurs très régulières, vivait doucement et
paisiblement dans sa famille, ne manquant en rien à ses devoirs à l’égard des
siens et des étrangers, sachant très bien éviter ce qui pouvait lui être
préjudiciable. Par quelque altération de son bon sens, il s’était mis dans la
cervelle une idée fixe, s’imaginant être toujours dans les théâtres, assistant
à des passetemps, à des spectacles, aux plus belles comédies qui fussent au
monde. Les médecins l’ayant guéri de cette manie, peu s’en fallut qu’il ne leur
fit un procès, pour qu’ils lui rendent les douceurs qu’il goûtait ainsi en
imagination : « Ah ! mes amis, qu’avez-vous fait ! En me sauvant, vous
m’avez tué ; car c’est m’enlever toute volupté, que de m’arracher à l’erreur
qui faisait le charme de ma vie (Horace). » — Thrasylas, fils de Pythodore,
était atteint d’une manie analogue : il se figurait que tous les navires qui
relâchaient dans le port du Pyrée et y abordaient, travaillaient pour son
compte. Il se réjouissait de ce qu’ils avaient fait une bonne traversée et
accueillait leur arrivée avec joie. Son frère Criton l’ayant fait remettre dans
son bon sens, il regrettait son état passé dans lequel il avait vécu heureux,
exempt de tout chagrin. C’est ce que rend ce vers d’un auteur grec de
l’antiquité : « Il y a grand avantage à n’être pas trop avisé (Sophocle).
» L’Ecclésiaste exprime la même pensée : « Beaucoup de sagesse est la source de
beaucoup de déplaisir ; qui acquiert la science, acquiert en même temps et
travail et tourment. »
En nous concédant le droit de mettre
fin à notre vie, lorsqu’elle nous est devenue insupportable, la philosophie
témoigne encore davantage de son impuissance. — La philosophie admet assez
généralement comme remède extrême aux difficultés de tous genres auxquelles
nous ne pouvons échapper, que nous mettions fin à notre vie, quand nous ne
pouvons les endurer : « La vie te plait-elle, supporte-la. En es-tu
rassasié, sors en comme tu voudras (Sénèque). » « La douleur te
pique-t-elle, ou même te déchire-t-elle ? si tu es nu, tends la gorge ; mais si
tu es couvert des armes de Vulcain, c’est-à-dire si tu es fort, résiste
(Cicéron). » Et ce dicton : « Qu’il boive ou qu’il s’en aille (Cicéron) »,
que les Grecs décochaient aux convives d’un festin et dont on fit application
aux situations critiques par le changement de prononciation du B en V (Vivat au
lieu de Bibat : qu’il vive, au lieu de : qu’il boive), transformation plus
naturelle assurément dans la bouche d’un Gascon que dans la langue de Cicéron,
qu’est-ce que cela de la part de la philosophie, sinon la confession de son
impuissance ? Pour se mettre à couvert, non seulement elle a recours à
l’ignorance, mais même à la stupidité humaine et préconise l’abandon de tout
sentiment et même de l’existence : « Si tu ne sais pas user de la vie, cède
la place à ceux qui le savent. Tu as assez joué, tu as assez mangé, assez bu ;
il est temps de faire retraite, car tu pourrais t’enivrer et devenir la risée
des jeunes gens, chez lesquels cette débauche est plus excusable que chez un
homme de ton âge (Horace). » — « Démocrite, voyant que les ans avaient
affaibli ses facultés, se donna volontairement la mort (Lucrèce). » —
Antisthène exprime la même idée : « Il faut faire provision de sens pour
comprendre, ou se munir d’un licol pour se pendre. » — Chrysippe fait tenir au
poète Tyrtée un propos analogue : « Il nous faut arriver à la vertu ou à la
mort. » — Cratès disait également : « L’amour se guérit comme la faim, ou
encore avec le temps ; ceux auxquels ni l’un ni l’autre de ces deux moyens ne
peuvent donner satisfaction n’ont qu’à se mettre la corde au cou. » — Sextius,
dont Sénèque et Plutarque parlent avec tant de considération, avait tout
abandonné pour se livrer à l’étude de la philosophie. Ses études ne progressant
que lentement et se prolongeant, il décida de se précipiter dans la mer : ne
pouvant atteindre à la science, il se donnait la mort. — Voici les termes mêmes
de la loi que les Stoïciens posaient à ce sujet : « Si d’aventure survient
quelque disgrâce à laquelle on ne peut apporter remède, le port est proche ;
l’on peut se sauver à la nage en abandonnant son corps, comme d’une barque qui
fait eau. C’est la peur de mourir et non le désir de vivre, qui fait que le fou
est attaché à son corps. »
La simplicité et l’ignorance sont
des conditions de vie heureuse. — La simplicité dans l’existence la rend plus
agréable, et aussi plus innocente et meilleure, ainsi que je l’ai dit plus
haut. Les simples et les ignorants, dit saint Paul, s’élèvent et gagnent le
ciel ; nous, avec tout notre savoir, nous nous effondrons dans les abimes
infernaux. — Je ne rappellerai ni Valens, ennemi déclaré des sciences et des
lettres, ni Licinius, ces deux empereurs romains qui les tenaient pour le
poison et la peste de tout état politique ; ni Mahomet qui, ai-je entendu dire,
interdit la science à l’homme ; mais j’invoquerai l’exemple de Lycurgue.
L’autorité de ce grand législateur doit être d’un grand poids, comme aussi
cette législation divine qui a droit à tous nos respects, qu’il avait donnée à
Lacédémone, et qui, si grande et si admirable, y fit régner si longtemps la
vertu et le bonheur, sans qu’y fussent admises la connaissance et la pratique
des lettres. — Ceux de retour de ce monde nouveau, que les Espagnols ont
découvert au temps de la génération qui nous a précédés, peuvent témoigner
combien ces nations qui n’ont ni lois, ni magistrats, vivent mieux gouvernés et
ordonnés que nous chez qui les fonctionnaires sont en plus grand nombre que
ceux qui ne le sont pas, et où les lois outrepassent en nombre celui des actes
à juger : « Ils ont les poches et les mains pleines d’ajournements, de
requêtes, d’informations, de lettres de procuration et aussi de liasses de
gloses, de consultations et de procédures. Avec de telles gens, les malheureux
ne sont jamais en sûreté dans une ville ; ils sont assiégés par derrière, par devant,
de tous côtés, par une foule de notaires, de procureurs et d’avocats (Arioste).
»
Un sénateur romain des derniers siècles de l’empire
exprimait cette même idée : « Nos prédécesseurs disait-il, exhalaient une forte
odeur d’ail, mais avaient l’estomac parfumé par une bonne conscience, tandis
qu’à notre époque, les gens répandent une agréable senteur, mais à l’intérieur
c’est une odeur nauséabonde produite par la fermentation de tous les vices » ;
autrement dit, suivant ma manière de voir, avec beaucoup de savoir et de
capacité, ils manquaient totalement de conscience dans leur conduite. — Le
manque d’éducation, l’ignorance, la simplicité d’esprit, la rudesse
accompagnent d’ordinaire l’innocence ; la curiosité, la subtilité, le savoir
trainent la malice à leur suite ; l’humilité, la crainte, l’obéissance, la
bonté poussée jusqu’à la faiblesse, qui sont les basse essentielles sur
lesquelles repose la conservation de la société humaine, sont le propre d’une
âme vide, docile, présumant peu d’elle-même.
Funestes effets de la curiosité et
de l’orgueil. — Les chrétiens savent mieux que personne combien la curiosité est un mal
naturel et originel chez l’homme. Son désir de croître en sagesse et en savoir
fut la cause première de la ruine du genre humain ; c’est là ce qui l’a
précipité vers la damnation éternelle : l’orgueil l’a perdu et corrompu. C’est
l’orgueil qui jette l’homme hors des voies communes, qui lui fait embrasser les
nouveautés, préférer être le chef d’une troupe errante et dévoyée dans un
sentier de perdition, être professeur enseignant l’erreur et le mensonge,
plutôt que disciple dans une école où s’enseigne la vérité et marcher, sous la
direction d’autrui, sur la grande route bien entretenue et qui mène droit au
but ; c’est peut-être ce que rend cette ancienne maxime grecque : « La
superstition suit l’orgueil et lui obéit comme à son père. » Ô présomption,
combien tu nous es nuisible !
À quoi Socrate a dû le nom de sage. — Lorsque
Socrate fut avisé que le dieu de la Sagesse lui avait attribué la qualification
de sage, il en fut étonné. Se sondant, s’examinant, il ne trouvait rien qui pût
motiver cette déclaration de la divinité, parce qu’il connaissait nombre de
justes, de tempérants, de vaillants, de savants au même degré que lui, plus
éloquents, plus beaux, plus utiles à leur pays. Il finit par conclure que ce
qui pouvait le distinguer des autres et faire qu’il fût un sage, c’est que
lui-même ne se considérait pas comme tel ; que son dieu devait tenir comme une
bien singulière bêtise de la part de l’homme, l’opinion que celui-ci se fait de
sa science et de sa sagesse ; et que la meilleure doctrine qu’il peut avoir est
l’ignorance, comme la simplicité d’âme est sa meilleure sagesse. Nos livres
saints déclarent bien misérables ceux qui ont pour eux-mêmes trop d’estime : «
Tu n’es que boue et cendre, y lisons-nous, y a-t-il vraiment là de quoi te
glorifier ? » Et cet autre passage : « Dieu a fait l’homme semblable à une ombre
» ; qu’en peut-on voir, quand, la lumière s’éloignant, l’ombre s’évanouit ? De
fait, nous ne sommes rien.
Les recherches sur la nature divine
sont condamnables. — Il s’en faut de tant que nous puissions atteindre les hauteurs où plane
la divinité, que les œuvres du Créateur qui tiennent le plus de lui, qui
portent le mieux son empreinte, sont celles que nous comprenons le moins. Se
trouver en présence d’une chose incroyable, est pour le chrétien une occasion
de croire ; cette chose est d’autant plus rationnelle, qu’elle échappe
davantage à la raison humaine ; si celle-ci pouvait la comprendre, ce ne—
serait plus un miracle ; si elle avait son similaire, elle ne serait pas
unique. « On connaît mieux Dieu, en ne cherchant pas à le comprendre, »
dit saint Augustin. « Il est plus saint et plus respectueux de croire que
d’approfondir ce que font les dieux, » dit Tacite. Platon, lui aussi, estime
que c’est en quelque sorte une impiété que de s’enquérir trop curieusement de
Dieu, du monde et des causes premières des choses. Enfin, nous lisons dans
Cicéron : « Il est difficile de connaitre l’auteur de cet univers ; et, si
on parvient à le découvrir, il est impossible de le faire comprendre au
vulgaire. » — Dieu est puissance, vérité et justice, disons-nous ; ces mots
éveillent une idée de grandeur, mais ce qu’ils représentent exactement, nous ne
le voyons pas, nous ne le concevons pas. Nous disons que Dieu éprouve de la
crainte, qu’il est courroucé, qu’il aime, « exprimant des choses divines en
des termes humains (Lucrèce) » ; ce sont là des agitations, des émotions
dont nous sommes susceptibles, mais qui ne peuvent se produire en Dieu comme
nous les éprouvons, pas plus que nous ne sommes capables de comprendre la façon
dont il les ressent. Dieu seul a possibilité de se connaitre et d’expliquer ses
actes, qui ne peuvent se traduire qu’improprement en notre langage, dont il use
cependant pour s’abaisser et descendre jusqu’à nous qui gisons à terre. Comment
la prudence, qui est l’intermédiaire entre le bien et le mal, pourrait-elle
être son fait à lui, qu’aucun mal ne peut atteindre ? Qu’a-t-il à faire de la
raison et de l’intelligence qui, de choses qui nous échappent en partie, nous
permettent de déduire des choses nettement définies, lui pour qui il n’y a rien
d’obscur ? La justice, qui a pour but d’attribuer à chacun ce qui lui
appartient, est une conséquence de ce que les hommes vivent en société, où tout
est pêle-mêle ; elle ne saurait par suite entrer dans les attributs de Dieu. La
tempérance consiste dans la modération apportée dans la jouissance de nos
voluptés corporelles, quel rapport peut-elle avoir avec la divinité ? Le
courage que nous apportons à supporter la douleur, le travail, les dangers
n’est pas davantage son fait, parce que ces trois choses lui sont absolument
étrangères. Ce sont ces mêmes considérations qui font qu’Aristote tient Dieu
pour exempt de vices et de vertus : « Il n’est susceptible ni d’amour, ni de
haine, parce que tout ce qui est tel, est le propre d’êtres faibles (Cicéron).
»
Ce que nous possédons de la vérité,
ce n’est pas avec nos propres forces que nous y sommes arrivés. — Ce que
nous pouvons concevoir de la Vérité, quoi que ce soit que nous en connaissions,
ce n’est pas par nous-mêmes que nous y sommes arrivés ; cela, Dieu nous l’a
bien montré en allant faire choix, dans le bas peuple, de gens simples et
ignorants pour nous instruire de ses admirables secrets. Notre foi, ce n’est
pas nous qui l’avons acquise ; c’est un présent que nous devons uniquement à la
libéralité d’autrui. Ce n’est pas par notre raisonnement, par notre
intelligence, que nous avons été amenés à notre religion ; c’est par le fait
d’une autorité en dehors de nous, qui l’a ainsi voulu. La faiblesse de notre
jugement a fait en cela plus que sa force, notre aveuglement plus que notre
clairvoyance. C’est grâce à notre ignorance plus qu’à notre savoir, que nous
sommes arrivés à la connaissance des vérités divines. Il n’est pas étonnant du
reste que nos moyens, qui sont ceux que nous tenons de la nature et qui ne
s’appliquent qu’aux choses de la terre, ne puissent arriver à la conception de
choses surnaturelles et célestes. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous
y prêter, en y apportant obéissance et soumission, car il est écrit : « Je
détruirai la sagesse des sages, j’abattrai la prudence des prudents. » Où est
le sage, où est celui qui, en ce siècle, a écrit ou discuté sur ces questions ?
Dieu a bien réellement abêti la sagesse humaine, puisque par elle le monde
n’ayant pu arriver à la connaissance de Dieu, il lui a plu pour sauver les
croyants de recourir à la prédication de gens simples et ignorants.
À la fin de leur vie, les plus
savants philosophes se sont aperçus qu’ils n’avaient rien appris. — Examinons
donc si, finalement, il est au pouvoir de l’homme de trouver ce qu’il cherche,
et si cette recherche à laquelle il s’est livré pendant tant de siècles l’a
enrichi de quelque force nouvelle et de quelque vérité solide ; je crois qu’on
reconnaîtra, si l’on parle en conscience, que tout ce qu’il a retiré d’une si
longue poursuite, est d’avoir appris à constater son impuissance. Par cette
longue étude, l’ignorance qui de par notre nature est en nous, s’est confirmée
et a été démontrée. Il est advenu aux vrais savants ce qui advient aux épis de
blé, lesquels vont s’élevant, dressant fièrement leur tête, tant qu’ils sont
vides, et qui, lorsqu’ils sont pleins, que les grains grossissent et viennent à
maturité, s’inclinent et baissent la tête par humilité ; de même, ces hommes
après avoir tout essayé, tout sondé et, dans cet amas de science, dans cette
masse si considérable de choses si diverses, n’avoir rien trouvé de solide et
de ferme, rien si ce n’est la vanité, ont renoncé à leurs présomptions et
reconnu le peu qu’ils sont en réalité. C’est ce que Velleius impute à Cotta et
à Cicéron, « d’avoir appris de Philon qu’ils n’ont rien appris ». — Phérécide,
l’un des sept sages de la Grèce, aux approches de la mort, écrivait à Thalès :
« J’ai prescrit à mon entourage, après qu’il m’aura enterré, de te porter mes
écrits. S’ils te contentent, toi et les autres sages, publie-les ; sinon,
anéantis-les. Ils ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse moi-même ;
aussi je ne prétends point connaître la vérité, ni même y atteindre,
j’entrevois les choses plus que je ne les pénètre. » — Socrate, l’homme le plus
sage qui fut jamais, répondit, quand on lui demanda ce qu’il savait, qu « ’il
était une chose qu’il savait bien, c’est qu’il ne savait rien ». Sa réponse
confirme ce qui se dit couramment, que, si étendu que soit ce que nous savons,
c’est peu de chose à côté de ce que nous ignorons ; autrement dit, que cela
même que nous estimons savoir n’est qu’une parcelle bien faible de notre
ignorance.
Nous connaissons les choses, dit Platon, telles
qu’elles nous apparaîtraient en songe, et nous les ignorons dans leur vérité. «
Presque tous les anciens ont dit que nous ne pouvons rien connaître, rien
comprendre, rien savoir, parce que nos sens sont bornes, notre intelligence
trop faible et la vie trop courte (Cicéron). » Cicéron lui-même, qui
cependant tire toute sa valeur de son savoir, commençait sur sa vieillesse, au
dire de Valère Maxime, à tenir les lettres en petite estime. Dans le temps
qu’il s’y adonnait, c’était sans parti pris pour aucune opinion, inclinant
tantôt vers une secte, tantôt vers une autre, suivant ce qui lui semblait le
plus probable, ne se départissant jamais du doute qui est le fonds de la
doctrine de l’Académie : « Je vais parler, mais sans rien affirmer ; je
chercherai toutes choses, doutant le plus souvent et me défiant de moi-même
(Ciceron). »
Examinons jusqu’à quel degré de
connaissances ont pu parvenir les plus grands génies. — J’aurais trop beau jeu à
considérer l’homme dans son ensemble et dans ce qu’il est le plus ordinairement
; et cependant si j’en agissais ainsi, je ne ferais que l’imiter, lui qui juge
de la vérité, non d’après la valeur des témoignages, mais d’après leur nombre.
Laissons là le peuple, « qui dort lorsqu’il veille, qui est presque mort
quoiqu’il vive et ait les yeux ouverts (Lucrèce) », qui ne se sent pas, ne
se juge pas, et laisse oisives la plupart de ses facultés naturelles ; prenons
ce que l’humanité offre de mieux. — Étudions-le dans ce petit nombre d’hommes
excellents, triés avec soin, qui, naturellement doués d’une force d’âme
particulièrement belle, l’ont de plus trempée, affinée soigneusement par
l’étude, par l’art, s’élevant aussi haut que la sagesse humaine s’y prête. Ces
gens ont travaillé leur âme de toutes façons, sous toutes ses faces, la
préparant à tout ; puisant à toutes les sources étrangères susceptibles de lui
venir en aide, tout ce qu’elle pouvait s’assimiler ; l’enrichissant, l’ornant
de tout ce qui peut s’emprunter et concourir à sa commodité, tant vis-à-vis
d’elle-même que vis-à-vis d’autrui. En eux, la nature humaine atteint son plus
haut degré de perfection : ils ont doté le monde de lois et d’institutions, y
ont développé les arts et les sciences, et lui ont donné pour se conduire
l’exemple de mœurs admirables ; ce sont ceux-là seuls dont j’invoquerai le
témoignage et l’expérience. Voyons jusqu’où ils sont allés, et ce à quoi ils
s’en sont tenus ; les maladies et les défauts que nous relèverons dans cette
élite, nous pourrons tous hardiment avouer en être atteints.
Il y a trois manières en général de
philosopher. — Quiconque
cherche quelque chose, en vient à déclarer : ou qu’il l’a trouvée, ou qu’elle
ne peut se découvrir, ou qu’il continue ses recherches. Toute la philosophie
tend à l’une de ces trois conclusions ; son but est de rechercher la vérité, de
la pénétrer et de s’en convaincre. Les Péripatéticiens, les Épicuriens, les
Stoïciens et autres, estiment l’avoir trouvée ; ils ont établi quelles
connaissances nous possédons et les tiennent comme des données offrant toute
garantie de certitude. — Clitomaque, Carnéade et les Académiciens en général,
désespèrent de voir aboutir les recherches auxquelles ils se sont livrés, et
jugent que l’imperfection de nos moyens d’investigation ne le permettent pas ;
d’où ils concluent à la faiblesse et à l’ignorance de l’homme. Leur doctrine a
été très répandue, elle compte parmi ses adeptes, les plus nobles esprits. —
Pyrrhon et les autres Sceptiques ou Épéchistes, dont les dogmes, disent
quelques auteurs anciens, sont tirés d’Homère, des sept sages, d’Archiloque,
d’Euripide, école à laquelle se rattachent Zénon, Démocrite, Xénophane,
envisagent que la vérité est encore à trouver. Ils estiment que ceux qui
croient la tenir sont dans la plus profonde erreur, et que ceux-là mêmes qui
affirment que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre, sont,
bien qu’à un degré moindre, encore trop hardis dans leur assertion, parce
qu’établir dans quelle mesure nous pouvons connaître et juger de la difficulté
des choses, est une science si élevée, dépassant tellement toute autre, qu’ils
doutent que l’homme soit à même de la posséder : « Quiconque pense qu’on ne
peut rien savoir, ne sait même pas si l’on sait quelque chose qui permette
d’affirmer qu’on ne sait rien (Lucrèce). »
L’ignorance qui se connaît, se juge et se condamne,
n’est pas l’ignorance absolue, il faudrait pour cela qu’elle s’ignorât ; ce
n’est donc pas d’ignorance, mais d’hésitation que les Pyrrhoniens font
profession ; ils doutent, s’enquièrent, n’assurent rien et ne répondent de
rien. L’âme conçoit, désire et admet ; de ces trois impressions, ils éprouvent
les deux premières et cherchent à échapper à la dernière, demeurant dans
l’ambiguïté sans incliner ni approuver, si peu que ce soit, dans un sens ou
dans un autre. Ces trois facultés de l’âme, Zénon les traduisait par gestes :
la main étendue et ouverte figurait l’apparence sous laquelle les choses se
présentent ; ouverte à moitié, les doigts un peu repliés, signifiait le
consentement, le désir que nous avons de les approfondir ; le poing fermé, la
compréhension que nous en acquérons ; la main gauche saisissant le poing ainsi
fermé et l’étreignant, c’était la science qui les met en notre pouvoir.
État d’esprit et doctrine des
Pyrrhoniens. — Avec une
semblable disposition d’esprit, un jugement dont ils sont toujours maîtres, que
rien ne fait fléchir, qui écarte tout ce qui lui est soumis comme inapplicable
et inadmissible, les philosophes de cette école en arrivent à leur ataraxie : à
cette impassibilité qui les caractérise et est la condition d’une vie paisible,
calme, exempte des agitations que nous causent le sentiment et la connaissance
que nous pouvons avoir des choses et donnent naissance à la crainte, à
l’avarice, à l’envie, aux désirs immodérés, à l’ambition, à l’orgueil, à la
superstition, à l’amour de la nouveauté, à la rébellion, à la désobéissance, à
l’opiniâtreté et à la plupart des maux auxquels notre corps est exposé.
Ce procédé les dispense même d’être intransigeants sur
ce qui est la base de leur doctrine, qu’ils ne défendent que mollement ; ils ne
redoutent pas de revenir sur ce qui a déjà été discuté ; s’ils soutiennent que
la pesanteur tend à attirer les corps en bas, ils seraient bien au regret qu’on
les crut sur parole ; ils ne demandent qu’à être contredits pour faire naître
le doute et surseoir au jugement qu’on peut porter, ce qui est le but qu’ils se
proposent. Ils n’émettent de proposition que pour les opposer à celles qu’ils
supposent être dans l’idée de leurs adversaires. Si vous adoptez leur manière
de voir, ils soutiendront volontiers, eux aussi, la thèse contraire ; pour eux,
c’est tout un, ils n’ont pas de préférence. Posez que la neige est noire, ils
s’attacheront à prouver que non, qu’elle est blanche ; dites qu’elle n’est ni
l’une ni l’autre, ils se mettront à démontrer qu’elle est l’une et l’autre ; si
vous arrivez à conclure que vous ne savez pas au juste ce qui en est, ils
s’évertueront à établir que vous le savez fort bien ; et, lors même que, par le
raisonnement, vous établiriez d’une manière évidente que vous doutez de ce qui
peut en être, ils discuteront pour vous prouver que le doute n’existe pas en
vous ou que vous ne sauriez prouver que ce doute est fondé et subsiste
réellement.
Toutes les opinions, d’après eux,
étant contestables, il n’y a pas de raison pour adopter plutôt l’une que
l’autre. — En
concluant ainsi au doute, qui lui-même est sans consistance, les Pyrrhoniens se
donnent la possibilité d’être de plusieurs opinions et de se diviser sur les
questions qu’ils traitent, sur celles en particulier où ils ont déjà établi de
plusieurs façons qu’il y a doute et ignorance. Pourquoi ne leur serait-il pas
permis de douter, disent-ils, alors qu’il est admis chez les philosophes
dogmatistes que l’un peut dire vert et l’autre jaune ? Y a-t-il quelque chose
qu’on puisse vous proposer de reconnaître ou de réprouver et qu’il ne soit pas
loisible de considérer comme présentant de l’ambiguïté ? Et tandis que, soit
par suite des coutumes de leur pays, soit par suite de leur éducation de
famille, soit par hasard, les autres peuvent, comme emportés par la tempête,
sans y avoir réfléchi et sans avoir eu à choisir, souvent même avant d’avoir
l’âge de raison, se trouver portés vers telle ou telle opinion, vers la secte
des Stoïciens ou celle des Épicuriens, et y sont dès lors inféodés, asservis
pour ainsi dire, comme dans un étau d’où ils ne peuvent se dégager : « attachés
à n’importe quelle doctrine, comme à un rocher sur lequel la tempête les aurait
jetés (Ciceron) », pourquoi ne leur concéderait-on pas, à eux aussi, de
conserver leur liberté d’appréciation et la possibilité de considérer toutes
choses sans qu’il leur soit imposé d’obligation qui les entrave dans le
jugement qu’ils en portent : « d’autant plus libres et indépendants qu’ils
ont une pleine puissance de juger (Ciceron) » ? N’y a-t-il pas avantage à
être dégagé des nécessités qui contiennent les autres ? Ne vaut-il pas mieux
demeurer en suspens, que de s’embarrasser en tant d’erreurs, produit de
l’imagination humaine ! N’est-il pas préférable de réserver sa conviction, que
de se mêler à ces discussions séditieuses et querelleuses ! Qu’irai-je choisir
? « Ce qu’il vous plaira, pourvu que vous fassiez un choix. » C’est là une bien
sotte réponse, c’est pourtant celle à laquelle aboutit le dogmatisme, qui ne
nous permet pas d’ignorer ce que nous ignorons. — Adoptez le parti
incontestablement le meilleur, il ne sera jamais si sûr, qu’il ne vous faille,
pour le défendre, attaquer et combattre cent et cent partis contraires ; ne
vaut-il pas mieux se tenir hors de la mêlée ? Il vous est permis d’épouser la croyance
d’Aristote sur l’éternité de l’âme, de la faire vôtre au même degré que votre
honneur et votre vie ; vous pouvez discuter Platon et le contredire sur ce
point, et il leur serait interdit d’en douter ! Il est loisible à Panétius de
suspendre son jugement en ce qui touche la connaissance de l’avenir tirée de
l’examen de victimes immolées par le sacrificateur, de l’interprétation des
songes, des oracles et de toutes les autres pratiques semblables auxquelles
croient les Stoïciens ; pourquoi un sage ne pourrait-il en toutes choses oser
ce que Panétius ose sur ces points admis par ses maitres, qui ont reçu
l’assentiment général de l’école à laquelle il appartient et où il enseigne ?
Quand c’est un enfant qui porte un jugement, il parle de ce qu’il ne sait pas ;
quand c’est un savant, il obéit à ses préoccupations.
Ces philosophes qui doutent de tout se sont ménagé un
merveilleux avantage pour les luttes dans lesquelles ils peuvent se trouver
engagés, en renonçant à parer les coups que leur portent leurs adversaires ;
peu leur importent ceux qu’ils reçoivent, pourvu qu’ils frappent. Tout leur est
bon : s’ils ont le dessus, vos arguments sont sans valeur ; si c’est vous qui
l’emportez, ce sont les leurs qui sont en défaut ; — s’ils font erreur, cela
démontre que l’ignorance existe ; si c’est vous qui vous trompez, c’est vous
qui fournissez la preuve de son existence ; — s’ils arrivent à prouver que rien
n’est sûr : c’est bien, ils satisfont à la thèse qu’ils défendent ; s’ils n’y
parviennent pas : c’est encore bien, de ce fait même, elle n’en reçoit pas
moins confirmation ; « de la sorte, trouvant sur un même sujet des raisons
égales pour et contre, il leur est facile dans un sens ou dans l’autre de
suspendre leur jugement (Cicéron) ». Ils estiment qu’il est beaucoup plus
aisé d’établir les raisons qui font qu’une chose est fausse, que celles
prouvant qu’elle est vraie ; ce qui n’est pas, que ce qui est ; ce qu’ils ne
croient pas, que ce qu’ils croient. Leurs tours de phrase habituels sont : « Je
ne prétends pas avoir établi que » ; — « Il n’y a pas de raison pour qu’il en
soit plutôt ainsi qu’autrement », ou « pour éliminer l’un plutôt que l’autre »
; — « Je ne saisis pas » ; — Les apparences sont égales de part et d’autre » ;
— « Il n’y a pas lieu de parler plutôt pour que contre » ; — « Rien ne semble
vrai, qui ne puisse paraitre faux ». Leur mot sacramentel est : « J’hésite »,
c’est-à-dire « J’argumente, mais m’en tiens là et ne me prononce pas » ; ces
phrases de parti pris et autres analogues, sont leur continuel refrain. Cela a
pour effet qu’éludant nettement et de la façon la plus absolue, obligation de
se prononcer, de propos délibéré, ils ajournent tout jugement ; ils ne font
usage de leur raison que pour rechercher des points de discussion et discuter,
jamais pour opter et prendre une décision. Qu’on se figure un continuel aveu
d’ignorance, un jugement toujours indécis et sans idées propres sur quelque
sujet que ce soit, telle est l’école de Pyrrhon. Si je cherche à peindre de mon
mieux cet état d’esprit, c’est que beaucoup ne s’en rendent que difficilement
compte, et que ceux mêmes qui ont écrit sur ce sujet, l’ont exposé un peu
obscurément et de façons diverses.
Dans la vie ordinaire ils agissent
comme tout le monde, se soumettant aux lois et aux usages établis. — Dans le
courant ordinaire de la vie, ces philosophes agissent comme tout le monde ; ils
se prêtent à la satisfaction des penchants naturels, à l’impulsion et à la
contrainte qu’exercent les passions, aux obligations imposées par les lois et
les coutumes, aux traditions d’après lesquelles les arts s’exercent : « car
Dieu n’a pas voulu que nous pénétrions le sens des choses ; il nous en permet
seulement l’usage (Cicéron) ». Ils y subordonnent leurs actions dans la vie
commune, sans marquer à cet égard leurs préférences, ni émettre de jugement, ce
qui ne cadre guère avec ce qu’on dit de Pyrrhon, quand on le représente stupide
et ne tenant compte de rien, immobile, farouche et insociable dans ses
relations, allant droit devant lui au risque de se heurter aux charrettes ou de
donner dans les précipices, refusant de se soumettre aux lois établies. Le
dépeindre tel, c’est exagérer sa règle de conduite : il n’a voulu être ni une
pierre, ni une souche ; il a voulu être un homme vivant, discourant, raisonnant,
jouissant de tous les plaisirs et commodités que la nature met à notre
disposition, usant de toutes ses facultés physiques et intellectuelles,
honnêtement et dans la mesure où cela est licite. Ce à quoi il a de bonne foi
renoncé et qu’il a abandonné, c’est le droit fantastique, imaginaire et faux
que l’homme s’est arrogé d’établir, d’ordonner et de régenter la vérité. — Du
reste, il n’y a pas de secte qui ne soit contrainte de permettre au sage, afin
de pouvoir vivre, de subir nombre de choses qu’il ne comprend pas, qu’il ne
saisit pas, qui échappent à sa volonté. Si, par exemple, il entreprend un
voyage par mer, il mettra son dessein à exécution, sans être certain de
l’utilité qu’il en retirera ; il s’efforcera de faire que le vaisseau soit bon,
le pilote expérimenté, la saison favorable, mais ce ne sont là que des
garanties de probabilité, et il devra s’y abandonner, se confiant à des
apparences, à moins qu’elles ne soient absolument contraires. Il a un corps, il
a une âme, les sens le poussent, l’esprit l’agite. Bien qu’il ne se sente pas
cette compétence spéciale qui permet de porter un jugement, et qu’il
reconnaisse qu’il ne saurait se prononcer en toute assurance, parce qu’en
chaque chose il peut y avoir du faux autant qu’il lui semble y avoir du vrai,
il ne laisse pas néanmoins de conduire sa vie dans les conditions les plus
larges et les plus commodes. — Combien d’arts reposent sur des conjectures plus
que sur la science ; combien où la question du vrai et du faux importe peu et
où ce qui semble être est la seule règle ! Le vrai et le faux existent,
disent-ils, et nous avons en nous les moyens de nous livrer à leur recherche,
mais ne sommes pas à même de vérifier la valeur de ce que nous trouvons. Il
vaut beaucoup mieux pour nous, ne pas nous livrer à de vaines recherches et
nous en remettre simplement à l’ordre établi en ce monde. Une âme exempte de
préjugés est un avantage précieux pour notre tranquillité. Les gens qui jugent
et contrôlent leurs juges, ne se soumettent jamais avec une entière conviction.
Les esprits simples et peu curieux
sont plus faciles à gouverner que tous autres. — Combien plus dociles aux lois de
la religion comme à celles de la politique et plus faciles à conduire sont les
esprits simples et qui ne sont pas curieux, comparés à ceux qui scrutent et
dogmatisent les choses divines et humaines ! Rien de ce qui touche l’homme ne
présente une plus incontestable utilité, que cette simplicité. En cette
disposition, il apparait nu et vide, conscient de sa faiblesse naturelle, mais
susceptible cependant de recevoir d’en haut, dans une certaine mesure, la force
qui lui fait défaut ; étranger à toutes connaissances humaines, il est par là
d’autant plus préparé à ce que la science divine élise domicile en lui ; il
fait abstraction de son propre jugement, pour faire plus large place à la foi ;
il croit et n’introduit aucun dogme contraire aux lois et à ce qui est
d’observance générale ; humble, obéissant, discipliné, studieux, ennemi juré de
l’hérésie, il est par suite exempt de ces vaines opinions contraires à la
religion, introduites par les sectes dissidentes ; c’est une page blanche,
prête à recevoir tout ce qu’il plaira à Dieu d’y tracer. Nous valons d’autant
plus que nous nous reportons davantage vers Dieu et que, renonçant à
nous-mêmes, nous nous remettons plus complètement à lui : « Accepte de bonne
grâce, dit l’Ecclésiaste, les choses avec la forme et le goût sous lesquels, au
jour le jour, elles se présentent à toi ; le reste est en dehors de ce que tu
peux arriver à connaître : Dieu sait que les pensées des hommes ne sont que
vanité. »
Les dogmatistes prétendent avoir
trouvé la vérité ; leur assurance ne fait guère que masquer leur doute et leur
ignorance. — Donc, sur
trois catégories embrassant la généralité des sectes philosophiques, deux font
profession expresse de doute et d’ignorance ; quant à la troisième, celle des
dogmatistes, il est aisé de reconnaitre que la plupart ne semblent affirmer que
pour se donner meilleure contenance ; ils n’ont pas tant en vue de nous amener
à quelque certitude, qu’à nous montrer à quel degré ils en sont arrivés, dans
cette chasse à la poursuite de la vérité que « les savants supposent, plutôt
qu’ils ne la connaissent ». — Pour initier Socrate à ce qu’il sait des
dieux, du monde et des hommes, Timée lui propose de s’en entretenir d’homme à
homme, et de tenir comme suffisantes les raisons qu’il donnera, si elles ont ce
même caractère de probabilité qu’on admet pour des questions autres ; car pour
ce qui est de raisons indiscutables dans toute la force du terme, il n’en peut
produire, ni lui, ni tout autre mortel quel qu’il soit. C’est ce qu’un
philosophe de cette école exprime ainsi dans un discours de compréhension
facile et fort connu sur le mépris de la mort : « Je m’expliquerai comme je
pourrai ; mais n’allez pas prendre mes paroles pour des oracles, comme si elles
sortaient de la bouche d’Apollon pythien ; faible mortel, je ne poursuis que le
probable (Cicéron). » Ailleurs, ce même philosophe traduit le texte même de
Platon : « Si, discourant sur la nature des dieux et l’origine du monde, je
m’explique imparfaitement, n’en soyez pas étonnés ; rappelez-vous que moi qui
vous parle et vous qui m’écoutez, nous sommes des hommes et que vous n’avez
rien à me demander de plus que des probabilités (Cicéron). » — Aristote, lui,
nous présente d’ordinaire une foule d’opinions et de croyances qu’il met en
parallèle avec les siennes, pour nous montrer combien celles-ci outrepassent
les autres et combien il approche de plus près de la vraisemblance ; mais ce
n’est pas sur l’autorité et le témoignage d’autrui que la vérité s’établit.
Quant à Épicure, il est à observer que, dans ses écrits, il évite
religieusement d’en citer aucun.
Souvent les philosophes affectent
d’être obscurs pour ne pas révéler l’inanité de leur science. — Aristote
est le prince des dogmatistes et cependant nous apprenons de lui que beaucoup
de savoir nous porte à douter plus encore. Souvent on le voit s’entourer de
parti pris d’une obscurité épaisse et inextricable, au point qu’on ne peut
démêler son avis ; c’est là, en fait, du pyrrhonisme sous une forme qui le
dissimule. Écoutez la déclaration de Cicéron nous exposant l’idée essentielle
de cette école, en nous la donnant comme sienne : « Ceux qui voudraient
savoir ce que nous pensons de chaque chose, sont trop curieux… Ce principe, en
philosophe, de disputer de tout sans décider sur rien, établi par Socrate,
repris par Arcésilas, affirmé par Carnéade, a fleuri jusqu’à nos jours… Nous
sommes de l’école qui dit que le faux est partout mêlé an vrai et lui ressemble
si fort qu’il est impossible de les discerner d’une manière certaine. » —
Pourquoi non seulement Aristote, mais la plupart des philosophes ont-ils
affecté de présenter toutes les questions sous une forme obscure, si ce n’est
pour faire ressortir combien elles sont oiseuses, et amuser la curiosité de
notre esprit en les lui donnant en pâture, os creux et décharné qu’on lui livre
à ronger. Clitomaque affirmait n’être jamais parvenu à savoir, par les écrits
de Carnéade, de quelle opinion il était. C’est pour ce motif qu’Épicure a évité
dans les siens d’être clair, et que ceux d’Héraclite lui ont valu d’être
surnommé « le Ténébreux ». Être difficile à comprendre est une monnaie
dont usent les savants, comme les prestidigitateurs qui font des tours de
passe-passe pour empêcher qu’on aperçoive l’inanité de leur art, ce dont la
bêtise humaine se paie aisément : « C’est par l’obscurité de son langage
qu’Héraclite s’est attiré la vénération des ignorants ; les sots en effet
n’estiment et n’admirent que ce qui leur est présenté en termes énigmatiques
(Lucrèce). »
Certains ont dédaigné les arts
libéraux, même les sciences, prétendant que ces études détournent des devoirs
de la vie. — Cicéron
reproche à certains de ses amis de consacrer à l’astronomie, au droit, à la
dialectique et à la géométrie, plus de temps que ces sciences ne méritent, et,
que cela les détourne des devoirs de la vie qui sont et plus honnêtes et plus
utiles. Les philosophes cyrénaïques méprisent au même degré la physique et la
dialectique. Zénon, au début de ses écrits sur la République, déclare inutiles
toutes les branches d’éducation libérale. Chrysippe dit que ce que Platon et
Aristote ont écrit sur la logique, ne l’a été de leur part qu’à titre
d’exercice et pour se jouer, ne pouvant croire qu’ils se soient appliqués à
parler sérieusement d’un sujet aussi creux. Plutarque en dit autant de la
métaphysique. Épicure y eût ajouté la rhétorique, la grammaire, la poésie, les
mathématiques et toutes les autres sciences en général, la physique excepté,
Socrate lui aussi, les dédaignait toutes, hors celles traitant des mœurs et de
la conduite dans la vie. On pouvait s’enquérir de quoi que ce fût auprès de
lui, il arrivait toujours à amener son interlocuteur à un retour sur sa vie
présente et sa vie passée qu’il examinait et jugeait, estimant tout autre
enseignement subordonné à celui-ci et ne venant qu’en surnombre : « J’aime
peu les lettres qui n’ont pas servi à rendre vertueux ceux qui les pratiquent
(Salluste). » La plupart des sciences ont donc été tenues en peu de
considération par ces grands penseurs qui, toutefois, n’ont pas jugé hors de
propos d’y exercer leur esprit, alors même qu’ils n’avaient pas à en retirer un
profit sérieux.
On ne sait si Platon était
dogmatiste ou sceptique ; ses opinions ont donné naissance à dix sectes
différentes. — Au
surplus, les uns tiennent Platon pour un dogmatiste ; les autres comme ayant le
doute comme principe ; il en est qui le qualifient d’une façon dans certains
cas, de l’autre dans d’autres. Le personnage qui toujours a la haute main dans
ses dialogues, Socrate, pose constamment des questions, pousse à la discussion,
mais jamais n’y met fin et ne conclut ; sa science, de son propre aveu, est
uniquement de présenter des objections. Homère, leur précurseur, a été le point
de départ de toutes les sectes philosophiques sans distinction, montrant ainsi
combien la manière de voir de chacun lui importait peu. On dit que Platon a
donné naissance à dix écoles différentes ; à dire vrai, comparée à la sienne,
il n’est pas, à mon sens, de doctrine plus indécise et moins affirmative.
Socrate disait que les sages-femmes, en prenant le
métier d’aider les autres à engendrer, renoncent pour elles-mêmes à procréer,
et qu’il en était de même de lui. Les dieux lui ayant déféré la qualité de
sage-homme, il s’était lui aussi, par amour pour l’humanité et la pensée,
défait de la faculté d’engendrer, se contentant d’assister ceux qui satisfont à
cette loi de nature, et de leur prêter son secours, aidant aux évolutions de
l’accouchement, lubréfiant les organes, facilitant la sortie de l’enfant,
jugeant de sa conformation, le baptisant, l’élevant, le fortifiant,
l’emmaillotant, le circoncisant ; mettant ses propres moyens à la disposition
d’autrui, en usant pour le préserver du mal et aider à son bien.
On peut en dire autant de la plupart
des philosophes anciens de quelque renom. — Il en est ainsi de la plupart des
auteurs de cette troisième catégorie, et les anciens en avaient déjà fait la
remarque en ce qui touche les écrits d’Anaxagore, Démocrite, Parménide,
Xénophane et autres qui, enquérant plus qu’ils ne se prononcent, donnent de
parti pris à leur style la forme dubitative, alors même qu’ils l’entremêlent de
formes affirmatives. Cela ne se voit-il pas également dans Sénèque et Plutarque
qui, en y regardant de près, parlent d’une même chose, tantôt dans un sens,
tantôt dans un autre ? ceux qui se donnent la tâche de mettre les
jurisconsultes en concordance, doivent tout d’abord mettre chacun d’eux
d’accord avec lui-même. La préférence que, dans ses ouvrages philosophiques,
Platon donne, à bon escient, à la forme dialoguée, me parait provenir de ce que
par le dialogue, mettant ses idées dans la bouche de plusieurs, il peut plus
commodément les exposer dans toute leur diversité et avec toutes les variantes
qu’elles comportent. Traiter les questions en envisageant leurs divers aspects
est une manière de les traiter tout aussi bien et même mieux qu’en les
présentant sous le jour qui leur est favorable ; on peut de la sorte en
disserter plus longuement et avec plus d’utilité. Prenons-nous nous-mêmes comme
exemple : les arrêts de la justice revêtent au plus haut degré un langage
affirmatif et décisif ; ceux notamment que nos parlements rendent en public,
sont éminemment de nature à entretenir chez le peuple le respect qu’il doit à
cette magistrature en raison de la capacité de ceux qui la composent. Or, la
beauté de ces actes ne résulte pas tant de la décision qu’ils renferment (des
décisions, il s’en prend chaque jour, c’est le propre de tout juge), que des
débats et de l’examen des arguments contradictoires que la science du droit permet
de faire valoir. De même le plus large champ est ouvert aux critiques que
portent les philosophes sur leurs opinions réciproques, opinions les plus
diverses et les plus contradictoires, dans lesquelles chacun s’empêtre, soit à
dessein, pour démontrer combien, sur tout sujet, l’esprit humain est vacillant,
soit parce qu’il y est contraint par ignorance lorsque, par sa subtilité, la
question échappe à son entendement, ce qu’exprime cette phrase qui revient si
souvent : « Sur tout sujet glissant et scabreux, réservons notre jugement. »
Euripide dit de même : « La compréhension des œuvres de Dieu, en leurs façons
diverses, nous est une cause de nombreux tracas. » C’est la même idée
qu’Empédocle, comme en proie à une fureur inspirée par les dieux et forcé de se
rendre à la vérité, reproduit souvent dans ses ouvrages : « Non, non ; nous ne
sentons rien, nous ne voyons rien ; tout nous est cache ; il n’est pas une
chose dont nous puissions établir ce qu’elle est » ; ce qui se retrouve aussi
dans ce passage de nos textes sacrés : « Les pensées des mortels sont
timides, leur prévoyance et leurs inventions sont incertaines (Livre de la
Sagesse). »
Le charme que cause la recherche de
la vérité explique que tant de gens s’y adonnent. — Il ne faut pas trouver étrange si ces
gens, tout en désespérant d’atteindre au but, n’ont pas renoncé au plaisir de
poursuivre : l’étude est par elle-même chose agréable ; si agréable que, parmi
les voluptés qu’interdisent les Stoïciens, figure celle provenant des exercices
de l’esprit ; ils la veulent modérée, et trop savoir est à leurs yeux de
l’intempérance. — Démocrite ayant mangé à sa table des figues qui sentaient le
miel, se mit aussitôt à chercher en son esprit d’où leur venait cette douceur
inusitée. Afin de s’en rendre compte, il se levait pour aller voir la place où
ces fruits avaient été cueillis, lorsque sa servante, qui avait saisi le motif
de ce dérangement, lui dit en riant de ne pas s’en mettre davantage en peine,
que c’était elle qui les avait placés dans un récipient où il y avait eu du
miel. Il s’irrita de ce qu’elle lui enlevait ainsi l’occasion de cette
recherche et ôtait matière à sa curiosité : « C’est un déplaisir que tu me
causes, lui dit-il ; mais, va, je n’en rechercherai pas moins comment cela a eu
lieu, comme si c’était un effet de la nature. » Et certainement il n’eût pas
manqué de découvrir une raison présentant les apparences de la vérité, pour
expliquer une chose qui n’était pas et n’existait que dans son esprit. Cette
aventure survenue à un fameux et grand philosophe, nous peint bien le goût de
l’étude arrivé à l’état de passion, au point que nous sommes désespérés
d’arriver à connaitre les choses dont nous nous amusons à poursuivre la
connaissance. — Plutarque cite un pareil exemple de quelqu’un qui se refusait à
être renseigné sur ce qui le laissait indécis, afin de n’être pas privé de la
satisfaction de chercher par lui-même ; comme cet autre qui ne voulait pas que
son médecin lui fit passer l’altération que lui causait la fièvre, pour ne pas
perdre le plaisir de boire pour assouvir sa soif. « Mieux vaut apprendre des
choses inutiles, que de ne rien apprendre (Sénéque). » Ici, aussi bien
qu’en fait de nourriture, le plaisir que nous prenons est souvent tout ce qui
en résulte ; ce que nous mangeons qui nous est agréable, n’est pas toujours
nutritif ou sain, de même ce que notre esprit tire de la science ne laisse pas
d’être voluptueux, alors même que ce n’est ni profitable, ni salutaire.
L’étude de la nature est également
une occupation où se complaît notre esprit. — Voici comment ces philosophes
s’expriment à cet égard : « La contemplation de la nature nourrit l’esprit ;
elle nous élève et nous grandit ; elle fait que par comparaison avec les choses
d’ordre supérieur et célestes, nous nous détachons de ce qui est bas et tient à
la terre ; la recherche des choses grandioses qui nous sont cachées, est très
attachante par elle-même, même pour celui qui n’en retire d’autre fruit que des
motifs de plus pour les respecter et craindre d’en porter jugement » ; ce sont
là les termes mêmes qu’ils emploient. — Le peu de sérieux qui est au fond de
cette curiosité passée à l’état de maladie, apparait encore mieux dans cet
exemple qu’ils citent souvent comme leur faisant honneur : Eudoxe souhaitait
qu’il lui fût donné, ne fut-ce qu’une seule fois, de voir le soleil de près,
d’en saisir la constitution, la grandeur, la beauté ; il priait les dieux de
lui accorder cette faveur, dût-il, du même coup, en être brûlé ; au prix de sa
vie, il demandait à acquérir cette science, dont au même moment il devait
perdre l’usage et la possession, et, pour cette connaissance d’un instant et
éphémère, il renonçait à toutes autres qu’il possédait déjà et pouvait encore
acquérir.
À quelle fin ont été mis en avant
les Atomes d’Épicure, les Idées de Platon, les Nombres de Pythagore. — Je ne me
persuade pas aisément qu’Epicure, Platon et Pythagore nous aient donné, en y
ajoutant foi eux-mêmes, leurs théories des Atomes, des Idées et des Nombres ;
ils étaient trop sages pour croire à des choses si peu établies et si
discutables. Mais, sur cette question si obscure du système du monde que nous
ignorons complètement, chacun de ces grands esprits s’efforçant d’apporter sa
part de lumière, s’est appliqué à imaginer des conceptions d’apparence
acceptables et ingénieuses, dont la fausseté leur importait peu, pourvu
qu’elles pussent faire échec aux théories contraires : « Ces systèmes sont
les fictions du génie de chaque philosophe et non le résultat de leurs
découvertes (Sénèque). » Un ancien, auquel on reprochait de se targuer de
philosophie, alors qu’il n’en tenait pas grand compte dans les jugements qu’il
portait, répondait que « c’était précisément en cela qu’elle consistait ».
Quelle est la vraie philosophie ; sa
conduite à l’égard de la religion et des lois. — Les philosophes ont voulu tout
examiner, tout comparer, et ont trouvé là une occupation propre à alimenter la
curiosité naturelle qui est en nous. Ils ont traité certaines questions
afférentes aux besoins de la société, telles que celles relatives à la religion
; et, par raison, ils se sont alors gardés de scruter à fond les opinions
généralement admises, afin de ne pas apporter de trouble dans l’observation des
lois et des coutumes de leur pays.
Platon agit à cet égard assez à découvert. Quand il
écrit d’après lui-même, il n’émet aucune opinion ferme. Quand il parle en
législateur, son style devient affirmatif et impérieux ; il y consigne alors
hardiment les idées les plus extraordinaires, qu’il juge utile d’inculquer à la
foule et auxquelles il serait ridicule qu’il crût lui-même ; il sait combien
nous sommes disposés à recevoir toutes les impressions, et par-dessus toutes,
celles qui sont les plus saugrenues et les plus inadmissibles. C’est pourquoi,
dans ses Lois, il a grand soin de recommander qu’on ne chante en public que des
poésies dont les données, empruntées à la fable, aient une portée utile, parce
qu’il est si aisé de faire éclore dans l’esprit humain des fantômes de toutes
sortes, qu’il est plus judicieux de lui donner en pâture des mensonges qui lui
soient profitables, que d’autres qui lui seraient inutiles ou dommageables ; ce
qu’il exprime ouvertement dans sa République : « Pour être utile aux hommes, il
est souvent nécessaire de les tromper. » Certaines sectes, ainsi qu’il est aisé
de s’en rendre compte, se sont surtout attachées à la vérité, d’autres à
l’utilité ; ces dernières ont trouvé davantage crédit. C’est une des misères de
notre condition, que souvent ce qui se présente à nous comme le plus vrai,
n’est pas ce qui nous apparait comme le plus utile dans la vie ; c’est le cas
des sectes les plus hardies, telles celles d’Épicure, de Pyrrhon, de l’Académie
après les modifications qu’elle a subies ; encore ont-elles été contraintes, en
fin de compte, de se plier à la loi civile.
Les philosophes se sont occupés encore d’autres
questions, qu’ils ont traitées, les uns dans un sens, les autres en sens
contraire ; chacun, qui s’y est adonné, les résolvant à sa façon, bien ou mal.
Comme il n’est rien de si caché, dont ils n’aient entrepris de parler, ils se
sont souvent trouvés obligés de former des conjectures sans consistance,
parfois extravagantes, qu’eux-mêmes ne considéraient pas comme ayant de la
valeur ou pouvant servir à établir quelque vérité, propres seulement comme
exercice d’étude : « On dirait qu’ils ont écrit moins par conviction, que
pour exercer leur esprit par la difficulté du sujet. » Si on n’admettait
pas qu’il en a été ainsi, comment expliquerait-on cette si grande variété
d’opinions, souvent frivoles, se modifiant sans cesse, que nous voyons émises
par ces esprits éminents et admirables ?
Malgré notre impuissance à
déterminer ce que c’est que Dieu, la question a été fort agitée par les anciens
; opinion la mieux fondée sur ce point. — Qu’y a-t-il par exemple de plus
vain que de vouloir deviner ce que peut être Dieu, par analogie avec ce que
nous sommes nous-mêmes ; de le juger, lui et le monde avec lui, d’après ce dont
nous sommes capables et d’après nos propres lois ; de faire servir au détriment
de la Divinité, l’atome de lucidité qu’il lui a plu de nous concéder ; et,
notre vue ne pouvant s’étendre jusqu’où elle siège dans la plénitude de sa
gloire, l’en avoir fait descendre et l’avoir associée à notre corruption et à
nos misères !
De toutes les opinions humaines formulées par les
anciens sur la religion, celle-là me paraît avoir eu le plus de vraisemblance
et avoir été la plus judicieuse, qui faisait de Dieu une puissance que nous ne
pouvons comprendre, origine et conservatrice de toutes choses, essentiellement
bonne, absolument parfaite, recevant et prenant en bonne part l’hommage et le
respect que lui rendent les humains, sous quelque forme, de quelque nom et de
quelque manière que ce soit : « Tout-puissant Jupiter, père et mère du
monde, des dieux et des rois (Valérius Seranus). » Ces hommages ont
toujours été vus d’un bon œil par le Ciel : tous les gouvernements ont tiré
profit de leur dévotion ; et partout les événements ont été ce qu’en pouvaient
attendre les hommes, quand leurs actes étaient empreints d’impiété. Les histoires
païennes constatent, en ces religions qui reposaient sur des fables, de la
dignité, de l’ordre, de la justice, des prodiges accomplis, des oracles rendus
à l’avantage et pour l’instruction de l’humanité ; Dieu, dans sa miséricorde,
ayant daigné encourager quand même, par ces bénéfices temporels, les bonnes
dispositions que marquait une aussi imparfaite connaissance de lui-même, à
laquelle les hommes étaient arrivés par la seule raison, au travers des fausses
images sous lesquelles ils se le représentaient, images non seulement fausses
mais encore impies et injurieuses. Parmi tous les cultes que saint Paul vit
pratiquer à Athènes, il en était un consacré à une « Divinité cachée et
inconnue » ; c’est celui d’entre tous qui lui parut le plus excusable.
De tous les philosophes, Pythagore fut celui qui eut
le plus le sentiment de la vérité, en estimant que cette cause première de
toutes choses, cet Être principe de tout ce qui est, ne peut s’exprimer et
échappe à toute règle, à toute définition ; que ce ne peut être que ce que
notre imagination, dans son plus puissant effort, conçoit comme la perfection ;
chacun en ayant une idée plus ou moins grande, suivant ce qu’il en peut
concevoir.
Il faut au peuple une religion
palpable. — Si Numa a
réellement entrepris de diriger dans ce même sens les idées religieuses de son
peuple, de l’attacher à une religion purement spirituelle, sans objet
déterminé, étrangère à tout ce qui est matériel, un tel projet n’était pas
pratique ; l’esprit humain ne peut se contenter du vague que présente cet
infini de pensées abstraites ; il lui faut les adapter à quelque chose de
précis, conforme à l’idée qu’il s’en est faite. — La majesté divine s’est, pour
nous, laissé en quelque sorte circonscrire sous des formes précises qui lui donnent
corps ; ses sacrements surnaturels et célestes se manifestent dans des
conditions qui les mettent à notre portée ; notre adoration s’exprime par des
cérémonies et des paroles compréhensibles pour l’homme, parce que c’est lui qui
croit et qui prie. Je laisse de côté tous les autres arguments que l’on peut
émettre en faveur de cette thèse, mais on me fera difficilement croire que la
vue de nos crucifix, la reproduction de ce supplice qui excite à un si haut
degré la pitié, que les ornements et la pompe du culte dans nos églises, ces
voix qui traduisent si exactement la dévotion qui nous anime, cette émotion des
sens que nous éprouvons, n’échauffent pas l’âme des foules d’une passion
religieuse du plus heureux effet.
Le culte du soleil est celui qui
s’explique le plus. — À choisir entre ces divinités auxquelles, en ces
temps d’aveuglement universel, la nécessité a amené à donner corps, il me
semble que c’eût été à ceux qui adoraient le soleil, que je me serais le plus
volontiers rallié. « Le soleil éclaire le monde entier, il en est l’œil. Si
Dieu a des yeux, les rayons du soleil en émanent. C’est à eux que tout doit de
naitre, de se développer et de vivre ; ils sont les témoins de tout ce que
l’homme accomplit. Le soleil, si beau, si grand, nous donne les saisons suivant
qu’il entre dans l’une ou l’autre des douze constellations du zodiaque qui
constituent sa demeure, ou qu’il en sort ; il emplit l’univers de ses bienfaits
que nul ne conteste ; un seul de ses regards dissipe les nuages. Il est
l’esprit, l’âme du monde ; il échauffe et flamboie ; dans sa course
journalière, il parcourt le ciel dans toute son étendue ; astre immense,
sphérique, toujours errant, sans jamais dévier de sa route, il tient sous sa
dépendance l’immensité sans limite, au travers de laquelle il se meut ;
toujours au repos sans jamais demeurer oisif, sans cesser d’agir, il est le
fils ainé de la nature et le père du jour (Ronsard). » En outre de sa
grandeur et sa beauté, c’est parmi les pièces qui entrent dans la composition
du monde, celle que nous apercevons la plus éloignée de nous, par suite elle
nous est peu connue ; aussi ses adorateurs étaient-ils pardonnables de l’avoir
en admiration et en respect.
Opinions diverses des philosophes
sur la nature de Dieu. — Thalès qui, le premier, étudia ce sujet, estimait
que Dieu est un esprit qui de l’eau a fait naitre toutes choses. — Anaximandre,
que les dieux meurent et naissent à certaines époques et qu’ils constituent des
mondes dont le nombre est infini. — Anaximène, que c’est l’air qui est dieu,
qu’il existe en quantité infinie et est toujours en mouvement. — Anaxagore émit
le premier que la manière d’après laquelle chaque chose existe et se conduit,
est l’effet de la force et de la raison d’un esprit que nous ne pouvons
concevoir. — Alcméon range parmi les divinités le soleil, la lune, les astres
et l’âme ; — Pythagore attribue cette qualité à un esprit existant
naturellement en chaque chose et d’où nos âmes sont sorties. — Parménide
considère comme tel, un cercle entourant le ciel et maintenant le monde par
l’intensité de la lumière qu’il répand. — Empédocle place au rang des dieux les
quatre éléments : l’air, l’eau, le feu et la terre, dont toutes choses sont
faites. —Protagoras déclare n’être pas à même de dire s’ils sont ou ne sont
pas, ni qui ils sont. — Démocrite classe comme dieux, tantôt les images mêmes
sous lesquelles on les représente, tantôt les dons de la nature qu’elles
symbolisent, et aussi notre science et notre intelligence. — Platon a sur ce
point diverses manières de voir : dans Timée, il est d’avis que l’on ne peut
dire qui a créé le monde ; dans les Lois, qu’il ne sert de rien de rechercher
ce qu’est Dieu ; ailleurs, dans ces mèmes ouvrages, il divinise le monde, le
ciel, les astres, la terre et les âmes ; il reconnaît en outre comme dieux,
tous ceux que les institutions anciennes ont, dans chaque état, admis comme
tels. — Par Xénophon, nous constatons un trouble semblable dans la doctrine de
Socrate : tantôt il ne faut pas s’enquérir de ce que Dieu peut être, tantôt il
lui fait dire que le soleil est dieu, que l’âme est dieu ; qu’il est unique et
aussi qu’il y en a plusieurs. — D’après Speusippe, neveu de Platon, Dieu est
une force qui gouverne toutes choses et cette force est animée. — Aristote, à
un moment, déifie l’esprit ; à un autre, le monde ; plus tard, à ce monde il
donne un maître ; dans un passage de ses œuvres autre que les précédents, il
divinise la chaleur qui vient du ciel. — Xénocrate compte huit dieux : les cinq
planètes connues à son époque sont les cinq premiers ; le sixième est constitué
par l’ensemble des étoiles fixes dont chacune est une fraction de cette
divinité ; le soleil et la lune sont les septième et huitième. — Heraclide du
Pont est hésitant entre ces diverses opinions, il en arrive à tenir Dieu pour
un être privé de sentiments et passant d’une forme à une autre ; finalement, il
fait dieux le ciel et la terre. — Chez Théophraste, les idées à ce sujet
reflètent les mêmes indécisions : tantôt, selon lui, " c’est le bon sens
qui dirige le monde ; tantôt, c’est le ciel ; tantôt, les étoiles. — Straton
pense que c’est la nature qui a le pouvoir d’engendrer, de faire croitre,
d’anéantir, et qu’elle-même n’a ni forme définie, ni la faculté de sentir. —
Zénon, que le monde relève d’une loi naturelle qui ordonne le bien, défend le
mal et à laquelle il reconnait aussi le pouvoir de donner le mouvement et la
vie ; et il renverse de leurs piédestaux les dieux qu’on était accoutumé à y
voir : Jupiter, Junon, Vesta. — Pour Diogène Apolloniate, c’est l’air qui est le
souverain créateur de toutes choses. — Xénophane se représente Dieu sous la
forme d’une boule, voyant, entendant, ne respirant pas, n’ayant rien de commun
avec la nature humaine. — Ariston est d’avis que Dieu échappe à notre
intelligence ; il se le représente dépourvu de sens, ne sait s’il a le pouvoir
de créer, et ignore tout de lui. — Cléanthe le suppose tantôt la raison, tantôt
le monde lui-même ; tantôt l’âme de la nature, tantôt cette chaleur vivifiante
au suprême degré qui entoure et enveloppe tout. Persée, qui avait suivi les
leçons de Zénon, expose qu’on a appelé dieux les hommes qui se sont
particulièrement rendus utiles à l’humanité, et aussi les choses elles-mêmes
qui lui ont été profitables. — Chrysippe collige en un ensemble confus toutes les
opinions précédentes, et obtient ainsi un millier de dieux de tous genres,
parmi lesquels il comprend les hommes qui se sont immortalisés. — Diagoras et
Théodore nient d’une façon absolue qu’il y ait des dieux. — Épicure les
représente resplendissants, translucides, perméables à l’air, habitant entre
les deux mondes, le ciel et la terre, où, inaccessibles, ils sont à l’abri des
coups ; ils auraient même visage que nous, mêmes membres, mais n’en feraient
pas usage : « Quant à moi, j’ai toujours pensé qu’il existait une race de
dieux ; j’entends une race céleste, indifférente aux actions des hommes
(Ennius). »
Ces diversités témoignent de notre
impuissance ; mais d’hommes faire des dieux, est le comble de l’extravagance. — Après
cela, fiez-vous donc à la philosophie ; vantez-vous d’avoir trouvé la fève dans
le gâteau, d’avoir découvert la vérité dans ce conflit hasardeux de tant de
conceptions philosophiques ! La confusion qui règne dans la manière dont, en ce
monde, chacun pense à cet égard, a pour moi cet avantage, que les mœurs et les
idées différentes des miennes me déplaisent moins qu’elles ne m’instruisent, ne
m’enorgueillissent pas tant qu’elles ne m’humilient, quand je les compare, et
toute solution autre que celle qui nous vient de la main même de Dieu n’a,
selon moi, que bien peu de supériorité sur les autres. Les institutions de ce
monde ne sont, pas moins que les écoles, en opposition entre elles sur ce sujet
; d’où nous pouvons conclure que le hasard n’est ni plus divers, ni plus
variable que notre raison, ni plus aveugle et inconsidéré. — Les choses que
nous ignorons le plus, sont les plus propres à être déifiées ; aussi, faire de
nous-mêmes des dieux, comme cela est arrivé dans l’antiquité, dépasse-t-il ce
que peut excuser la faiblesse, si grande qu’elle soit, de notre jugement. Je me
serais, sur ce point, plutôt rangé du côté de ceux qui adoraient le serpent, le
chien, le bœuf, parce que la nature et l’être de ces animaux nous sont moins
connus que les nôtres et que, par suite, nous sommes plus autorisés à penser ce
qui nous plait de ces bêtes et à leur accorder des facultés extraordinaires.
Mais avoir fait des dieux de notre condition, dont nous connaissons les
imperfections ; leur avoir attribué nos désirs, nos colères, nos vengeances ;
les faire se marier, avoir des enfants, une famille ; connaître l’amour, la
jalousie ; être comme nous de chair et d’os, avec même organisation physique ;
les assujettir à la fièvre, au plaisir, à la mort ; leur donner la sépulture
comme à nous-mêmes, « toutes choses qui sont indignes des dieux et n’ont
rien de commun avec leur nature (Lucrèce) » ; « on donne le signalement
de ces dieux ; on dit leur âge, les ornements dont ils sont revêtus, leurs
généalogies, leurs mariages, leurs alliances ; on les apparie à notre bêtise
humaine ; on les fait sujets aux mêmes passions, amoureux, chagrins, colères
(Cicéron) », c’est là le fait d’une incroyable divagation de l’esprit
humain, tout comme d’avoir divinisé non seulement la foi, la vertu, l’honneur,
la concorde, la liberté, la victoire, la piété, mais encore la volupté, la
fraude, la mort, l’envie, la vieillesse, la misère, la peur, la fièvre, la
mauvaise fortune et autres infirmités de notre vie frêle et caduque : « À
quoi sert d’introduire dans nos temples la corruption de nos mœurs, ô âmes
attachées à la terre et vides de pensées célestes (Cicéron) ! »
Les Égyptiens, par une prudence non exempte
d’impudence, défendaient à quiconque, sous peine d’être pendu, de dire que
leurs dieux Sérapis et Isis avaient jadis été hommes, ce que nul n’ignorait.
Les images de ces dieux les représentaient un doigt sur les lèvres, ce qui, au
dire de Varron, rappelait à leurs prêtres cette mystérieuse ordonnance qui
prescrivait de taire leur origine mortelle, comme mesure nécessaire pour ne pas
porter atteinte à la vénération dont ils étaient l’objet. — Puisque l’homme
désirait tant se faire semblable à Dieu, il eût mieux fait, dit Cicéron,
d’attirer à lui placé au bas de l’échelle les vertus divines et de se les
assimiler, que d’envoyer en haut sa corruption et sa misère ; cependant, à bien
considérer ce qui a eu lieu, toujours sous l’empire de ce même sentiment de
vanité, il a, dans plusieurs cas, fait l’un et l’autre.
Est-ce sérieusement que les
philosophes ont traité de la hiérarchie de leurs dieux, comme aussi de la
condition des hommes dans une autre vie ? — Quand les philosophes discutent le
rang que leurs dieux occupent entre eux, et s’évertuent à faire ressortir leurs
alliances, leurs fonctions, leur puissance, je ne puis croire qu’ils parlent
sérieusement. Quand Platon nous dépeint en détail le verger de Pluton, les
avantages et les peines corporelles qui nous attendent encore après la ruine et
l’anéantissement de nos corps, et le rapport qui existe entre ce qui nous est
réservé dans l’autre monde et la vie que nous avons tenue sur cette terre : « Là,
au fond d’un bois de myrtes où conduisent des sentiers perdus, se cachent les
victimes de l’amour ; la mort même ne les a pas délivrées de leurs soucis
(Virgile) » ; quand Mahomet promet aux siens un paradis couvert de tapis,
aux lambris dorés et scintillant de pierreries, peuplé de courtisanes de la
plus exquise beauté, des vins et des mets délicieux, je vois bien que ce sont
des gens qui se moquent ; ils se plient à notre bêtise pour nous emmieller et
nous captiver par ces idées et ces espérances appropriées à nos appétits,
pauvres mortels que nous sommes ! Quelques-uns d’entre nous, chrétiens, sont
tombés en pareille erreur, se promettant, après la résurrection, une nouvelle
vie terrestre et temporelle, accompagnée de tous les plaisirs, de toutes les
commodités de ce monde. Pouvons-nous croire que Platon, dont les conceptions
ont été si élevées, qui a approché si près de la divinité que le surnom lui en
est resté, ait pu penser que l’homme, cette chétive créature, ait en lui
quelque chose de cette puissance que nous ne pouvons comprendre ; et qu’il ait
cru, étant donné le peu dont nous sommes capables et la faiblesse qui est en
nous, que nous puissions être admis à participer à la béatitude éternelle ou
être frappés de peines qui n’auront pas de fin ?
Si, dans une autre vie, nous
n’existons plus tels que nous étions sur la terre, ce n’est pas nous qui
sentirons, qui jouirons. — Il y aurait lieu de lui répondre, au nom de la
raison humaine : Si les plaisirs que tu nous promets en l’autre vie, sont de
ceux que nous avons goûtés ici-bas, ils n’ont rien de commun avec l’infini ;
alors que les cinq sens que nous tenons de la nature recevraient complète
satisfaction, que notre âme éprouverait tout le contentement qu’elle peut
désirer et espérer, et nous savons ce dont elle est capable à cet égard, tout
cela ne serait encore rien. S’il demeure quelque chose de nous, il n’y a rien
de divin. Si ce n’est autre que ce qui est le propre de notre condition
présente, il n’y a pas à en tenir compte. Tout ce qui nous était sujet de
contentement avant notre mort, est mortel comme nous ; si dans l’autre monde,
retrouvant nos parents, nos enfants, nos amis, cela peut nous toucher et nous
être agréable, si alors nous y attachons encore du prix, c’est que nous n’avons
cessé d’être sensibles aux satisfactions terrestres qui n’ont qu’une durée
limitée. Nous ne pouvons concevoir dignement la grandeur des hautes et divines
promesses qui nous ont été faites, à nous chrétiens, si nous en avons une
conception quelconque ; pour les imaginer ce qu’elles sont, il faut nous les
imaginer inimaginables, inexprimables, incompréhensibles et essentiellement
autres que celles dont nous avons fait la misérable expérience. L’œil ne peut
concevoir, dit saint Paul, le cœur de l’homme ne peut comprendre le bonheur que
Dieu réserve à ses élus. Si, pour nous en rendre dignes, nous amendons et
transformons notre être, comme tu supposes, Platon, que cela est possible par
les purifications que tu imagines, le changement opéré doit être si radical, si
universel, qu’au point de vue physique nous aurons cessé d’être nous-mêmes : « Hector
était bien Hector, alors qu’il vivait et combattait ; mais son cadavre traîné
par les chevaux d’Achille, ce n’était plus Hector (Ovide) » ; et ce sera
quelque autre chose que nous qui recevra ces récompenses : « Ce qui change
est dissous et par suite périt ; de fait, les parties une fois désagrégées, il
n’y a plus de corps (Lucrèce). »
Pensons-nous, d’après la métempsycose de Pythagore,
que dans ce passage de l’âme d’un corps dans un autre qu’il imaginait, le lion
en lequel est passée l’âme de César, éprouve les passions qui animaient César
et que ce soit lui ? Si c’était encore lui, ceux-là seraient dans le vrai, qui,
combattant l’opinion de Platon sur ce point, lui objectent qu’il pourrait alors
arriver qu’un fils chevauchât sur sa mère passée dans le corps d’une mule et
autres semblables absurdités. Pouvons-nous admettre, lors même que ces passages
s’effectueraient de corps d’animaux d’une espèce en d’autres de même espèce,
que ces derniers ne soient pas autres que leurs prédécesseurs ? Des cendres
d’un phénix naît, dit-on, un ver, et ce ver se transforme en un autre phénix ;
qui peut imaginer que ce second phénix ne soit pas autre que le premier ? Les
vers qui produisent la soie que nous employons, on les voit mourir et se
dessécher, et, de ce corps, naître un papillon lequel produit un autre ver, qu’il
serait ridicule de considérer comme étant le même que le précédent ; ce qui une
fois a cessé d’être, n’est plus. « Alors même que le temps rassemblerait la
matière de notre corps après qu’il a été dissous, et que, reconstituant ce
corps tel qu’il est aujourd’hui, il lui rendrait la vie, cela ne s’appliquerait
plus à nous du moment qu’il y a eu interruption dans le cours de notre
existence (Lucrèce). » — Quand ailleurs tu dis, Platon, que ce sera à la
partie spirituelle de l’homme qu’il écherra de jouir des récompenses de l’autre
vie, c’est là encore une assertion tout aussi peu vraisemblable : « De même
l’œil arraché de son orbite et séparé du corps, ne peut plus voir aucun objet
(Lucrèce) » ; parce qu’alors ce ne sera plus l’homme, ce ne sera plus nous par
conséquent qui en aurons la jouissance, puisque nous sommes constitués de deux
pièces principales, essentielles, dont la séparation est la mort et la ruine de
notre être : « Dès qu’en effet la vie est interrompue, nos sens aussitôt
perdent toute action (Lucrèce). » Quand les vers rongent ses membres qui
pourvoyaient à son existence et que la terre les consume, est-ce que nous
disons que l’homme souffre ? « Cela ne nous touche pas, parce que nous
sommes un tout formé de l’union de l’âme et du corps (Lucrèce). »
Et puis, pourquoi les Dieux
récompenseraient-ils ou puniraient-ils l’homme après sa mort ; n’est-ce pas par
leur volonté qu’il a été tel qu’il a été ? — Bien plus, sur quoi peuvent se
baser les dieux pour, en bonne justice, reconnaître et récompenser chez
l’homme, après sa mort, ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont
eux-mêmes qui les ont préparées et produites en lui ; et pourquoi
s’offensent-ils de celles qui sont vicieuses et les punissent-ils, puisque ce
sont eux qui l’ont ainsi créé sujet à les commettre, alors que d’un clin d’œil,
s’ils en ont la volonté, ils peuvent l’empêcher de faillir ? Cette objection,
Épicure ne l’opposerait-il pas à Platon, avec grande apparence de raison
humaine, si déjà lui-même ne s’était dégagé du débat, en posant « qu’il est
impossible d’établir quelque chose de certain sur la nature immortelle, en
prenant pour point de départ la nature mortelle » ; mais, en tout, notre raison
ne fait que se fourvoyer, surtout lorsqu’elle se mêle de deviser des choses divines.
Pour qui cela est-il plus évident que pour nous chrétiens, bien que nous lui
ayons donné pour se conduire des principes certains et infaillibles ? Quoique
nous éclairions ses pas avec le flambeau sacré de la vérité qu’il a plu à Dieu
de nous communiquer, ne voyons-nous pas journellement, pour peu qu’elle dévie
du sentier ordinaire, qu’elle se détourne ou s’écarte de la voie tracée et
battue par l’Église, que tout aussitôt, sans direction et sans but, elle se
perd, s’embarrasse, s’entrave, tournoyant et flottant sur cette vaste mer
troublée et ondoyante des opinions humaines ? Dès qu’elle quitte ce grand
chemin suivi par tous, elle va se divisant et se dissipant par mille routes
diverses.
Il est ridicule de prétendre
connaître Dieu en prenant l’homme pour terme de comparaison. — L’homme
ne peut être que ce qu’il est, et son imagination ne peut s’exercer que dans
les limites de sa portée. C’est une plus grande présomption, dit Plutarque, de
la part de ceux qui ne sont que des hommes, d’entreprendre de parler et de
raisonner sur les dieux et les demi-dieux, que de la part de quelqu’un qui,
ignorant la musique, veut juger ceux qui chantent ; ou de qui n’ayant jamais
été dans les camps, veut discuter sur les armes et la guerre, se croyant, parce
qu’il en a quelques légères notions, apte à comprendre les effets d’un art
qu’il ne connait pas.
C’est en partant de là qu’on a cru
l’apaiser par des prières, des fêtes, des présents et même par des sacrifices
humains. —
L’antiquité crut, je pense, faire quelque chose propre à donner de l’importance
à la grandeur divine, en l’appariant à l’homme ; en la dotant de ses facultés,
la parant de ses belles humeurs et de ses plus honteuses nécessités ; lui
offrant nos viandes à manger ; nos danses, nos momeries et nos farces pour la
distraire ; nos vêtements pour se couvrir ; nos maisons pour y loger ; la
caressant par l’odeur de l’encens et les sons de la musique, lui tressant des
guirlandes, lui composant des bouquets ; et pour satisfaire, comme nous le
faisons nous-mêmes, nos vicieuses passions que nous lui prêtons, flattant sa
justice par d’inhumaines vengeances ; la réjouissant par la ruine et la
dissipation de choses qu’elle a créées et qui lui doivent leur conservation,
comme firent Tibérius Sempronius livrant au feu, en sacrifice à Vulcain, les
riches dépouilles et armes qu’il avait enlevées à l’ennemi, en Sardaigne ;
Paul-Émile sacrifiant celles de Macédoine à Mars et à Minerve ; Alexandre le
Grand qui, arrivé à l’Océan Indien, jeta à la mer plusieurs vases d’or de
grandes dimensions, en l’honneur de Thétis, immolant en outre sur ses autels,
non seulement quantité d’animaux innocents, mais aussi d’hommes, véritable
boucherie, comme il était dans les coutumes courantes de certaines nations, de
la nôtre entre autres ; peut-être même n’en est-il pas une qui soit exempte de
s’être livrée à cette pratique : « Énée saisit quatre jeunes guerriers, fils
de Sulmone, et quatre autres nourris sur les bords de l’Ufens, pour les immoler
aux mânes de Pallas (Virgile). » — Les Gètes se considéraient comme
immortels et, pour eux, mourir était simplement s’acheminer vers leur dieu
Zamolxis. Tous les cinq ans, ils dépêchaient vers lui l’un d’entre eux, pour
lui demander les choses nécessaires à la vie. Ce député était tiré au sort et
sa mise en route s’effectuait ainsi qu’il suit Après que ceux auxquels ce soin
était dévolu, lui avaient fait connaître verbalement ce dont il avait
commission, trois d’entre eux tenaient dressées la pointe en avant, autant de
javelines, sur lesquelles les autres, le saisissant, le précipitaient avec
force. S’il venait à s’enferrer de telle sorte qu’atteint mortellement, il
mourût sur-le-champ, c’était un signe certain que leur dieu était favorablement
disposé ; s’il en échappait, c’était que le messager était mauvais, exécrable ;
et ils en dépêchaient un autre en procédant de la même façon. — Amestris, mère
de Xerxès, devenue vieille, fit, en une seule fois, ensevelir vivants quatorze
jeunes gens des meilleures familles de Perse, suivant les coutumes religieuses du
pays, pour se concilier quelque dieu habitant au sein de la terre. —
Aujourd’hui encore les idoles de Themixtitan se construisent en cimentant avec
le sang de jeunes enfants les matières qui entrent dans leur composition, et
elles n’agréent de sacrifice que ceux où ces petits êtres sans tache servent de
victimes ; quelle justice altérée du sang de l’innocence ! « Combien la
superstition a pu conseiller de crimes (Lucrèce) ! » — Les Carthaginois
immolaient leurs propres enfants à Saturne ; ceux qui n’en avaient pas, en
achetaient, et le père et la mère étaient tenus d’assister à cet holocauste et
d’y avoir une contenance gaie, témoignant du contentement.
C’était une idée étrange que de vouloir reconnaitre
les bonnes grâces des cieux en nous infligeant des souffrances, comme faisaient
les Lacédémoniens qui, pour être agréables à leur Diane, martyrisaient de
jeunes garçons en les faisant fouetter en son honneur, parfois jusqu’à la mort.
C’était un sentiment barbare que de chercher à complaire à l’architecte en détruisant
son œuvre ; comme aussi, pour épargner aux coupables la peine qu’ils
méritaient, de frapper des innocents, ainsi qu’il arriva dans le port d’Aulis à
cette infortunée Iphigénie, immolée pour racheter par sa mort les offenses que
l’armée des Grecs avait commises envers les dieux : « Chaste et malheureuse
victime qui, au moment même de son hymen, fut sacrifiée par la main criminelle
d’un père (Lucrèce) ! » Et les deux Décius, père et fils, à l’âme si belle,
si généreuse, allant, pour attirer la faveur divine sur les intérêts de Rome,
se jeter à corps perdu au plus épais des ennemis : « Combien grande cette
iniquité des dieux, de ne consentir à être favorables au peuple romain qu’au
prix du sang de tels hommes (Cicéron) ! »
Prétendre satisfaire à la justice
divine en choisissant soi-même son expiation, est une dérision ; ce n’est pas
au criminel à fixer le châtiment qu’il doit subir. — Ajoutons que ce n’est point au
criminel à se faire fouetter, quand et dans la mesure où cela lui convient ;
c’est au juge d’en ordonner, en ne tenant compte dans le châtiment que de la
peine que lui-même a prescrite et ne considérant pas comme telle, celle que le
coupable s’est imposée de son plein gré. La vengeance divine, dans sa justice
et pour notre punition, consiste dans le souverain déplaisir qu’à tous égards
elle prévoit devoir nous causer. — Combien ridicule cette singulière idée
qu’eut Polycrate, tyran de Samos, qui, pour rompre et compenser son bonheur
persistant, jeta à la mer le plus précieux de ses joyaux, celui auquel il
tenait le plus, estimant par ce malheur librement consenti, satisfaire aux
vicissitudes et déjouer les alternatives de la fortune ; pour se moquer de lui,
le destin voulut que ce même joyau, trouvé dans le ventre d’un poisson, revint
entre ses mains. — De quelle utilité pouvait être aux Corybantes et aux Ménades
de se déchirer le corps et de se mettre en pièces ? Et, de notre temps, à quoi
sert à certains Mahométans de se balafrer le visage, l’estomac, les membres,
pensant rendre ainsi hommage à leur prophète ? L’offense réside dans la volonté
et non dans la poitrine, les yeux, les parties génitales, notre embonpoint, nos
épaules ou notre gosier auxquels on s’en prend : « Tel est le trouble de
leur esprit que, mis hors d’eux par le délire, ils pensent apaiser les dieux en
surpassant toutes les cruautés des hommes (S. Augustin). » — L’état
physique que nous tenons de la nature, importe par l’usage que nous en faisons,
non seulement à nous, mais aussi au service de Dieu et à celui de notre prochain.
Nous n’avons pas le droit de le compromettre sciemment, comme par exemple de
nous tuer sous quelque prétexte que ce soit. Ce semble une grande lâcheté et
une trahison que de profaner et dégrader les fonctions du corps, par
elles-mêmes inconscientes et dépendantes de l’âme, pour épargner à celle-ci de
les diriger avec toute la sollicitude que comporte la raison : « De quoi
pensent-ils que les dieux s’irritent, ceux qui pensent les apaiser ainsi ?… Des
hommes ont été châtrés pour servir aux plaisirs des rois, mais jamais esclave
ne s’est mutilé lui-même, lorsque son maître lui commandait de ne plus être
homme (S. Augustin, d’après Sénèque). » C’est ainsi que les anciens avaient
introduit dans leur religion plusieurs pratiques condamnables : « Autrefois,
c’était la religion qui, le plus souvent, inspirait le crime et l’impiété
(Lucrèce). »
Il n’est pas moins ridicule de
juger, d’après nous, de la puissance et des perfections de Dieu, et de croire
que c’est à notre intention qu’il a fait les lois qui régissent le monde. — Rien de ce
qui est en nous, ne peut être assimilé ou attribué, de quelque façon que ce
soit, à la nature divine sans la tacher et la marquer d’autant d’imperfection.
Comment cette beauté, cette puissance, cette bonté infinies peuvent-elles, sans
en éprouver un préjudice extrême, sans déchoir de leur divine grandeur,
souffrir une relation, une ressemblance quelconque avec la chose si abjecte que
nous sommes ? « Dieu faible, est plus fort que l’homme dans toute sa force ;
sa folie est plus sage que notre sagesse (S. Paul). » Stilpon le
philosophe, auquel on demandait si les dieux se réjouissaient des honneurs que
nous leur rendons et des sacrifices que nous leur faisons, répondait : « Vous
êtes indiscrets ; mettons-nous à l’écart, si nous voulons traiter ce sujet. »
Et cependant nous lui assignons des limites à cette nature divine, nous
restreignons sa puissance en lui prêtant notre manière de raisonner (j’entends
par là nos rêveries et nos songes, comme le comprend la philosophie lorsqu’elle
dit : « le fou lui-même, le méchant ont leur raison quand ils sont hors de
sens, mais c’est une raison de forme particulière » ) ; nous voulons la
soumettre à ce que conçoit notre esprit si frivole et si faible elle qui nous a
créés, nous et ce que nous savons. — Parce que rien ne se fait de rien, Dieu
n’aurait pu créer le monde avec rien ! Eh quoi, a-t-il donc mis en nos mains
les clefs et les derniers ressorts de sa puissance, et s’est-il engagé à ne pas
dépasser les bornes de notre science ? Admettons, ô homme, que tu aies pu
saisir ici-bas quelques traces de ce qu’il a fait ; penses-tu qu’il y ait mis
tout ce dont il est capable, employé toutes les formes qu’il est susceptible de
lui donner, épuisé toutes les idées qu’il en peut avoir ? Tu ne vois que
l’ordre et la règle qui règnent en ce petit caveau où tu es logé, si encore tu
les vois ; mais sa divinité a une juridiction qui s’étend bien au delà, à
l’infini ; et, auprès de cet infini, l’espace que tu embrasses n’est rien : « Le
ciel, la terre, la mer pris ensemble, ne sont rien à côté de l’universalité du
grand tout (Lucrèce). » La loi que tu invoques, est une loi qui n’a trait
qu’à la sphère où tu vis ; tu ne connais pas la loi qui est de règle
universelle. — Occupe-toi de ce qui te concerne et non de lui ; il n’est ni ton
confrère, ni ton concitoyen, ni ton compagnon. S’il s’est quelque peu
communiqué à toi, ce n’est pas pour se ravaler à ta petitesse, ni pour que tu
contrôles son pouvoir ; le corps humain ne peut voler dans les nues, cette communication
qui t’est faite ne s’étend pas au delà de ce que tu es à même de comprendre. Le
soleil accomplit sans arrêt sa tâche ordinaire ; les bornes de la mer et de la
terre ne peuvent se confondre ; l’eau est mobile et n’offre pas de résistance ;
un mur ne peut, sans effraction, être pénétré par un corps solide ; l’homme ne
peut conserver la vie dans les flammes ; il ne peut, en corps, être à la fois
au ciel, sur la terre et en mille lieux divers ; mais ces règles, c’est pour
toi que Dieu les a faites, c’est toi seul qu’elles * lient. Lui-même a fourni
aux Chrétiens la preuve qu’aucune ne l’a arrêté quand il lui a plu de la
franchir. Et, en vérité, pourquoi, tout-puissant comme il l’est, aurait-il
assigné une limite à sa force ; en faveur de qui eut-il renoncé à ce privilège
?
Non seulement ces règles
s’appliquent à notre monde mais à d’autres encore qui, vraisemblablement,
existent en nombre infini et probablement bien différents de celui-ci. — Ta raison
ne semble, sur aucun point, être plus dans le vrai, être plus fondée à penser
ainsi qu’elle le fait, que lorsqu’elle te laisse entrevoir la pluralité des
mondes : « La terre, le soleil, la lune, la mer et tout ce qui est, ne sont
point uniques en leur genre ; ils sont en nombre infini (Lucrèce). » Les
plus fameux esprits des — temps passés l’ont cru et quelques-uns même parmi
nous, cédant en cela aux apparences selon la raison humaine ; d’autant que,
dans cet édifice que nous avons sous les yeux, il n’y a rien d’isolé et qui
soit seul de son espèce : « Il n’y a pas, dans la nature, d’être qui n’ait
son semblable, qui naisse et qui croisse isolé (Lucrèce). » Toutes les
espèces sont en nombre plus ou moins varié, ce qui rend invraisemblable que ce
monde soit le seul ouvrage que Dieu ait fait sans lui donner de compagnon et
que la matière qui a servi à le faire, ait été épuisée en cet unique
exemplaire. « On est donc forcé de convenir qu’il s’est fait encore ailleurs
des agglomérations de matières, semblables à celles que l’éther embrasse dans
son vaste contour (Lucrèce) », surtout si cet ouvrage porte en lui la vie
comme ses mouvements le feraient croire, au point que Platon l’affirme et que
plusieurs des nôtres ou le confirment ou n’osent soutenir le contraire. Ne
paraît pas davantage invraisemblable cette opinion des temps anciens que le
ciel, les étoiles et les autres parties de l’univers sont composés d’un corps
et d’une âme, mortels quant aux éléments qui entrent dans leur composition,
mais immortels par la volonté du Créateur. — Or, s’il y a plusieurs mondes,
comme le pensaient Démocrite, Épicure et presque tous les philosophes,
savons-nous si les principes et les règles qui président au nôtre sont les
mêmes dans les autres ? peut-être leur physionomie et leur constitution
sont-elles autres ; Épicure les admet semblables, aussi bien que dissemblables.
En celui-ci, nous voyons une infinité de variétés des plus diverses, par le
seul fait de la distance qui sépare les lieux où elles se rencontrent dans le
nouveau coin de terre que nos pères viennent de découvrir, on ne trouve ni blé,
ni vin, ni aucun de nos animaux, tout y est autre ; voyez, aux temps passés,
dans combien de parties du monde on ne connaissait ni Bacchus, ni Cérès. — À en
croire Pline et Hérodote, il existe en certains endroits des hommes qui nous
ressemblent fort peu ; dans d’autres, leur conformation bâtarde et mal définie
participe de l’être humain et de la bête. Il y aurait des contrées où les
hommes naissent sans tête, ayant les yeux et la bouche à la poitrine ; d’autres
où chacun réunit en lui les deux sexes ; d’autres où ils marchent à quatre
pattes ; d’autres où ils n’ont qu’un œil au milieu du front et la tête
ressemblant plus à celle du chien qu’à la nôtre ; d’autres où la partie
inférieure de leur corps tient de celle d’un poisson et qui vivent dans l’eau ;
d’autres où ils ont la tête si dure, la peau du front si résistante que le fer
ne peut y mordre et s’émousse dessus ; d’autres où les femmes accouchent à cinq
ans et meurent à huit ; d’autres où les hommes n’ont pas de barbe ; dans d’autres,
l’usage du feu est inconnu ; il en est où le sperme est de couleur noire ; dans
d’autres encore, l’homme se transforme naturellement en loup, en jument, puis
redevient homme. Si ces assertions sont exactes et si, comme le dit Plutarque,
en quelques endroits des Indes, il y a des hommes qui n’aient pas de bouche et
se nourrissent en respirant certaines odeurs, combien d’erreurs existeraient
dans nos descriptions de l’espèce humaine ? Si ce ne sont pas là des
plaisanteries, ces hommes ne doivent probablement ni être doués de raison, ni
capables de vivre en société ; en tout cas, les règles de notre organisation
intérieure, les causes qui y ont amené, ne sauraient pour la plupart leur être
applicables.
Les règles que nous avons cru
déduire de la nature, sont sans cesse démenties par les faits ; tout est
obscurité et doute. Diversité des opinions sur le monde et sur la nature. — Combien,
en outre, y a-t-il de choses que nous connaissons qui vont à l’encontre de ces
belles règles que nous-mêmes avons tracées et que nous prêtons à la nature ? Et
nous voudrions y soumettre Dieu lui-même ! Combien de choses sont dites
miraculeuses et contre nature, et cela par chaque homme, par chaque nation
d’après son degré d’ignorance ? Combien auxquelles nous découvrons des
propriétés mystérieuses et au-dessus de tout ce que nous supposons pouvoir être
! car « aller suivant la nature » n’est autre qu’« aller suivant notre
intelligence », dans la limite où elle peut comprendre et où nous y voyons
clair ; ce qui dépasse, nous le tenons pour monstrueux et contraire à l’ordre
normal. À ce compte, tout serait donc monstrueux pour les plus avisés et les
plus habiles ; car ce sont eux auxquels la raison humaine a donné la conviction
qu’elle-même n’a ni base, ni fondements quels qu’ils soient, non seulement pour
assurer que la neige est blanche, alors qu’Anaxagoras la disait noire, mais
pour affirmer si quelque chose existe ou si rien n’existe ; si la science est,
ou si tout est ignorance, ce que Metrodorus de Chio refusait à l’homme de
pouvoir trancher ; si même nous vivons, impuissante qu’elle est à nous tirer de
ce doute qu’exprime Euripide, non sans apparence de raison : « La vie que nous
vivons est-elle la vie, ou est-ce ce que nous appelons la mort qui est la vie ?
» Pourquoi en effet prétendons-nous être, quand cela ne dure qu’un instant qui
n’est qu’un éclair dans le cours infini d’une nuit éternelle, interruption bien
courte de notre condition naturelle et perpétuelle, la mort occupant tout ce
qui précède, tout ce qui suit ce moment et même une bonne partie de cet instant
? — D’autres affirment que le mouvement n’existe pas, que tout est immobile,
comme le prétendent ceux qui sont de l’école de Mélissus : s’il n’y a qu’un
monde, disent-ils, ni le mouvement de rotation, ni le mouvement de translation
que nous lui supposons, ne sauraient avoir d’utilité, comme le prouve Platon. —
D’autres pensent qu’il n’y a ni génération, ni corruption dans la nature. — Au
dire de Protagoras, le doute seul y subsiste ; sur tout, on est également fondé
à discuter, même sur cette assertion que tout est également discutable. —
Nausiphane dit que les choses qui paraissent être, ne sont pas, pas plus
qu’elles ne sont ; que rien n’est certain que l’incertitude ; — Parménide,
qu’il semble que d’une façon générale, rien n’existe, sauf un Être unique ; —
Zénon, qu’un Être unique n’existe même pas et qu’il n’y a rien. Si un Être
unique existait, dit-il, il serait en un autre ou en lui-même ; s’il était en
un autre, ils seraient deux ; s’il était en lui-même, ils seraient encore deux
: le contenant et le contenu. — La conclusion de tous ces dogmes est que toute
chose dans la nature n’est qu’une ombre ou fausse ou vaine.
La puissance divine ne peut être
définie par aucun langage humain, dont l’imperfection est la cause de toutes
les erreurs et de toutes les contestations qui se produisent. — Il m’a
toujours semblé que, de la part d’un chrétien, dire : « Dieu ne peut mourir ;
Dieu ne peut se dédire ; Dieu ne peut faire ceci ou cela », est une façon de
parler absolument indiscrète et irrévérencieuse. Je trouve mauvais d’enclore
ainsi la puissance divine par les termes que nous employons ; et ce que nous
voulons rendre, quand nous parlons ainsi, il le faudrait exprimer plus
respectueusement et plus religieusement.
Notre langage a ses faiblesses et ses défauts, comme
toutes choses : la plupart des troubles de ce monde ont pour origine des
subtilités de grammairiens ; nos procès ne naissent que des discussions
engendrées par l’interprétation des lois ; la plupart des guerres, de notre
impuissance à avoir su exprimer clairement les conventions et les traités
conclus par les princes entre eux. Combien de querelles, et querelles
importantes, sont résultées dans le monde entier, du doute auquel prête le sens
de cette seule syllabe « Hoc » ! — Prenons une tournure de phrase que la
logique même indique comme de la plus grande clarté ; si vous dites : « Il fait
beau temps », et que vous disiez la vérité, c’est que le temps est beau. C’est
là une forme de langage précise ; elle est cependant encore sujette à nous
induire en erreur ; si, en effet, poursuivant notre démonstration, vous dites :
« Je mens », et que vous disiez vrai, vous mentez. Dans l’une et l’autre de ces
deux phrases, la construction, la raison, la force de la conclusion sont les
mêmes, et pourtant vous voilà empêtrés parce qu’elles présentent deux
déductions contraires. Cela met les philosophes de l’école de Pyrrhon dans
l’impossibilité d’employer notre manière de parler pour exprimer le doute qui,
en toutes choses, est leur règle. Il leur faudrait une autre langue ; la nôtre,
entièrement composée de propositions affirmatives, est tout à fait opposée à
leur doctrine, si bien que lorsqu’ils disent : « Je doute », on les prend
aussitôt à la gorge, pour leur faire avouer qu’au moins ils savent et assurent
une chose, c’est qu’ils doutent. Si bien que, pour se dégager de cette
objection, on les a contraints, empruntant à la médecine cette comparaison sans
laquelle ils ne pourraient expliquer leur situation d’esprit, à convenir que
lorsqu’ils disent : « J’ignore », ou : « Je doute », cette assertion est liée
au reste de la proposition et disparaît avec elle, absolument comme la rhubarbe
qui chasse du corps les mauvaises humeurs et est emportée avec et en même temps
qu’elles. Cette même idée est plus exactement rendue par cette phrase
interrogative : « Que sais-je ? » qu’accompagnée d’une balance, j’ai prise
comme devise.
C’est par suite de cette même
imperfection que nous disons qu’il y a des choses impossibles à Dieu. — Voyez
combien dans les discussions actuelles sur notre religion, on se prévaut de
cette manière de parler pleine d’irrévérence que je condamne. Si vous pressez
trop vos adversaires, ils vous diront sans hésitation qu’« il n’est pas en la
puissance de Dieu de faire que son corps soit à la fois au paradis, sur la
terre et en divers lieux » ! Comme en a fait son profit cet auteur de
l’antiquité qui aime tant à railler : « Aussi, dit-il, quelle consolation pour
l’homme de voir que Dieu ne peut pas tout ; car, lors même qu’il le voudrait,
il ne peut se tuer, ce qui est le plus grand privilège que nous ayons dans
notre condition ; il ne peut faire que les mortels soient immortels, ni que les
morts ne soient pas morts ; non plus que celui qui a vécu, n’ait pas vécu ; que
quiconque a reçu des honneurs, ne les ait point reçus ; il n’a d’autre action
sur le passé, que l’oubli » ; et, affirmant ce rapprochement de l’homme et de
Dieu par des exemples plutôt plaisants, « il ne peut faire, ajoute-t-il, que
deux fois dix ne fassent pas vingt ». Ainsi parle cet auteur qu’un chrétien
devrait éviter d’imiter, tandis qu’au contraire il semble que, dans son
orgueil, l’homme recherche ce langage aussi prétentieux qu’insensé pour ramener
Dieu à sa propre mesure : « Que demain le Père des dieux couvre le ciel de
nuages ou fasse resplendir le soleil dans un air pur, il ne peut faire que ce
qui a été n’ait point été ni détruire ce que l’heure qui fuit a emporté sur son
aile (Horace). » Quand nous disons que l’infinité des siècles, tant passés
qu’à venir, ne représente pour Dieu qu’un instant ; que sa bonté, sa sagesse,
sa puissance sont dans son essence même, c’est notre bouche qui parle, mais
notre intelligence ne comprend ce qu’elle dit.
Notre outrecuidance ne nous a-t-elle
pas portés à le faire à notre image, alors que toute conception à son sujet
nous est impossible. — Dans notre outrecuidance, nous voulons soumettre la
divinité à notre examen ; de là, toutes ces rêveries, toutes ces erreurs
répandues dans le monde, qui met dans sa balance et pèse des choses pour
lesquelles les poids dont il dispose sont si insuffisants : « Il est
étonnant de voir jusqu’où va l’arrogance du cœur humain après le plus petit
succès (Pline). » Avec quelle rudesse et quel mépris les Stoïciens
critiquent Épicure de ce qu’il avance que Dieu seul est l’Être véritablement
bon et heureux, et que le Sage n’a de ces attributs que l’ombre et l’apparence
! Avec quelle témérité ils soumettent Dieu au destin ! Puisse, parmi ceux qui
se disent chrétiens, ne pas s’en trouver qui fassent de même ! De leur côté,
Thalès, Platon et Pythagore l’asservissent à la nécessité. — Cette prétention
de vouloir nous rendre compte de ce que c’est que Dieu, a conduit un de nos
grands docteurs à lui attribuer un corps ; ce qui est cause qu’il nous arrive
de faire, tous les jours, remonter à lui les événements importants d’un ordre
particulier. Quand ils sont pour nous d’une certaine gravité, il semble qu’il
doit en être de même pour lui, et qu’il doit y regarder davantage et avec plus
d’attention que lorsqu’ils nous touchent moins ou ne sont que de peu de
conséquence : « Les dieux s’occupent des grandes choses et négligent les
petites (Cicéron) ». Poursuivez et vous verrez où vous conduit ce
raisonnement : « Les rois eux-mêmes ne descendent pas dans les détails
infimes du gouvernement (Cicéron) », comme si, à ce roi, il en coûtait
davantage de remuer un empire que la feuille d’un arbre ; comme si sa
providence s’exerçait d’une façon autre, qu’elle règle la conduite d’une
bataille ou le saut d’une puce. Son mode de gouvernement se prête à tout,
s’exerce sur tout de la même manière, avec la même force, le même ordre ; notre
intérêt n’y est pour rien, nos mouvements, nos dispositions n’y font rien : « Dieu,
si parfait ouvrier dans les grandes choses, ne l’est pas moins dans les petites
(S. Augustin). — Notre arrogance nous ramène toujours à cette assimilation
qui est un blasphème. Parce que nos occupations nous sont une charge, Straton
en affranchit les dieux d’une façon absolue, tout comme il en est ici-bas de
leurs prêtres. Suivant lui, c’est la nature qui produit tout et en assure la
conservation ; les divers éléments dont le monde est composé, se maintiennent
en vertu de leur propre mouvement, et l’homme n’a plus à craindre de jugement
divin « parce qu’un être heureux et éternel n’a point de peine et n’en fait
à personne (Cicéron) ». Du fait qu’il est dans l’ordre de la nature
qu’entre toutes choses subsiste un rapport constant, le nombre infini des
mortels comporte un pareil nombre d’immortels, l’infinité des choses qui tuent
et ruinent en présuppose autant qui conservent et sont de profit. Enfin, il
estime que les âmes des dieux, sans avoir besoin de langue, d’yeux, d’oreilles,
sentent chacune ce que l’une d’elles ressent et jugent nos pensées ainsi qu’il
arrive aux âmes des humains qui, lorsqu’elles sont libres et émancipées de
toute solidarité avec le corps soit par le sommeil, soit parce qu’elles sont
tombées en extase, devinent, pronostiquent et voient des choses qui leur
demeurent cachées tant qu’elles sont liées aux corps. — Devenus fous, dit saint
Paul, en croyant être sages, nous avons transformé la gloire de Dieu qui est
incorruptible, en l’image de l’homme qui n’est que corruption.
Incapables de créer quoi que ce
soit, nous sommes arrivés à faire des dieux à la douzaine. — Voyez
quelle charlatanerie déployée dans ces déifications de l’antiquité : Après les
pompes d’un grand et superbe service funèbre, au moment où le feu, gagnant le
haut de la pyramide, atteignait le lit sur lequel était placé le trépassé, on
laissait échapper un aigle qui s’élevait dans les airs, symbolisant l’âme du
défunt montant en paradis. Nous avons, représentant cette scène, mille
médailles, notamment une de cette honnête femme qu’était Faustine, où l’aigle
est figuré emportant vers le ciel ces âmes déifiées campées à califourchon sur
ses ailes. C’est pitié de voir comme nous nous évertuons à nous tromper
nous-mêmes par nos singeries et nos inventions : « Ils redoutent ce
qu’eux-mêmes ont inventé (Lucain) », comme les enfants qui s’effraient de
la figure de leur camarade qu’eux-mêmes ont barbouillé et noirci : « Quoi de
plus malheureux que l’homme esclave des chimères qu’il s’est faites (Pline) !
» — C’est bien loin d’honorer celui qui nous a créés, que d’honorer celui que
nous avons fait. Auguste eut plus de temples que Jupiter, ils furent fréquentés
avec autant de dévotion et aussi réputés par leurs miracles. Les Thasiens, pour
reconnaître les bienfaits qu’ils avaient reçus d’ Agésilas, vinrent lui dire
qu’ils l’avaient placé au rang des dieux : « Puisque votre nation, leur
répondit-il, a le pouvoir de faire dieu qui bon lui semble, faites-en un de
l’un de vous, pour que je voie ; puis, quand j’aurai vu comment il s’en trouve,
je verrai si j’ai de grands remerciements à vous adresser pour votre offre. » —
Que l’homme est donc insensé ! il ne saurait créer un ciron, et il fait des
dieux à la douzaine ! Écoutez Trismégiste faisant l’éloge de ce dont nous
sommes capables : « Parmi les choses admirables, il en est une qui les dépasse
toutes, c’est que l’homme ait pu découvrir la nature divine et imaginer en quoi
elle consiste. »
Énoncé de quelques arguments mis en
avant pour déterminer la nature de Dieu. — Voici à ce sujet quelques-uns des
arguments ayant cours dans les écoles de philosophie, « auxquelles seules il
est donné de connaître les dieux et les puissances célestes, ou de savoir qu’il
est impossible de les connaître (Lucain) » : « Si Dieu est, c’est un être
animé ; si c’est un être animé, il a des sens ; s’il a des sens, il est sujet à
la corruption. S’il n’a pas de corps, il n’a pas d’âme, par conséquent il ne
peut rien ; et s’il a un corps, il est périssable. » Voilà bien vraiment un
raisonnement péremptoire, triomphant de toute objection ! — « Nous sommes
incapables d’avoir fait le monde, il y a donc quelque nature supérieure à la
notre, qui y a mis la main. — Ce serait une sotte arrogance que de nous estimer
la créature la plus parfaite de cet univers ; il y a donc quelque chose de
meilleur que nous, ce quelque chose c’est Dieu. — Quand vous voyez une riche et
pompeuse demeure, alors même que vous ne savez pas qui en est le maître, vous
ne dites pas qu’elle a été faite pour des rats ; ne devons-nous pas croire de
même que cette divine construction qu’est le palais céleste, est l’habitation
de quelque maître plus grand que nous ? — Celui qui est à l’échelon supérieur,
n’est-il pas toujours le plus élevé en dignité ? or, nous sommes au plus bas. —
Rien, sans âme ni raison, ne saurait produire un être capable de raison et
susceptible de donner la vie ; le monde nous produit, donc il a âme et raison.
— Chaque fraction de nous-mêmes est moindre que nous-mêmes ; nous sommes une
fraction du monde, le monde est donc doué de sagesse et de raison, et ce, à un
degré supérieur à nous. — C’est une belle chose que d’avoir un grand
gouvernement ; le monde, sous ce rapport, témoigne donc de l’excellence du
principe qui préside à ses destinées. — Les astres ne nous nuisent pas, la
bonté est donc au nombre de leurs qualités. — Nous avons besoin de nourriture,
les dieux sont donc dans le même cas ; ils se nourrissent des vapeurs de
l’atmosphère. — Les biens de ce monde ne sont pas des biens aux yeux de Dieu,
il doit donc en être de même à nos yeux. — Qui en offense un autre, qui se trouve
offensé par autrui, font à un égal degré preuve d’imperfection ; c’est donc
folie de redouter Dieu. — Dieu est bon par nature, l’homme ne l’est qu’en s’y
appliquant, ce qui constitue en lui une supériorité. — La sagesse divine et la
sagesse humaine ne se distinguent que parce que la première est éternelle ; or
une durée plus ou moins grande n’ajoute rien à la sagesse, nous allons donc de
pair sur ce point. — Nous possédons la vie, la raison, la liberté ; nous
apprécions la bonté, la charité, la justice, ces qualités appartiennent donc à
Dieu. » — En somme, c’est l’homme qui admet ou rejette l’existence de Dieu, qui
imagine les conditions de cette existence qu’il modèle sur lui-même ; quel
patron et quel modèle ! Étire les qualités humaines, donne-leur de l’élévation
et de la grandeur autant qu’il te plaira, enfle-toi, pauvre homme, enfle-toi
encore, encore et encore, « enfle-toi à en crever, tu n’en approcheras
toujours pas (Horace) ». « Les hommes croyant penser à Dieu, dont ils ne
peuvent avoir une idée, pensent à eux-mêmes ; c’est à eux, et non pas à lui,
qu’ils le comparent (S. Augustin). »
Dans ce qui relève de la nature, les effets ne
dépendent qu’à moitié des causes ; dans le cas présent, la divinité ne relève
pas d’elle, elle est trop haut placée, trop loin de nous, trop supérieure à
tout ce que nous pouvons imaginer, pour que nos conclusions l’atteignent et
aient action sur elle ; ce n’est pas par nous-mêmes que nous arriverons à
démêler une telle question, la route qu’il nous est donné de suivre est trop en
contre-bas ; du sommet du mont Cenis au ciel il y a pour nous aussi loin que si
nous étions au fond de la mer ; si vous voulez en juger, consultez votre
astrolabe.
On allait jusqu’à admettre
couramment que les dieux pouvaient entrer en rapport intime avec la femme. — On va même
jusqu’à faire entrer Dieu en rapports charnels avec la femme ; cela s’est
présenté fréquemment et dans tous les temps : Pauline, femme de Saturninus,
dame romaine de haute réputation, croyant coucher avec le dieu Sérapis, se
trouva, par la connivence des prêtres du temple, tomber dans les bras d’un de
ses admirateurs épris d’amour pour elle. — Varron, le plus spirituel et le plus
savant des auteurs latins, écrit dans ses ouvrages de théologie que le
desservant du temple d’Hercule, jetant les dés, d’une main pour lui, de l’autre
pour son dieu, joua contre celui-ci un souper et une fille galante. S’il
gagnait, les offrandes des fidèles devaient en faire les frais ; sinon, c’était
à ses dépens : il perdit et paya le souper et la fille. Cette dernière, qui
s’appelait Laurentine, vit pendant la nuit le dieu dans ses bras, et celui-ci
lui dit que le premier qu’elle rencontrerait le lendemain, l’indemniserait dans
la mesure de ce qu’elle était en droit d’attendre, le ciel s’intéressant à
elle. Celui qu’elle rencontra fut un jeune homme de grande fortune du nom de
Teruncius qui la mena chez lui et, dans la suite, la fit son héritière. À son
tour, pensant faire une chose agréable à son dieu, elle légua ses biens au
peuple romain, ce qui fit qu’on lui concéda les honneurs divins. — Platon
descendait des dieux par une double filiation, qui toutes deux remontaient à
Neptune ; cela n’a pas suffi On tenait pour certain à Athènes qu’Ariston, mari
de la belle Perictione, voulant entrer en rapport intime avec elle, n’y parvint
pas et que, dans un songe, Apollon l’avertit de la respecter et de la laisser
intacte, jusqu’à ce qu’elle eût accouché ; c’est ainsi que Platon serait venu
au monde. — Combien les religions anciennes présentent-elles d’histoires
semblables de pauvres humains trompés par les dieux, et combien de maris sont
représentés victimes de pareil outrage, pour rehausser l’enfant en lui
attribuant une origine divine. — Chez les Mahométans, la croyance populaire
admet la naissance d’enfants sans père, conçus en esprit, auxquels, par
l’intervention divine, des vierges donnent le jour ; on les désigne sous le nom
de « Merlins » qui, en leur langue, a cette signification.
Nous avons fait Dieu à notre image
parce que nous nous imaginons être la perfection. — Notons que chaque être n’a rien de
plus cher ni qu’il estime davantage que lui-même : le lion, l’aigle, le dauphin
ne prisent rien au-dessus de leur espèce, et chacun juge des qualités qu’il
constate en toutes choses d’après les siennes. Ces qualités que nous possédons,
nous pouvons les supposer plus ou moins grandes, mais c’est tout ; et, en
dehors de cette possibilité, étant donné que nous ne pouvons en imaginer qui ne
sont point et dont nous puissions doter la divinité, il n’y a pas à sortir de
là et à passer outre ; d’où ces conclusions qu’ont émises les anciens : « De
toutes les formes, la plus belle est celle de l’homme ; Dieu doit donc avoir
cette forme. — Nul ne peut être heureux, s’il est vertueux ; être vertueux,
s’il n’est doué de raison ; et la raison ne pouvant avoir son siège que dans
une tête organisée comme celle de l’homme, Dieu par suite doit également avoir
même visage que nous : « C’est une habitude et un préjugé de notre esprit,
qui fait que nous ne pouvons penser à Dieu, sans nous le représenter sous la
forme humaine (Cicéron). » — À cela Xénophane objectait plaisamment que si
les animaux se forgent des dieux, comme il est à croire qu’ils le font, ils
doivent certainement, eux aussi, les concevoir semblables à eux, devant
s’estimer, comme nous le faisons nous-mêmes, les chefs-d’œuvre de la création.
Car pourquoi un oison ne dirait-il pas : « Tout ce dont se compose l’univers
est à mon usage : la terre me sert à marcher, le soleil à m’éclairer, les
étoiles président à ma destinée ; je tire tel avantage des vents, tel autre des
eaux ; il n’est rien que la voûte céleste ne considère plus favorablement que
moi, je suis le favori de la nature ! L’homme ne me soigne-t-il pas ? il me
loge, il est mon serviteur ; c’est pour moi qu’il sème et fait ses moutures ;
s’il me mange, ne mange-t-il pas aussi l’homme son semblable, et moi-même
est-ce que je ne mange pas les vers qui le tuent et le mangent lui aussi ? »
Une grue est en droit d’en dire autant et même plus encore, car elle a la
liberté de voler, et par elle la possession de cette belle et haute région des
airs, « tant la nature est une douce médiatrice et porte les êtres à s’aimer
eux-mêmes (Cicéron) ».
De même, nous estimons que tout en
ce monde n’existe que pour nous ; ce qui avait conduit à doter chaque dieu
d’attributions en rapport avec ceux de nos besoins auxquels il avait charge de
satisfaire. — De ce
train, nous en arrivons à ce que le destin n’a que nous en vue, quand il rend
ses arrêts ; c’est pour nous que le monde existe, que l’éclair brille, que la
foudre tonne ; le créateur, les créatures, tout est à notre intention ; nous
sommes le but, l’objectif de l’universalité des choses. — Examinez le compte
tenu par la philosophie, depuis deux mille ans et plus, de ce qui se passe au
ciel : les dieux n’ont agi, n’ont parlé que pour l’homme ; aucune consultation,
aucune vacation pour un autre objet n’y sont enregistrées. Les voilà en guerre
contre nous : « Les enfants de la terre firent trembler l’auguste palais du
vieux Saturne et tombèrent enfin sous les coups d’Hercule (Horace). » Les
voici prenant part à nos troubles, pour nous rendre ce que si souvent nous
avons fait nous-mêmes à leur égard quand ils étaient divisés : « Neptune, de
son trident redoutable, ébranle les murs de Troie et renverse de fond en comble
cette cité superbe ; de son côté, l’impitoyable Junon se tient aux portes Scées
(Virgile). » — Les Cauniens, jaloux de maintenir la suprématie de leurs
dieux, prennent les armes le jour qui leur est consacré et vont, courant dans
toute la banlieue, frappant l’air de ci, de là, à coups redoublés avec leurs
glaives, pourchassant ainsi à outrance et jetant hors de leur territoire les
dieux étrangers. — La puissance des dieux est répartie suivant nos besoins : il
en est qui guérissent les chevaux, d’autres les hommes ; qui de la peste, qui
de la teigne, qui de la toux, qui d’une sorte de gale, qui d’une affection
autre, « tant la superstition introduit les dieux, même dans les plus
petites choses (Tite-Live) ! » Celui-ci fait pousser les raisins, celui-là
les aulx. L’un est préposé à la débauche, cet autre au commerce. Chaque corps
de métier a son dieu ; chaque divinité a sa province où elle est plus
particulièrement en crédit, l’une à l’Orient, l’autre à l’Occident : « Là
sont les armes de Junon, là son char (Virgile) »… « Ô saint Apollon, toi
qui habites le centre du monde (Tite-Live) ! »… « La ville de Cécrops
honore Pallas ; l’ile de Crète, Diane ; Lemnos, Vulcain ; dans le Péloponnèse,
Sparte et Mycènes adorent Junon ; Pan est le dieu du Ménale et Mars est vénéré
dans le Latium (Ovide) ». Il en est qui n’ont d’action que sur un bourg,
sur une famille ; qui logent seuls, tandis que d’autres sont en compagnie, soit
parce qu’ils le veulent bien, soit parce qu’ils s’y trouvent obligés : « Le
temple du petit-fils est réuni à celui de son divin aïeul (Ovide). » Il en
est de si chétifs et de si infimes (car leur nombre s’en élève jusqu’à
trente-six mille), qu’il faut les mettre à cinq ou six pour qu’ils arrivent à
produire un épi de blé, et chacun prend le nom de sa fonction dans cette œuvre
commune ; ils sont trois pour une porte, chargés respectivement des vantaux,
des gonds, du seuil ; pour un enfant, ils sont quatre et veillent à son
emmaillotement, à ce qu’il boit, à ce qu’il mange, au sein de sa nourrice. Il
en est qui sont authentiques ; d’autres qui ne le sont pas et sur lesquels
plane le doute ; certains ne sont pas encore admis en paradis : « Puisque
nous ne les jugeons pas encore dignes de l’honneur du ciel, permettons-leur
d’habiter les terres que nous leur avons accordées (Ovide). » — Nous en
trouvons qui sont physiciens, poètes, d’autres qui n’ont pas d’attributions ;
certains tiennent de la nature divine et de la nature humaine ; ils intercèdent
pour nous, sont nos médiateurs auprès de la divinité ; le culte de nombre
d’entre eux était restreint et d’ordre secondaire ; d’autres avaient à l’infini
des titres et des charges ; les uns étaient bons, les autres mauvais : il y en
avait de vieux et cassés, de mortels ; Chrysippe estimait qu’au dernier
cataclysme devant produire la fin du monde, tous, sauf Jupiter, cesseraient
d’être. Enfin, l’homme forge mille rapports, souvent plaisants, entre Dieu et
lui ; ne vont-ils pas jusqu’à être compatriotes : « L’île de Crète, berceau
de Jupiter (Ovide). »
L’esprit qui veut pénétrer les
mystères de la nature, s’y perd ; à combien d’idées diverses n’a pas donné lieu
la matière dont est formé le soleil ! — Le grand pontife Scévola et Varron, le grand
théologien de son époque, nous donnent à cela l’excuse suivante : « Il est
nécessaire que beaucoup de vérités soient ignorées du peuple, et qu’il croie
beaucoup d’assertions qui ne sont pas » ; « comme il ne cherche la vérité
que pour s’affranchir, soyons certains qu’il est de son intérêt d’être trompé
(S. Augustin) ». L’œil de l’homme ne peut se rendre compte des choses que
sous les formes dont il a notion. Vous souvient-il du saut que fit ce
malheureux Phaéton pour avoir voulu, lui, simple mortel, prendre en main les
rênes des chevaux de son père ? notre esprit s’émeut, s’égare et s’expose à une
chute semblable, quand sa témérité lui fait affronter pareilles impossibilités.
Demandez à la philosophie de quoi est composé le soleil ; que vous répond-elle,
sinon qu’il est composé de fer, de pierre ou de telle autre matière dont nous
faisons usage. — Demandez à Zénon ce que c’est que la nature : « C’est, vous
dira-t-il, un feu qui est une sorte d’artisan ayant la faculté d’engendrer et
procédant d’après des règles invariables — Archimède, ce maître en cette
science qui se décerne la préséance sur toutes les autres comme ne connaissant
que du vrai et du certain, vous dit : « Le soleil est un dieu de fer en
ignition. » Voilà vraiment une belle définition, résultat de ces soi-disant
irréfutables conclusions auxquelles aboutissent les démonstrations de la
géométrie, science dont la nécessité et l’utilité ne sont cependant pas
tellement incontestables, que Socrate n’ait estimé qu’il suffisait d’en savoir
assez pour arpenter la terre que l’on acquiert ou dont on se défait ; et que
Polynæus, qui en avait été un des maîtres les plus fameux et les plus
illustres, ne l’ait prise en mépris, comme pleine d’erreurs et de vanité apparente,
après avoir goûté les doux fruits des jardins d’Épicure, si chers aux timides.
— À ce propos, Socrate, dans Xénophon, parlant d’Anaxagore que l’antiquité
considérait comme plus entendu que personne autre aux choses célestes et
divines, dit que son cerveau s’altéra, ainsi que cela arrive chez tous ceux qui
scrutent avec excès les questions qui excèdent leur compétence. Faisant du
soleil une pierre ardente, il ne réfléchissait pas qu’une pierre ne devient pas
lumineuse sous l’action du feu, et, qui plus est, qu’elle se consume.
Considérant le soleil et le feu comme ne faisant qu’un, il oubliait que le feu
ne noircit pas les êtres qui s’y trouvent exposés, qu’il nous est possible de
le regarder fixement et qu’il tue les plantes et les herbes. De l’avis de Socrate
et aussi du mien, le jugement le plus sage qu’on puisse porter sur le ciel,
c’est de n’en point juger. Platon, parlant des démons dans Timée, dit : « C’est
une entreprise qui surpasse ce dont nous sommes capables, que de traiter ce
sujet ; il faut à cet égard nous en rapporter aux anciens qui se prétendent
descendre des dieux ; il n’est pas raisonnable de nous refuser à croire ce
qu’ils nous en disent, eux qui sont leurs fils, lors même qu’ils ne mettent à
l’appui de leur dire aucune raison péremptoire ou vraisemblable, puisqu’ils
nous affirment que ce qu’ils nous rapportent sont des traditions de famille qui
leur sont bien connues. »
N’a-t-on pas imaginé que le
mouvement des corps célestes fonctionne à l’aide des mêmes procédés que les
machines de notre invention ! — Voyons si nous en savons davantage sur les choses
du domaine de la nature dont nous nous occupons. Pour celles auxquelles, de
notre propre aveu, notre science ne peut atteindre, n’est-il pas ridicule de
leur forger de toutes pièces un corps, et de leur prêter des formes autres que
les leurs, qui soient entièrement de notre invention, comme il arrive à propos
du mouvement des planètes ? Notre esprit ne pouvant arriver à déterminer ni à
concevoir comment ce mouvement s’effectue, nous imaginons des ressorts
matériels, lourds, de modèles déterminés : « Le timon était d’or, les jantes
des roues de même métal et leurs rayons d’argent (Ovide). » On dirait que
nous avons eu des cochers, des charpentiers, des peintres qui sont allés
là-haut dresser les engins nécessaires pour ces mouvements, agencer les rouages
et l’enchevêtrement des corps célestes aux couleurs variées, suivant ce que,
d’après Platon, commandaient les nécessités du but à atteindre : « Le monde
est un édifice immense, entouré de cinq zones, traversé obliquement par une
bordure enrichie de douze signes rayonnants d’étoiles, où ont accès le char de
la Lune et ses deux coursiers (Varron) » ; ce ne sont là que songes et
fantastiques folies. Que ne plaît-il à la nature de nous entr’ouvrir un jour
son sein, pour nous laisser voir à découvert ce qui produit et règle ses
mouvements, et nous ouvrir les yeux. Dieu ! que d’abus, que de mécomptes
provenant de notre pauvre science, nous constaterions ! Je serais bien trompé,
si nous trouvions une seule de ces assertions qui soit juste, et si nous n’en
acquérions la conviction que ce dont nous sommes le plus ignorants, c’est de
notre ignorance.
En somme, la philosophie nous
présente toutes choses sous forme d’énigme comme font les poètes. — N’ai-je
pas lu dans Platon ce mot divin, que « la nature n’est rien qu’une poésie
énigmatique », comme, dirait-on, une peinture voilée et ténébreuse, éclairée de
ci, de là, par de faux jours en nombre infini, sur lesquels s’exercent nos
suppositions : « Toutes ces choses sont enveloppées des plus épaisses
ténèbres, et il n’y a pas d’esprit assez perçant pour pénétrer le ciel ou les
profondeurs de la terre (Cicéron). » — Cela est vrai, la philosophie n’est
qu’une poésie sophistiquée. D’où ceux qui dans l’antiquité s’y sont adonnés,
tirent-ils leur autorité, si ce n’est des poètes ? Les premiers d’entre eux
l’étaient et ont philosophé comme ils versifiaient. Platon est poète à ses
heures ; Timon l’appelle, par ironie, grand inventeur de miracles. Toutes les
sciences traitant de questions dépassant l’intelligence de l’homme s’affublent
des licences de la poésie. Les femmes emploient des dents en ivoire, quand les
leurs viennent à leur faire défaut ; elles modifient leur teint naturel avec
des ingrédients étrangers ; elles se font de faux mollets avec du drap et du
feutre, se donnent de l’embonpoint avec du coton ; au su et au vu de tout le
monde, elles s’embellissent d’une beauté qu’elles n’ont pas et qu’elles
empruntent ; ainsi en agit la science (on dit même que celle du droit admet des
fictions qui sont la base de ce que la justice tient pour être la vérité) ;
elle nous offre en paiement, nous demandant de les supposer véritables, des
choses qu’elle-même nous déclare être de son invention. Ces épicycles, ces
cercles excentriques, concentriques, dont l’astronomie s’aide pour expliquer le
mouvement des étoiles, elle ne nous les donne en effet que comme ce qu’elle a
pu trouver de mieux à cet égard, ainsi du reste que fait également la
philosophie, qui nous présente non ce qui est ou ce qu’elle croit être, mais ce
qu’elle a imaginé comme la solution la plus élégante et la plus conforme aux
apparences. Platon traitant de l’état de notre corps et de celui des animaux,
s’exprime ainsi : « Nous affirmerions que ce que nous avons dit est exact, si
un oracle nous en avait donné la confirmation ; nous nous bornons à assurer que
c’est ce que nous avons trouvé de plus vraisemblable à avancer. »
Sur lui-même, l’homme n’a également
que des idées confuses. — Ce n’est pas seulement le ciel que la philosophie
fournit de cordages, d’engins et de roues ; considérons ce qu’elle dit de
nous-mêmes et de notre contexture ; il n’y a pas dans le système planétaire et
les autres corps célestes plus de rétrogradations, de trépidations, d’ascensions,
de reculements et de ravissements que les philosophes n’en ont imaginé dans ce
pauvre petit corps humain. En cela il mérite bien le nom de petit Monde qu’ils
lui ont donné, tant ils emploient, pour le maçonner et le bâtir, de pièces aux
formes les plus variées. Pour expliquer les mouvements qu’ils relèvent chez
l’homme, les diverses fonctions et facultés qui sont en nous, en combien de
fragments n’ont-ils pas fractionné l’âme ? en combien de cases ne l’ont-ils pas
répartie ? combien de divisions et de subdivisions n’établissent-ils pas en ce
pauvre être, en dehors de celles que la nature a faites et qui nous sautent aux
yeux ? de combien d’emplois et d’occupations ne le chargent-ils pas ? Ils en
font une sorte de république imaginaire ; c’est un sujet qu’ils détiennent et
dont ils ont le maniement exclusif ; on leur a laissé toute latitude de le
démonter, de le classifier, de le remonter, de le présenter sous tel jour qui
leur convient ; chacun a été laissé libre d’en user à sa fantaisie, et
cependant ils ne sont pas encore fixés. Ils n’arrivent pas à établir sur ce
point, non des règles positives, mais même de simples hypothèses, qu’il ne se
rencontre quelque disposition mal prise, quelque son qui sonne faux et qui
échappe, si énorme que soit la machine qu’ils ont construite et en dépit des
mille rapiéçages mal appropriés et fantastiques dont elle a été l’objet. — Et à
cela il n’est pas d’excuse ; quand les peintres peignent le ciel, la terre, les
mers, les montagnes, les îles lointaines, nous tolérons qu’ils ne nous en
donnent que de vagues ébauches ; c’est admissible pour des choses que nous ne
connaissons pas et nous nous contentons dans ce cas d’esquisses plus ou moins
fantaisistes ; mais s’ils peignent d’après nature, ou que le sujet qu’ils ont
entrepris nous soit connu et familier, alors nous exigeons d’eux une exacte et
parfaite reproduction des lignes et des couleurs ; et s’il n’en est pas ainsi,
nous ne faisons pas cas de leur œuvre.
J’approuve cette servante de Milet qui, voyant le
philosophe Thalès continuellement occupé à contempler la voûte céleste et tenir
toujours ses regards en l’air, mit quelque chose sur son chemin pour le faire
trébucher, l’avertissant par là qu’avant de s’amuser à penser à ce qui pouvait
se passer dans les nues, il devait se préoccuper d’abord de ce qui se passait à
ses pieds. C’est avec raison qu’elle lui conseillait de s’examiner, lui, plutôt
que le ciel, car ainsi que Cicéron le fait dire à Démocrite : « Nous nous
mettons à scruter les cieux, alors que nous ne voyons pas ce qui est à nos
pieds. » Nous sommes ainsi faits, que la connaissance de ce qui est sous
notre main, est aussi loin de nous se perdant dans les nues, que celle des
astres. Ce même reproche que cette femme adressait à Thalès de ne rien voir de
ce qui était devant lui, Socrate, au dire de Platon, l’adressait à quiconque se
mêlait de philosophie, car tout philosophe ignore ce que fait son voisin, et
même ce que lui-même fait, ne sachant même pas ce qu’ils sont tous deux, s’ils
sont bêtes ou hommes.
Les gens qui actuellement trouvent trop faibles les
raisons de Sebond, ceux qui n’ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui
savent tout : « Ce qui maîtrise la mer, ce qui règle les saisons ; si les
astres ont un mouvement propre ou obéissent à une loi étrangère ; pourquoi le
disque de la lune croît et décroît régulièrement ; enfin comment l’harmonie de
l’univers résulte de la discorde de ses éléments (Horace) », ont-ils
quelquefois, dans leurs livres, prêté attention aux difficultés que présente la
connaissance de notre être ? Nous voyons bien que nos doigts se meuvent, que
nos pieds se déplacent, que certaines parties de notre corps s’ébranlent
d’elles-mêmes sans que nous y mettions du nôtre, tandis que d’autres n’entrent
en mouvement que sur notre volonté ; que certaines émotions nous font rougir,
d’autres pâlir ; que les idées qui surgissent en nous agissent, les unes sur la
rate seulement, d’autres sur le cerveau ; il y en a qui nous font rire,
d’autres nous font pleurer ; d’autres nous frappent dans tous nos sens de peur
et d’étonnement et nous immobilisent ; si notre pensée vient à s’arrêter sur
tel objet, notre estomac se soulève ; sur tel autre, certaine partie qui se
trouve plus en bas de nous-mêmes en est surexcitée ; mais jamais personne n’a
su comment ces impressions de l’esprit peuvent arriver à produire une pareille
intensité d’action sur un corps qui présente une masse solide, ni quelle est la
nature des rapports qui font fonctionner à l’unisson ces admirables ressorts : Toutes
ces choses sont impénétrables à la raison humaine et restent cachées dans la
majesté de la nature », écrit Pline ; saint Augustin dit de son côté : « Le
lien par lequel l’esprit adhère au corps… est admirable et ne saurait être
compris de l’homme ; cette union, c’est l’homme même » ; et, bien que ne se
l’expliquant pas, personne ne le met en doute, parce que les opinions des
hommes sur ce point résultent de ce que croyaient les anciens, croyances qui
font autorité, auxquelles on ajoute foi, comme si elles faisaient partie
intégrante de la religion et des lois. Ce qui peut s’en dire d’ordinaire, on
n’y prête pas plus attention que si on parlait patois ; c’est une vérité
acceptée telle que, avec tout ce qui s’y rattache, tous les arguments, toutes
les preuves à l’appui, tel un bloc ferme et solide qu’on n’ébranle plus, qu’on
ne discute plus. Bien au contraire, chacun, à qui mieux mieux, va replâtrant et
consolidant cette croyance reçue de tout ce que peut sa raison, laquelle est un
outil souple, se pliant et s’accommodant à tout ce qu’on lui demande, et c’est
ainsi que le monde se remplit de niaiseries et de mensonges dans lesquels il se
complait.
Ce qui fait qu’on ne révoque pas ces
théories en doute, c’est qu’on les accepte toujours sans examen sous l’autorité
du nom de celui qui les a émises. — Ce qui fait qu’on ne révoque que peu de choses en
doute, c’est qu’on ne soumet jamais à l’épreuve les impressions communément
répandues ; on n’en sonde pas le pied qui est le point faible par où elles
pèchent, on ne discute que sur les rameaux qu’il produit. On ne demande pas si
telle chose est vraie, mais si c’est bien de cette manière ou de telle autre qu’elle
a été entendue ; on ne s’enquiert pas si ce que Galien a avancé est juste, mais
si c’est ainsi ou autrement qu’il l’a dit. — Il était vraiment bien naturel que
cette contrainte, qui bride la liberté de nos jugements et tyrannise nos
croyances, s’étendit aux écoles et aux arts. Aristote est le dieu de la science
scolastique ; c’est un sacrilège de discuter ses ordonnances, tout comme c’en
était un, à Sparte, de discuter celles de Lycurgue ; nous tenons sa doctrine
pour loi fondamentale, et peut-être est-elle aussi fausse qu’une autre. Je ne
sais pourquoi je n’accepterai pas soit les idées de Platon, soit les atomes
d’Épicure, le plein et le vide de Leucippe et de Démocrite, l’eau de Thalès, la
nature avec son infinité de formes d’Anaximandre, l’air de Diogène, les nombres
et la symétrie de Pythagore, l’infini de Parménide ; l’unité de Musée, l’eau et
le feu d’Apollodore, les parties similaires d’Anaxagore, la répulsion et
l’affinité d’Empédocle, le feu d’Héraclite, ou toute autre opinion d’entre
cette infinité d’avis et de sentences qu’a émise notre belle raison humaine qui
fait preuve de tant de certitude et de clairvoyance en tout ce dont elle se
mêle, aussi bien que j’admets l’opinion d’Aristote sur les principes qui,
d’après lui, sont l’origine de tout dans la nature ; principes qui reposent sur
trois éléments essentiels : la matière, la forme et le manque. Qu’y a-t-il de
plus dépourvu de sens que de prétendre que toutes choses dérivent du néant ?
qu’est-ce que le manque, sinon un élément négatif, et quelle idée d’en avoir
fait la cause et l’origine de ce qui est ? C’est là cependant une assertion
qu’on n’oserait combattre, si ce n’est comme exercice de logique ; si on
discute, ce n’est pas pour éclaircir le doute que l’on peut concevoir, mais
pour défendre le chef de l’école contre les contradicteurs étrangers ; en
maintenir l’autorité est le but à poursuivre, il n’est pas permis de pousser
ses investigations au delà.
Il est bien aisé de bâtir à sa guise sur des
fondations dressées à cet effet ; par cela même que le commencement a eu lieu
suivant telle loi, telle ordonnance, le reste s’ensuit et l’édifice s’élève
sans difficulté, comme de lui-même. Par ce procédé notre raison marche d’un pas
assuré et nous discourons sans plus ample informé ; dès avant la discussion,
nos maîtres ont préparé le terrain et gagné dans notre esprit autant qu’il leur
en faut pour pouvoir conclure comme ils l’entendent, à la façon de ceux qui,
enseignant la géométrie, résolvent des propositions admises à l’avance. Avec le
consentement et l’approbation que nous leur prêtons, ils sont libres de nous
entraîner à droite, à gauche et de nous faire pirouetter à leur volonté. —
Quiconque est cru dans les hypothèses qu’il émet est notre maître, notre Dieu ;
il a une base si ample, si commode qu’il peut avec un pareil point d’appui
s’élever jusqu’aux nues, si cela lui convient. Dans la pratique et la
transmission de la science, nous avons accepté pour argent comptant ce mot de
Pythagore : « Tout expert doit être cru en ce qui touche son art » ; ce qui
fait que le dialecticien s’en rapporte au grammairien pour la signification des
mots, que le rhétoricien emprunte au dialecticien ses arguments et l’art de les
placer à propos ; le poète, le rythme du musicien ; celui qui s’adonne à la
géométrie s’appuie sur les calculs de l’arithméticien ; les métaphysiciens
prennent pour base les conjectures de la physique, car chaque science a ses
principes reposant sur ses hypothèses, ce qui, de toutes parts, lie le jugement
de l’homme. Si vous essayez de renverser cette barrière qui constitue une
erreur capitale, on vous objecte aussitôt cet aphorisme que ces savants ont
continuellement à la bouche : « On ne discute pas avec ceux qui nient les
principes. » Or, il ne saurait y avoir de principes chez les hommes qu’autant
que la Divinité les leur a révélés ; en dehors de cette révélation, le
commencement de toutes choses, le milieu, la fin, ne sont que songe et fumée. —
À ceux qui, pour combattre, s’appuient sur des hypothèses, il faut opposer
comme axiome les thèses contraires à celles sur lesquelles porte le débat ;
toutes celles que l’homme peut imaginer, se peuvent émettre ; elles ont autant
d’autorité les unes que les autres, si la raison n’en fait pas la différence.
Il faut donc les examiner et les comparer ; et en premier lieu, celles que l’on
pose en règles générales et qui pèsent le plus lourdement sur nous. Vouloir en
arriver à une certitude absolue est, en quelque sorte, un témoignage de folie
et d’extrême incertitude ; il n’y a pas gens plus fous ni moins philosophes que
les Philodoxes de Platon : Que le feu soit chaud, que la neige soit blanche,
qu’il n’y ait rien qui soit dur ou qui soit mou, nous n’y contredisons pas,
disent-ils, mais encore faut-il qu’on nous le prouve.
Voulons-nous pour nous décider
recourir à l’expérience, les sens nous trompent, et la raison, sujette
elle-même à l’erreur, ne peut davantage nous guider. — À un tel langage, on conte que les
anciens répondaient : à qui mettait la chaleur en doute, de se jeter dans le
feu ; à qui niait que la glace fût froide, de s’en appliquer sur la poitrine ;
ces réponses n’étaient pas dignes de gens qui se disaient philosophes. S’ils
nous avaient laissés en notre état naturel, acceptant en toutes choses les
apparences telles que nos sens les perçoivent, n’ayant d’autres appétits que
ceux peu compliqués, déterminés uniquement par les conditions de notre
existence, ils auraient été fondés à parler ainsi, mais ce sont eux qui nous
ont appris à nous ériger en juges du monde et qui nous ont mis en tête cette
singulière prétention, que « la raison humaine a droit de contrôle sur tout ce
qui est aussi bien sous la voûte céleste qu’en dehors, qu’elle embrasse tout,
peut tout, que par elle tout se sait et se connaît ». Semblables réponses
pourraient être bonnes chez les Cannibales, qui ont le bonheur de jouir d’une
vie longue, tranquille et paisible sans faire application des préceptes
d’Aristote, ni même connaître de nom la physique ; et elles seraient plus
concluantes que toutes autres que les adeptes de la philosophie peuvent
imaginer et que leur suggère leur raison ; elles sont à la portée de tous les
animaux, autant qu’à la nôtre, comme tout ce qui découle purement et simplement
de la loi de nature ; mais eux se les sont interdites. Pour être conséquents
avec eux-mêmes, ils ne peuvent me dire : « Telle chose est vraie, parce que
vous la voyez et la sentez ainsi » ; il faut qu’ils me démontrent que ce que je
crois sentir, je le sens effectivement ; et, si je le sens effectivement,
pourquoi je le sens, comment, etc… ; qu’ils me disent le nom, l’origine, les
tenants et les aboutissants de la chaleur, du froid ; ce qui fait que ceci a
action sur cela et inversement ; faute de quoi, ce ne sont pas des philosophes,
les philosophes n’admettant rien, n’approuvant rien que du fait de la raison,
qui est la pierre de touche, à la vérité pleine de faussetés, d’erreurs, de
faiblesse et de défaillance, à laquelle ils soumettent tout ce qu’ils essaient.
Par quoi pouvons-nous mieux éprouver la raison que par
elle-même ? Si nous ne pouvons l’en croire quand elle parle d’elle, elle n’est
guère propre à apprécier ce qui n’est pas elle. Si elle est capable de
connaître quelque chose, ce doit être au moins ce qu’elle est et où elle loge,
puisqu’elle est en notre âme, dont elle fait partie ou dont elle est un effet.
Il n’est pas question ici de la raison par excellence, la seule vraie, dont
nous appliquons le nom si mal à propos : celle-ci réside dans le sein de Dieu,
c’est là son gite et sa retraite ; c’est de là qu’elle émane, quand il plaît à
Dieu de nous en envoyer quelque rayon, telle Pallas sortant du cerveau de
Jupiter, quand elle se communiqua au monde.
Que nous apprend-elle par exemple de
l’âme ? À chaque philosophe, elle inspire une solution différente ; cette
divergence et les extravagants systèmes de quelques-uns démontrent bien la
vanité des recherches philosophiques. — Voyons donc ce que la raison humaine nous apprend
sur elle-même et sur l’âme ; non sur l’âme en général, dont presque tous les
philosophes dotent les corps célestes et ceux d’où dérivent les autres ; ni sur
celle que Thalès attribue même aux choses qu’on tient comme inanimées et
auxquelles il a été amené à en attribuer une, en considérant ce qui se produit
dans l’aimant ; mais sur celle qui est en nous et que nous devons mieux
connaître : « On ne connaît pas la nature de l’âme : naît-elle avec le
corps, ou au contraire y est-elle introduite au moment de la naissance ?
périt-elle avec lui, va-t-elle visiter les sombres abîmes, ou passe-t-elle, par
l’ordre des dieux, dans le corps des animaux (Lucrèce) ? »
À Cratès et à Dicéarque, la raison avait appris que
l’âme n’existe absolument pas, et que le corps s’anime par le seul fait de
l’action de la nature ; à Platon, que c’est une substance qui porte en elle-même
sa propre mise en mouvement ; à Thalès, qu’elle est une nature sans cesse en
travail ; à Asclepiade, le résultat du fonctionnement de nos sens ; à Hésiode
et à Anaximandre, un composé de terre et d’eau ; à Parménide, de terre et de
feu ; à Empédocle, de sang : « Il vomit son âme de sang (Virgile) » ; à
Posidonius, Cléanthe et Galien, un foyer ou une sorte de flamme : « Les âmes
ont la vigueur du feu et une origine céleste (Virgile) » ; à Hippocrate, un
esprit répandu dans le corps ; à Varron, de l’air pénétrant par la bouche,
s’échauffant dans les poumons, se purifiant dans le cœur et se répandant par
tout le corps ; à Zénon, la quintessence des quatre éléments ; à Héraclide du
Pont, de la lumière ; à Xénocrate et aux Égyptiens, un coefficient variable ; aux
Chaldéens, une propriété sans forme déterminée : « Une certaine habitude
vitale du corps, que les Grecs appellent Harmonie (Lucrèce). » N’oublions
pas Aristote d’après lequel l’âme est ce qui fait naturellement mouvoir le
corps, il la nomme Entéléchie (Perfection), sans plus s’étendre sur sa
provenance que sur celle de tout autre de nos organes, ne parlant ni de son
essence, ni de son origine, ni de sa nature, mais simplement de ses effets.
Lactance, Sénèque et les principaux philosophes dogmatistes confessent que
c’est chose qu’ils ne comprennent pas. Et maintenant, après cette énumération
d’opinions : « Quelle est la vraie ? Un dieu seul peut le savoir, » dit
Cicéron. Je reconnais par moi-même, a dit saint Bernard, combien Dieu échappe à
mon entendement, puisque déjà je ne puis comprendre les parties dont se compose
mon être propre. Héraclite, qui admettait que les êtres sont tout âmes et
démons, déclarait pourtant ne pouvoir aller suffisamment loin dans la
connaissance de l’âme, au point de parvenir à la comprendre, tellement son
essence est impénétrable.
Où loge-t-elle ? Cela ne donne pas lieu à de moindres
désaccords, ni à moins de discussions : Hippocrate et Hiérophile la placent
dans le cervelet ; Démocrite et Aristote, par tout le corps, « comme lorsqu’on
dit que la santé appartient au corps, sans que pour cela elle fasse partie de
l’homme en santé (Lucrèce) » ; Épicure dans l’estomac : « car c’est là
qu’on se sent palpiter de crainte et de terreur, là qu’on éprouve les douces
émotions de la joie (Lucrèce) » ; les Stoïciens, autour du cœur et à
l’intérieur ; Erasistrate, joignant l’enveloppe du crâne ; Empédocle, dans le
sang, comme Moïse, ce qui a porté ce dernier à défendre de manger celui des
animaux, parce qu’il contient leur âme. Galien pense que chaque partie du corps
a son âme ; Straton la loge entre les deux sourcils. « Quelle figure a l’âme
et où loge-t-elle ? voilà ce qu’il ne faut pas chercher à connaître, » a
dit Cicéron ; je reproduis les termes mêmes qu’il emploie, ne voulant pas
altérer le langage de l’éloquence ; d’autant qu’il y a peu à gagner à le
frustrer des idées de sa propre invention, parce qu’elles sont peu nombreuses,
ont peu d’originalité et sont généralement connues. — La raison que donne
Chrysippe et les autres philosophes de son école, pour placer l’âme autour du
cœur, mérite de ne pas être laissée dans l’oubli : c’est parce que, dit-il,
quand nous voulons affirmer quelque chose, nous mettons la main sur l’estomac ;
et que, lorsque nous prononçons le mot ego, qui en grec signifie moi, nous
abaissons la mâchoire inférieure vers l’estomac. Cette explication marque peu
de sérieux chez un aussi grand personnage ; les autres considérations qu’il
émet sont par elles-mêmes de peu de valeur, mais cette dernière ne saurait
quand même constituer que pour les Grecs une preuve que l’âme est en cette
place ; on voit par là qu’il n’est jugement humain, si appliqué qu’il soit, qui
parfois ne sommeille. — Pourquoi craindrions-nous de le dire ? Voilà les
Stoïciens qui sont les pères de la prudence humaine ; n’ont-ils pas trouvé que
l’âme, chez l’homme qui se débat aux approches de sa fin prochaine, peine et
fatigue longtemps pour en sortir, ne pouvant, comme une souris prise dans une
souricière, arriver à se dégager de ses entraves. Il en est parmi eux qui
pensent que le monde a été fait pour, par punition, pourvoir de corps les
esprits déchus par leur faute de la pureté qu’ils avaient reçue lorsqu’ils ont
été créés, la première création ayant été exclusivement incorporelle ; et que,
suivant qu’ils se sont plus ou moins éloignés de leur spiritualité, ils ont été
incorporés dans des conditions qui leur sont plus ou moins pénibles ou faciles
; d’où tant de variétés parmi les matières créées. A ce compte, l’esprit qui,
pour son châtiment, a été investi du corps du soleil, devait avoir une dose
d’altération bien rare et bien particulière.
Les conséquences résultant finalement de notre
enquête, ont quelque chose d’inattendu. Il nous arrive ce qui, au dire de
Plutarque, se produit quand on remonte aux origines de l’histoire : on trouve
que les cartes donnent les terres connues, comme confinant à des marais, à de
profondes forêts, à des déserts, à des lieux inhabitables ; de même ceux qui
s’occupent de ces hautes questions et veulent y voir plus avant, victimes de
leur curiosité et de leur présomption, sont exposés aux plus grossières et aux
plus puériles rêvasseries. La fin et le commencement de cette science tiennent
également de la bêtise : voyez Platon s’élevant et prenant son essor dans ses
nébuleuses conceptions poétiques ; voyez quel jargon il fait parler aux dieux ;
à quoi songeait-il donc quand il définissait l’homme « un animal à deux pieds,
sans plume », fournissant par là une bien plaisante occasion de se moquer de
lui à ceux qui y étaient disposés et qui, ayant plumé un chapon vivant, le
promenaient en disant que c’était là « l’homme de Platon » ?
Et les Épicuriens ! Quelle simplicité de leur part
d’aller, au début, imaginer que le monde provenait de leurs atomes, qu’ils
présentaient comme des corps pondérables et soumis à un mouvement de haut en
bas par le seul effet de leur nature ; cette hypothèse fit que leurs
adversaires leur objectèrent que, dans de telles conditions, les dits atomes ne
pouvaient se joindre et se grouper entre eux, leur chute s’effectuant suivant
des lignes droites et verticales qui se trouvaient être constamment parallèles.
Cette objection les contraignit à ajouter à leur description la possibilité,
pour ces atomes, d’un mouvement oblique, tout fortuit, et à les doter de queues
courbes et crochues, leur permettant de s’accrocher et de demeurer attachés les
uns aux autres ; ce qui n’empêcha pas leurs contradicteurs de les embarrasser
encore, en leur demandant comment, « si les atomes ont, par le fait du hasard,
produit tant de choses de formes diverses, il ne s’est jamais rencontré qu’ils
aient fait une maison ou un soulier ? et, aussi pourquoi ne pas admettre qu’il
a pu se faire que des lettres grecques, répandues pêle-mêle, en nombre infini,
en un point déterminé, soient arrivées à former la contexture de l’Iliade » ? > Paradoxe
du singe savant
« Ce qui est capable de raison, dit Zénon, est
meilleur que ce qui n’en est pas capable ; or, il n’est rien de meilleur que le
monde, le monde est donc capable de raison. » Cotta, en employant cette même
argumentation, fait le monde mathématicien ; il le fait aussi musicien et
joueur d’orgues, en lui faisant application de cet autre raisonnement,
également de Zénon : « Le tout est plus que la partie ; nous sommes capables de
sagesse, nous sommes partie du monde, donc le monde est sage. » On trouve dans
les reproches que s’adressent les uns aux autres les philosophes discutant sur
ce qui différencie leurs opinions et leurs sectes, des exemples en nombre
infini de raisonnements semblables, non seulement faux, mais ineptes, qui ne
peuvent se défendre et accusent chez leurs auteurs moins d’ignorance que
d’imprudence.
Celui qui, avec compétence, se mettrait à compulser
toutes ces âneries émanant de la sagesse humaine, ferait merveille ; moi-même,
en en présentant quelques-unes, par certains de leurs côtés, à titre de
spécimen, fais œuvre aussi utile que d’en disserter plus posément. Nous pouvons
juger par là en quelle estime nous devons tenir l’homme, son bon sens et sa
raison, puisque même chez ces grands personnages qui ont porté si haut
l’intelligence humaine, se trouvent des défauts si apparents et si grossiers.
Tout cela porte à croire que ce
n’est pas sérieusement que tous ces philosophes ont débité leurs rêveries. — Pour moi,
je préfère croire que ces philosophes ne se sont occupés de science que par
occasion, comme d’un jouet se prêtant à tout ; et que, pour se divertir, ils
ont usé de la raison comme d’un instrument vain et frivole, mettant en avant
toutes sortes d’idées plus ou moins bizarres, émises sous une forme tantôt
sérieuse, tantôt badine. Ce même Platon, qui définit l’homme comme on ferait
d’une poule, dit, après Socrate, dans un autre endroit de ses œuvres, « qu’à la
vérité, il ne sait ce que c’est que l’homme ; qu’il est une des pièces du monde
des plus difficiles à connaître ». Ces opinions variables et instables
constituent un aveu tacite, mais évident, de leur volonté à ne pas sortir de
leur indécision. Ils s’appliquent à ce que leur manière de voir n’apparaisse
pas toujours nettement et à visage découvert ; ils la cachent, soit sous les
ombrages que leur offrent la fable et la poésie, soit sous quelque autre
masque. C’est encore un effet de notre imperfection que la viande crue ne
convienne pas toujours à notre estomac et qu’il soit besoin de la laisser se
faire, s’altérer, se corrompre ; les philosophes agissent de même : ils
obscurcissent parfois leurs opinions et leurs jugements réels, les falsifient
pour les mettre à la portée de tous. Ils ne veulent pas professer hautement
l’ignorance, la faiblesse de la raison humaine, pour ne pas faire peur aux
enfants ; mais ils nous la dévoilent assez sous l’apparence d’une science
trouble et inconstante.
Quand j’étais en Italie, je conseillai à quelqu’un qui
était embarrassé pour parler italien, de se borner, s’il ne désirait que se
faire comprendre, sans prétendre à un langage correct, à employer les mots
latins, français, espagnols ou gascons rendant sa pensée, qui les premiers lui
viendraient à la bouche, en y ajoutant simplement la terminaison italienne ; qu’il
ne manquerait pas, de la sorte, de se rencontrer avec l’un quelconque des
idiomes du pays, soit toscan, soit romain, vénitien, piémontais ou napolitain
et de se trouver s’exprimer en l’un ou l’autre de ces nombreux dialectes. J’en
dirai de même de la philosophie : elle a tant de formes, de variétés et a tant
parlé, que tous nos songes, toutes nos rêveries y ont pris place ; la fantaisie
humaine ne peut plus rien concevoir, ni en bien, ni en mal, qui n’y soit : « On
ne peut rien dire de si absurde, qui n’ait déjà été dit par quelque philosophe
(Cicéron). » — Je n’en suis que plus libre pour livrer mes caprices au
public, d’autant que, bien qu’émanant de moi seul et que personne ne me les ait
suggérés, je sais qu’ils se trouveront toujours avoir quelque rapport avec
d’autres déjà émis et qu’il ne manquera pas quelqu’un pour dire : « Voilà d’où
il les a tirés. » Mes idées sont ce que la nature les a faites ; pour les
former, je me suis attaché à ne suivre aucune règle ; et pourtant, quelque
faibles qu’elles soient, quand l’envie m’a pris de les exprimer et que pour les
publier dans des conditions plus favorables, je me suis mis en devoir de les
appuyer de raisonnements et d’exemples, j’ai été moi-même émerveillé de
m’apercevoir combien, d’aventure, elles se trouvent conformes à de si nombreux
exemples et raisonnements philosophiques. A quelle doctrine se rattachent-elles
? je ne l’ai su qu’après les avoir mises en œuvre et avoir jugé du résultat ;
j’appartiens à une espèce nouvelle : je suis un philosophe, devenu tel sans
préméditation et par hasard.
L’opinion la plus vraisemblable est
que l’âme loge dans le cerveau. — Pour revenir à notre âme, il est vraisemblable que
si Platon a placé la raison dans le cerveau, la colère dans le cœur, la
cupidité dans le foie, il a plutôt donné là une interprétation des mouvements
de l’âme, qu’il n’a voulu indiquer en elle une division et une distinction à
l’instar de celles qui existent entre les différents membres du corps. La plus
vraisemblable de ces opinions est que l’âme est une ; qu’elle a par elle-même
la faculté de raisonner, de se souvenir, de comprendre, juger, désirer, et que
toutes autres opérations, elle les exerce par l’entremise des différentes
parties du corps, comme le pilote gouverne son navire suivant l’expérience
qu’il en a, tantôt en tendant ou relâchant une corde, tantôt en hissant une
vergue ou se servant de l’aviron, sa seule puissance produisant ces divers
effets. Il est également probable que l’âme loge dans le cerveau ; cela résulte
de ce que les blessures et accidents qui affectent cet organe, se répercutent
aussitôt sur les facultés de l’âme ; du cerveau, il est naturel d’admettre
qu’elle se répand au travers du reste du corps, de même que le soleil répand
hors du ciel sa lumière et sa fécondité et en remplit le monde : « Le
soleil, dans sa course, ne s’écarte jamais du milieu du ciel et cependant il
éclaire tout de ses rayons (Horace). » « L’autre partie de l’âme,
répandue par tout le corps, est assujettie et obéit aux ordres supérieurs de
l’intelligence (Lucrèce). »
Diversité des opinions sur son
origine. — Il en est
qui ont avancé qu’il y a une âme principe de toutes les autres, quelque chose
comme un grand corps dont toutes les âmes particulières sont extraites et où
elles retournent pour se fondre à nouveau dans ce milieu qui se reconstitue
sans cesse : « Dieu circule au travers des terres, des mers, des profondeurs
des cieux ; à leur naissance, il prête à l’homme, aux animaux domestiques, aux
bêtes féroces, le léger souffle qui les anime ; dès lors, aucun n’est destiné à
périr, tous doivent rendre leur être à ce grand tout dont il est issu
(Virgile). » Parmi eux, certains estiment que tout en y retournant, elles
ne font que s’y rattacher et conservent leur individualité ; d’autres croient
qu’elles sont une émanation de la substance divine ; d’autres, qu’elles sont
produites par les anges et formées de feu et d’air ; les uns, qu’elles sont de
toute éternité ; les autres, qu’elles sont créées au moment du besoin ;
d’autres, qu’elles descendent du disque de la lune et y retournent. —
Généralement, les anciens croyaient qu’elles sont engendrées de père en fils,
de la même façon que tout ce que produit la nature. À l’appui de cette
hypothèse, ils invoquaient la ressemblance des enfants avec leurs pères : « La
vertu de ton père t’a été transmise avec la vie » ; « Les forts
engendrent les forts (Horace) » ; et aussi que l’on voit les pères
transmettre à leurs enfants, non seulement certains signes du corps, mais
encore quelque chose de leur caractère, de leur tempérament, de leurs
dispositions d’âme : « Pourquoi le lion transmet-il sa férocité à sa race ?
pourquoi la ruse est-elle héréditaire chez les renards, la fuite et la peur
chez les cerfs… ? si ce n’est parce que l’âme a son germe propre et se
développe en même temps que le corps (Lucrèce). » Ils en donnaient encore
comme raison que c’est là-dessus que se fonde la justice divine pour punir,
dans les enfants, les fautes des pères ; les vices de ceux-ci, par le fait de
la contagion, entachant l’âme de ceux-là et les dérèglements de la volonté des
uns réagissant sur les autres.
Est-elle préexistante au corps
auquel elle est unie ? — Ils ajoutaient que si les âmes avaient une origine
autre que celle-ci qui est toute naturelle, si elles avaient été quelque autre
chose en dehors du corps avec lequel elles ont été engendrées, elles auraient
souvenance de leur première condition, vu les facultés de discourir, raisonner
et se souvenir dont elles sont naturellement douées : « Si l’âme s’insinue
dans le corps à sa naissance, pourquoi ne nous souvenons nous pas du passé ?
pourquoi ne conservons-nous aucune trace de nos actions antérieures (Lucrèce) ?
» Admettre cette hypothèse, c’est supposer que nos âmes ont toute science
acquise quand elles sont encore dans toute leur simplicité et leur pureté
naturelles ; mais s’il en est ainsi, elles se trouvent exemptes d’être
emprisonnées dans un corps ; pourquoi alors cette réincarnation, puisque avant
d’entrer dans leur nouveau corps elles seraient telles qu’elles seront, il faut
l’espérer, quand elles en sortiront ? Encore faudrait-il qu’elles se
souviennent, pendant leur nouvelle vie, de ce qu’elles étaient arrivées à
connaître lors de leur existence antérieure, « apprendre n’étant, au dire de
Platon, que nous remémorer ce que nous avons su ». Or, chacun sait par expérience
que cette assertion est fausse ; d’abord, parce que, précisément, nous ne nous
souvenons que de ce qu’on nous apprend et que, si la mémoire faisait exactement
son office, elle nous suggérerait bien quelque chose de plus que ce que nous
savons au début. En second lieu, la science que l’âme posséderait, puisqu’elle
a recouvré sa pureté initiale, serait la science parfaite, de sorte que, grâce
à sa divine intelligence, elle connaîtrait toutes choses dans leur réalité ; or
il arrive que si, sur un point ou sur un autre, on lui enseigne le mensonge ou
le vice, elle les retient, n’ayant aucune réminiscence à y opposer, parce que
cette image et cette conception de la vérité ne sont de fait encore jamais
entrées en elle.
On ne saurait dire que son emprisonnement dans le
corps étouffe ses qualités natives, au point que toutes s’en trouvent éteintes
; ce serait premièrement contraire à cette autre croyance qui lui reconnaît une
puissance si considérable et une action si admirable sur l’homme en cette vie,
qu’on en a fait dans le passé une divinité remontant à toute éternité et à
laquelle l’avenir réserve l’immortalité : « et cependant si le changement
est si grand, que l’âme ne conserve aucun souvenir de ce qu’elle a fait, son
état, ce me semble, diffère bien peu de la mort (Lucrèce) ».
D’autre part, comme dans le cas qui nous occupe, ce
sont les effets produits en nous, et non ailleurs, par les forces et l’action
de l’âme qui sont à considérer ; tout le reste de ses perfections lui est
superflu et inutile, c’est son état présent qui doit lui valoir et lui procurer
l’immortalité, et elle n’est responsable que de la vie de l’homme avec lequel
elle fait corps. C’est pourquoi ce serait injuste, après lui avoir retiré ses
moyens d’action et l’avoir désarmée, de la juger et de la frapper d’une
condamnation d’une durée excessive, perpétuelle, pour le temps qu’elle est
demeurée captive dans sa prison, faible, malade, constamment sous l’effet de la
contrainte qui lui a été imposée. Statuer sur son sort en raison d’un temps
aussi court, qui n’est parfois que d’une heure ou deux, au pis aller atteint un
siècle, ce qui, dans un cas comme dans l’autre, n’est qu’un instant comparé à
l’éternité, et, pour cet espace d’un moment, ordonner et disposer d’elle à tout
jamais, serait d’une disproportion entre la cause et l’effet, aussi inique que
de lui attribuer une récompense éternelle en raison des mérites d’une vie aussi
courte. Pour parer à cette difficulté, Platon veut que ce qui nous attend après
la mort, ait une durée de cent ans, en rapport avec celle de la vie humaine ;
nombre de nos docteurs ont pareillement assigné des bornes à ce temps
d’épreuve.
Ce qu’il y a de certain c’est
qu’elle naît avec le corps, se fortifie et s’affaiblit avec lui et que, pour la
troubler, un léger accident suffit. — En somme, la croyance générale était que l’âme naît
et vit dans les mêmes conditions que l’homme lui-même, suivant l’opinion
d’Épicure et de Démocrite, qui était celle la plus communément admise d’après
ces belles apparences : qu’on la voit naître à même le corps arrivé au degré
voulu à cet effet ; qu’on voit ses forces se développer en même temps que les
forces physiques de l’individu ; qu’on constate sa faiblesse tant que dure
l’enfance, sa vigueur et sa maturité croître avec le temps, son affaiblissement
quand vient la vieillesse, enfin sa décrépitude : « Nous sentons qu’elle
nait avec le corps, qu’elle croit et vieillit avec lui (Lucrèce). » — On
constatait qu’elle est capable d’être en proie à diverses passions et
d’éprouver des mouvements pénibles, lui causant de l’agitation et occasionnant
en elle de la lassitude et de la douleur ; d’être susceptible d’altération, de
changement, d’allégresse, d’assoupissement, de langueur ; d’avoir ses maladies
et ses infirmités, tout comme le pied ou l’estomac ont les leurs : « Nous
voyons l’esprit pouvoir être traité par la médecine et guérir comme un corps
malade (Lucrèce). » On la constatait également émoustillée, troublée sous
l’action du vin ; déplacée de son assiette par les vapeurs d’une fièvre chaude
; endormie par l’emploi de certains médicaments et réveillée par d’autres « Il
faut bien que l’âme soit corporelle, puisqu’elle est sensible aux impressions
du corps (Lucrèce). » On voyait toutes ses facultés détraquées, renversées
par le seul effet de la morsure d’un chien malade ; et, quelle que soit la
fermeté de sa raison, son intelligence, sa vertu, la résolution dont l’a dotée
la philosophie, l’énergie de sa volonté, rien ne pouvoir l’exempter de subir
les effets de semblables accidents ; la salive d’un mauvais petit roquet sur la
main de Socrate, réagir sur sa sagesse, ses idées si hautes, si pondérées et
les anéantir au point qu’il n’en reste pas trace : « L’âme est troublée,
altérée, bouleversée, brisée par la force de ce poison (Lucrèce) » ; ce
venin ne pas rencontrer plus de résistance dans l’âme de ce philosophe que dans
celle d’un enfant de quatre ans et être capable de communiquer la rage à la
philosophie tout entière si elle eût été personnifiée, et de la rendre
furieuse, insensée ; si bien que Caton, qui triompha de la mort elle-même et de
la mauvaise fortune, n’eût pu supporter la vue d’un miroir ni celle de l’eau et
eût été accablé d’épouvante et d’effroi si, par le fait de la contagion que
peut transmettre un chien enragé, il eût été atteint de cette maladie que les
médecins appellent hydrophobie : « Le mal, en se répandant dans les membres,
trouble l’âme par sa violence, tout comme la force du vent soulève la mer en
vagues écumantes (Lucrèce). »
Certainement la philosophie a bien armé l’homme contre
la souffrance pouvant provenir de n’importe quel autre accident, elle l’a
pourvu de patience ; et, si son mal excède ses forces, en se dérobant
complètement à la sensation qu’il en éprouve, il a un moyen infaillible d’y
échapper. Mais ce sont là des procédés qui ne sont à l’usage que d’une âme
maitresse et sûre d’elle-même, capable de ¹ raisonnement et de résolution ; ils
ne remédient pas au cas où, chez un philosophe, l’âme s’affole, se trouble, se
renverse et se perd, ainsi qu’il arrive en diverses circonstances, telles
qu’une agitation trop véhémente survenant en elle sous l’influence d’une
violente passion, une blessure en certains endroits de notre être, des
exhalaisons de l’estomac nous causant des vertiges et des tournoiements de tête
: « Souvent dans les maladies du corps, l’âme s’égare et se répand en
discours sans suite ; d’autres fois, une pesante léthargie la plonge comme dans
un profond et éternel sommeil, les yeux se ferment, la tête s’abat (Lucrèce).
»
Les philosophes ne se sont guère, il me semble,
appesantis sur ce point, non plus que sur un autre de même importance : Pour
nous consoler de ce que nous sommes voués à la mort, ils ont toujours ce
dilemme à la bouche : « Ou l’âme est mortelle, ou elle est immortelle ; si elle
est mortelle, elle sera indemne de toute souffrance ; si elle est immortelle,
elle ira marchant sans cesse dans la voie de la perfection. » Ils n’envisagent
jamais l’autre cas : « Qu’arrivera-t-il si elle va constamment de mal en pis ?
» et ils laissent aux poètes à nous entretenir des peines futures qui nous
menacent, se donnant de la sorte beau jeu. Ce sont là deux omissions que j’ai
souvent remarquées dans leurs entretiens. Je reviens à la première de ces deux
propositions, que l’âme est mortelle.
L’âme perd, en certaines circonstances, l’usage de la
constance et de la fermeté que les Stoïciens tiennent pour le souverain bien ;
force alors est à notre belle sagesse de capituler et de rendre les armes. A
cet égard, la vanité, qui est le propre de la raison humaine, avait porté à ne
pas admettre comme supposables le mélange et la coexistence de deux conditions
aussi opposées, de ce qui est mortel avec ce qui est immortel : « C’est
folie d’unir le mortel à l’immortel, de les croire d’intelligence, et en
communauté de fonctions. Que doit-on en effet imaginer de plus différent, de
plus distinct, de plus contraire que ces deux substances, l’une périssable,
l’autre indestructible, que vous prétendez réunir pour les exposer ensemble aux
plus terribles désastres (Lucrèce) ? »
On contestait moins le passage de vie à trépas de
l’âme et du corps « elle s’affaisse avec lui sous le poids des ans (Lucrèce) »,
dont, selon Zénon, le sommeil, qui « est une défaillance et une chute de l’âme,
aussi bien que du corps », nous donne assez l’image. Si l’on voit chez
quelques-uns l’âme conserver sa force et sa vigueur au déclin de la vie, cela,
disait-on, tient à la diversité des maladies ; de même que l’on voit, sur la
fin de leurs jours, des hommes conserver intacts, qui un sens, qui un autre :
l’un, l’ouïe ; l’autre, l’odorat ; l’affaiblissement n’est d’ordinaire pas si
général, que certaines parties de l’organisme ne demeurent entières et sans
rien perdre de leur vigueur : « de la même manière que les pieds peuvent
être malades, sans que la tête ressente aucune douleur (Lucrèce) ».
Les plus hardis dogmatistes
eux-mêmes ne soutiennent que faiblement le dogme de l’immortalité de l’âme. — Le regard
que notre jugement porte sur la vérité peut se comparer, comme le dit Aristote,
à celui du chat-huant contemplant la splendeur du soleil. Nous n’avons rien de
mieux que cette grossière cécité pour pénétrer cette si éclatante lumière ; car
l’opinion contraire qui préconise l’immortalité de l’âme, laquelle, au dire de
Cicéron, a été introduite pour la première fois, du moins d’après ce qu’on
trouve dans les livres, par Phérécyde de Syros contemporain de Tullus, que
d’autres attribuent à Thalès et d’autres à d’autres, est le point de la science
humaine qui a été traité avec le plus de réserve et sur lequel plane le plus de
doute. Les dogmatistes les plus intransigeants sont, à cet égard
principalement, obligés de se ranger à l’opinion qui avait cours sous les
ombrages de l’Académie. Nul ne sait ce qu’Aristote admettait à ce sujet, non
plus qu’en général tous les philosophes anciens qui, là-dessus, n’avaient pas
de croyance bien ferme : « promesse, éminemment agréable, d’un bien dont ils
ne nous prouvent guère la certitude (Sénèque) » ; il dissimule ce qu’il en
pense sous un nuage de paroles dont le sens est obscur et qui sont peu
intelligibles, laissant à ses sectateurs à disputer autant sur le jugement
qu’il en porte, que sur la matière elle-même.
Bien que certaines considérations
portent à le concevoir, ils n’ont rencontré juste que par hasard, et il nous
faut, à ce sujet, nous en rapporter uniquement à ce que nous enseigne la
révélation. — Deux
choses militaient en faveur de cette opinion : l’une, c’est que sans
l’immortalité de l’âme il n’y aurait plus sur quoi faire reposer les vaines
espérances de gloire, qui sont un stimulant d’une merveilleuse puissance en ce
monde ; l’autre, que c’est une très salutaire croyance, comme le dit Platon,
que les vices qui échappent à la vue et à la connaissance de la justice
humaine, ne cessent pas d’être sous le coup de la justice divine qui les
poursuit même après la mort des coupables. L’homme a un soin extrême de
prolonger son être ; il y a pourvu de toutes façons : pour la conservation de
son corps, par la sépulture ; pour celle de son nom, par la gloire ; préoccupé
de ce qu’il deviendra, il a mis en œuvre tout ce qui lui est venu à l’idée pour
se reconstruire, et s’est ingénié à consolider sa mémoire. — L’âme ne pouvant,
en raison de son trouble et de sa faiblesse, trouver le calme, va cherchant
partout des consolations, des espérances, des appuis ; elle s’attache à des
circonstances étrangères et ne s’en départit plus ; si légères, si fantastiques
qu’elles soient, elle s’y loge, s’y reposant plus volontiers et avec plus de
confiance qu’en elle-même. — Il est merveilleux combien les partisans les plus
convaincus de cette idée si juste, si claire de l’immortalité de nos âmes, se
sont trouvés à court et impuissants à l’établir avec les seules forces de leur
raison humaine : « ce sont là les rêves d’un homme qui désire, mais qui ne
trouve pas (Cicéron) », disait un ancien. Par là, l’homme peut reconnaître que c’est à la fortune, au hasard d’une rencontre, qu’il doit d’avoir pénétré
la vérité quand il la découvre de lui même, puisque alors qu’elle lui tombe
dans les mains, il n’est pas encore à même de la saisir et de la conserver, et
que sa raison est hors d’état d’en tirer avantage. Tout ce que produisent notre
raison seule et notre intelligence, aussi bien ce qui est vrai que ce qui est
faux, est sujet à l’incertitude et à la discussion. C’est pour nous punir de
notre orgueil et nous faire sentir notre misère et notre impuissance que Dieu a
suscité le trouble et la confusion de l’ancienne tour de Babel ; tout ce que
nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans que sa
grâce nous éclaire, n’est que vanité et folie ; il n’est pas jusqu’à l’essence
même de la vérité, qui cependant est uniforme et constante, que nous ne
corrompions et qui ne dégénère par notre faiblesse quand la fortune nous en
donne la possession. De quelque façon que l’homme s’y prenne, Dieu permet qu’il
arrive toujours à cette même confusion dont il nous a donné une si saisissante image,
par le juste châtiment dont il punit l’outrecuidance de Nemrod, en réduisant à
néant ses folles tentatives pour mener à bien la construction de sa pyramide :
« Je confondrai la sagesse des sages et réprouverai la prudence des prudents
(S. Paul). » La diversité dans les idiomes et les langues que parlaient les
ouvriers employés à élever cet édifice et qui le fit avorter, qu’est-ce, si ce
n’est cet infini et perpétuel conflit et désaccord d’opinions et de
raisonnements, inséparables de la science humaine si vaine, que cette diversité
embrouille ; ce qui du reste a son utilité, car qui nous retiendrait si nous
possédions un atome de science. C’est une grande satisfaction pour moi, de voir
un saint s’exprimer ainsi : « Les ténèbres dans lesquelles s’enveloppe la
vérité, sont un exercice pour l’humilité et un frein pour l’orgueil (S.
Augustin) » ; à quel degré de présomption et d’insolence n’atteignent pas
notre aveuglement et notre bêtise !
Poursuivons notre sujet. C’est vraiment bien conforme
à la raison que nous ne tenions que de Dieu, et uniquement par sa grâce, de
connaître la vérité sur cette croyance d’ordre si élevé, puisque c’est de sa
seule libéralité que nous recevons ce que l’immortalité nous procure d’heureux,
la jouissance de la béatitude éternelle. Confessons en toute simplicité que
c’est Dieu seul qui nous l’a dit, et la foi qui nous l’enseigne ; la nature et
la raison n’y sont pour rien, et quiconque, abandonné à ses propres forces,
entreprendra de se sonder en dedans et en dehors de lui-même, sans tenir compte
de la révélation divine, et étudiera l’homme sans le flatter, ne verra en lui
rien de sûr, rien de probable, aboutissant à autre chose, comme fin dernière,
qu’à la mort et à la terre. Plus nous donnons, plus nous devons et plus nous rendons
à Dieu, plus nous nous conduisons en vrais chrétiens. Ce que ce philosophe
stoïcien dit tenir du sentiment fortuit qui s’est formé dans l’esprit de tous,
n’eût-il pas mieux valu qu’il le tint de Dieu : « Lorsque nous traitons de
l’immortalité de l’âme, nous cherchons surtout appui auprès des hommes qui
craignent les dieux infernaux ou qui les honorent ; je profite de cette
croyance généralement répandue (Sénèque). »
Ce qui, suivant différents
philosophes, constitue l’immortalité de l’âme ; défectuosité de tous ces
systèmes. — La
faiblesse des arguments humains sur ce point se révèle singulièrement par les
circonstances, empruntées à la fable, qui ont été mises à l’appui de cette
opinion pour déterminer dans quelles conditions nous sommes appelés à jouir de
l’immortalité. Laissons de côté les Stoïciens « qui disent que nos âmes
vivent comme les corneilles, longtemps, mais pas toujours (Cicéron) », qui
lui donnent une vie au delà de celle-ci, mais néanmoins limitée. L’idée la plus
généralement reçue et qui* en divers lieux s’est continuée jusqu’à nous, a été
celle dont Pythagore serait l’auteur ; non que l’invention soit de lui, mais
parce que l’autorité de son approbation lui a donné un grand poids et l’a mise
en crédit ; cette idée est la suivante : « Les âmes, quand elles nous quittent,
ne font que passer d’un corps dans un autre ; de celui d’un lion, dans celui
d’un cheval ; d’un cheval, chez un roi ; promenées sans cesse d’une demeure
dans une autre. » Pythagore disait même, à son propos, se souvenir avoir été Éthalide ; postérieurement, Euphorbe ; puis, Hermotinus ; enfin, de Pyrrhus
être passé en Pythagore, conservant la mémoire de ce que, durant deux cent six
ans, il était devenu. — Il y en avait qui ajoutaient que parfois ces mêmes âmes
remontaient au ciel pour, après, en redescendre encore : « Ô mon père,
est-il vrai que des âmes retournent d’ici sur terre et revêtent de nouveau une
enveloppe corporelle ? Qui peut inspirer à ces malheureuses un aussi cruel
désir de la vie (Virgile) ? »
Origène les fait aller et venir éternellement d’un
état heureux à un mauvais. Varron expose qu’après une évolution d’une durée de
quatre cent quarante ans, elles s’unissent à nouveau à leur premier corps.
Chrysippe, qu’il doit en arriver ainsi après une époque déterminée dont la
durée est inconnue et qu’il n’indique pas. Platon (qui dit tenir de Pindare et
des poètes anciens cette croyance), de ce que l’âme est soumise à une infinie
multitude des migrations, et de ce qu’elle n’a à attendre en l’autre monde que
des peines et des récompenses temporelles, ainsi que l’est déjà sa vie en
celui-ci, conclut qu’elle acquiert une connaissance particulière des choses du
ciel, des enfers comme de celles de la terre, et aussi des endroits où elle a
passé, repassé et séjourné durant ses nombreuses pérégrinations dont elle a
possibilité de conserver quelque vague souvenir et dont voici la progression :
« Si l’âme a vécu dans le bien, elle rejoint l’astre qui lui est assigné ;
celle qui a mal vécu, passe dans un corps de femme ; si, en cet état, elle ne
s’amende pas, elle passe dans celui d’un animal de mœurs en rapport avec les
vices dont elle est entachée ; et elle ne voit la fin de ses peines qu’alors
qu’elle est revenue à son état de pureté primitif après s’être, à force de
raisonnement, défaite des qualités grossières, stupides qui chez elle étaient
en germe. » — Je n’aurai garde d’omettre cette plaisante objection faite par
les Épicuriens à cette transmigration d’un corps à un autre : «
Qu’adviendrait-il, demandent-ils, si le nombre des mourants excédait le nombre
de ceux qui naissent ? les âmes délogées de leur gîte, en arriveraient à se
fouler les unes les autres, pour se trouver des premières à prendre place dans
ces nouvelles enveloppes » ; et aussi : « À quoi passeraient leur temps, celles
obligées d’attendre que leurs nouveaux logis soient prêts ? Et inversement,
s’il naissait plus d’animaux qu’il n’en meurt, en quelle fâcheuse situation,
ajoutent-ils, seraient ceux auxquels il n’aurait pas été infusé d’âme ? il s’en
trouverait parmi eux qui mourraient avant d’avoir vécu. » « Il est ridicule
de supposer que les âmes se trouvent là toutes prêtes au moment précis de
l’accouplement des animaux ou de leur naissance et que, substances immortelles,
elles s’empressent en foule autour d’un corps mortel, se disputant entre elles
à qui y sera introduite la première (Lucrèce). » — D’autres s’emparent de
l’âme au moment du trépas, pour en animer les serpents, les vers et autres
animalcules qui se produisent, dit-on, lorsque le corps entre en décomposition
et même lorsqu’il est réduit en cendres ; d’autres la composent de deux
parties, l’une mortelle, l’autre immortelle ; d’autres la supposent matérielle
et quand même immortelle ; quelques-uns admettent son immortalité, tout en la tenant
comme incapable de science et de connaissance — Il y en a encore qui sont
d’avis que les âmes des condamnés s’incarnent dans les démons ; et parmi les
chrétiens, certains en jugent ainsi. Par analogie, Plutarque pense que les âmes
qui ont obtenu leur salut deviennent dieux ; il est peu de sujets sur lesquels
cet auteur se prononce avec autant de netteté que sur celui-ci, alors que sur
tous autres il s’exprime d’une manière dubitative et ambiguë : « Il faut
estimer, dit-il, et croire fermement, en ce qui concerne les âmes des gens
vertueux, qu’ainsi que cela est naturel et conforme à la justice divine, ces
âmes, au sortir de cet état, transmigrent chez des saints ; celles des saints,
chez des demi-dieux ; et celles des demi-dieux, après qu’elles se sont
complètement dégagées de toute souillure et purifiées par des sacrifices
expiatoires par exemple, n’ayant plus à payer tribut ni à la souffrance ni à la
mort, et sans qu’à cet effet il soit besoin d’ordonnance civile et cependant
bien réellement ainsi que le raisonnement le rend vraisemblable, deviennent des
dieux entiers et parfaits, ce qui leur constitue une fin très heureuse et très
glorieuse. » Celui qui serait désireux de voir Plutarque, pourtant l’un des
auteurs anciens des plus retenus et des plus modérés, se faire l’un des plus
hardis champions de cette thèse et conter des miracles à ce propos, peut se
reporter à ses écrits sur la lune et sur le démon de Socrate ; il y verra d’une
manière aussi évidente que n’importe où, combien les mystères de la philosophie
offrent de bizarreries qui lui sont communes avec la poésie. L’entendement
humain se perd à vouloir sonder et contrôler tout à fond ; c’est absolument ce
qui nous arrive : harassés par le travail accompli dans le cours d’une longue
vie, nous retombons en enfance. — Tels sont les beaux enseignements si
empreints de certitude que la science humaine nous fournit touchant notre âme !
La manière dont se forme le corps
humain est aussi inconnue que la nature de l’âme ; tout est mystère dans la
génération. — En ce qui
se rapporte à la partie matérielle de notre être, la science est tout aussi
téméraire dans ses conjectures. Choisissons-en un ou deux exemples seulement,
parce qu’à tout relever, nous nous perdrions dans cet océan si vaste et si
trouble des erreurs commises par les médecins. Voyons si, au moins, l’accord
règne sur la manière dont les hommes se reproduisent les uns par les autres,
car pour ce qui est de leur création initiale, le fait remonte si haut dans
l’antiquité qu’il n’est pas étonnant que l’esprit humain ne soit pas fixé sur
ce qui en est et ne puisse se prononcer. — Le physicien Archélaüs, dont Socrate
fut le disciple et le mignon, au dire d’ Aristoxène, pensait que les hommes et
les animaux sont engendrés par un limon laiteux, produit sous l’action du feu
intérieur de la terre ; Pythagore, que la semence dont nous provenons est
l’écume du meilleur de notre sang ; Platon, un écoulement de la moelle de la
colonne vertébrale, et il en donne comme preuve que c’est là que se ressent, en
premier lieu, la fatigue résultant de ce travail ; Alcméon, une partie de la
substance dont est formé le cerveau et que ce qui indique qu’il doit en être
ainsi, c’est que la vue se trouble chez ceux qui se livrent outre mesure à cet
exercice ; Démocrite, que c’est une substance extraite de tout ce qui entre
dans la composition du corps pris en masse ; Épicure, qu’elle est extraite de
l’âme et du corps ; Aristote, que c’est une sécrétion qui provient du sang, et
qu’elle est la dernière à s’épandre dans nos membres ; d’autres la tiennent
pour du sang cuit et transformé par la chaleur des organes générateurs, ainsi
qu’on peut en juger par le fait que les efforts poussés à l’extrême dans
l’accomplissement de cet acte, amènent des gouttes de sang pur, hypothèse qui semble
la plus vraisemblable, si on peut démêler une probabilité dans cette infinité
si confuse d’opinions. — Et combien d’avis divers sur la manière dont cette
semence produit son effet ! Aristote et Démocrite estiment que la femme ne
sécrète pas de sperme, mais seulement une sueur résultant de la chaleur que
développent en elle le plaisir et l’action, et qui ne joue aucun rôle dans la
génération. Au contraire, Galien et ses disciples pensent qu’elle n’a lieu
qu’autant que les semences émanant de l’homme et de la femme se mêlent. —
Enfin, quelle est la durée de la gestation ? Sur cette question, les médecins,
les philosophes, les jurisconsultes et les théologiens sont pêle-mêle aux
prises avec les femmes ; par mon propre cas, je puis venir en aide à ceux qui
maintiennent que le temps de la grossesse est de onze mois. Ainsi c’est
là-dessus que le monde repose, ce sont là des sujets sur lesquels il n’est si
simple femmelette qui ne puisse dire son avis, et cependant ce sont autant de
contestations sur lesquelles nous ne pouvons être d’accord !
D’où cette conclusion que l’homme,
ne se connaissant pas lui-même, ne peut par lui-même arriver à la connaissance
de quoi que ce soit. — En voilà assez pour constater que l’homme n’en sait
pas plus sur la partie corporelle de son être, que sur la partie spirituelle.
Nous l’avons soumis lui-même à son propre examen, et avons fait sa raison juge
d’elle-même, pour voir où cela conduirait ; il me semble avoir suffisamment
montré par cette mise en demeure combien elle s’entend peu sur elle-même ; et
qui ne s’entend pas sur soi-même, en quoi peut-il être compétent ? « Comme
si celui qui ignore sa propre mesure, pouvait entreprendre de mesurer quelque
chose (Pline) ! » En vérité Protagoras nous la contait belle, quand il
prenait pour mesure de toutes choses l’homme, qui n’a seulement jamais connu la
sienne, et auquel sa dignité ne permet pas d’admettre qu’à son défaut, une
autre créature ait cet avantage. Puisqu’il est en contradiction permanente avec
lui-même, que sans cesse chez lui une appréciation détruit l’autre, nous
proposer, comme nous l’avons fait, de nous en rapporter à lui, ne pouvait être
qu’une plaisanterie, qui devait nécessairement nous amener à conclure à
l’impuissance du compas et de celui qui le manie. Thalès, en estimant que la
connaissance de l’homme est très difficile pour l’homme, lui apprend par cela
même que la connaissance de toute autre chose lui est impossible.
Les arguments qui précèdent ne sont
pas eux-mêmes sans danger et peuvent se retourner contre nous. — Vous, pour
qui j’ai pris la peine de m’étendre si longuement contre mon habitude, vous ne
reculerez pas à défendre les propositions de Sebond, avec la seule aide des
argumentations qui s’emploient d’ordinaire et qui se retrouvent dans les
instructions qui vous sont faites chaque jour ; cela exercera votre esprit et
sera pour vous un sujet d’étude intéressant. Car pour ce qui est de ce mode de
discussion que je viens moi-même d’employer, il ne faut y avoir recours qu’à la
dernière extrémité ; c’est un coup de désespoir où l’on abandonne ses propres
armes pour enlever à l’adversaire les siennes ; c’est une botte secrète, dont
il ne faut user que rarement et avec réserve. Se perdre pour en perdre un
autre, est un acte des plus téméraires ; il ne faut pas vouloir mourir pour
assurer sa vengeance, comme fit Gobrias qui, aux prises avec un seigneur de
Perse et ne faisant qu’un avec lui, voyant Darius, survenu l’épée à la main,
arrêté par la crainte de l’atteindre, lui Gobrias, lui cria de frapper
hardiment, dût-il les transpercer tous deux. J’ai vu blâmer, comme iniques, des
combats singuliers dans lesquels les armes dont il était fait usage et les
conditions étaient telles que l’issue devait en être forcément fatale, et la
perte des deux adversaires, celle du provocateur aussi bien que celle de celui
qui lui était opposé, inévitable. — Les Portugais avaient, dans la mer des
Indes, fait prisonniers plusieurs Turcs ; ceux-ci, impatients de leur
captivité, résolurent, pour s’en délivrer, de mettre le feu et de détruire le
navire et, avec lui, leurs maîtres et eux-mêmes, dessein qu’ils accomplirent au
moyen de deux clous provenant du navire, qu’ils frottèrent l’un contre l’autre
jusqu’à ce qu’une étincelle se produisant, vint à tomber dans les barils de
poudre qui se trouvaient dans l’endroit où ils étaient enfermés. — Nous
atteignons ici les confins de la science, ses dernières limites ; tout comme la
vertu, elle est en défaut en ses points extrêmes. Tenez-vous dans la voie
commune, il n’est pas bon d’être si subtil et si fin ; souvenez-vous à cet
égard du proverbe toscan : « Qui trop se subtilise, se pulvérise
(Pétrarque). » Je vous conseille la modération et la réserve dans les
opinions que vous émettez, dans les raisonnements que vous tenez aussi bien que
dans vos mœurs et en toutes autres choses ; évitez ce qui est nouveau et
étrange ; tout ce qui est extravagant me fâche. Vous qui, par l’autorité du
rang que vous occupez et, ce qui vaut mieux encore, par les avantages que vous
donnent vos qualités personnelles, pouvez d’un clin d’œil commander à qui vous plaît, vous auriez dû confier la charge que je remplis à quelqu’un faisant de
la littérature son occupation habituelle ; il vous eût, bien autrement que moi,
renseignée et documentée sur ce sujet. Quoi qu’il en soit, en voilà assez, pour
ce que vous avez à en faire.
Aussi mieux vaut, sur ces questions,
s’en tenir aux enseignements de la foi, éviter toute controverse, et ne
recourir à ces arguments que si, avec certaines gens, on est obligé de
discuter. — Épicure
disait des lois que même les plus mauvaises nous sont si nécessaires que, sans
elles, les hommes se dévoreraient entre eux ; et Platon confirme que sans les
lois nous vivrions comme les bêtes. Notre esprit est un outil vagabond,
dangereux et téméraire ; il est malaisé d’en user avec ordre et mesure. Ne
voyons-nous pas, à notre époque, ceux qui ont une supériorité marquante bien
au-dessus des autres, une perspicacité dépassant de beaucoup les mieux doués à
cet égard, donner pour ainsi dire pleine licence à leurs opinions et à leurs
actes ? c’est miracle s’il en trouve un qui soit modéré et sociable. — On a
raison d’opposer à l’esprit humain les barrières le plus étroites possible ;
dans les études auxquelles il se livre, comme dans le reste, il faut lui ménager
et régler son allure ; il faut, avec art, lui délimiter son terrain de chasse.
On le bride, on l’enserre par la religion, les lois, les coutumes, la science,
les préceptes, les peines et les récompenses mortelles et immortelles ; il se
soustrait quand même à tous ces liens par sa facilité à se mouvoir et à se
dérober ; c’est un corps sans consistance qu’on n’arrive ni à saisir, ni à
retenir, corps aux formes multiples et mal définies qui échappe au nœud coulant
et n’offre pas prise. — Il y a certainement peu d’âmes si réglées, si fortes,
si bien nées qu’elles soient, auxquelles on puisse se fier de leur propre
conduite et qui, abandonnées à leur seul jugement, soient susceptibles de
voguer, avec modération et sans témérité, en dehors des idées qui ont communément
cours ; il est plus sûr les mettre en tutelle. L’esprit est un glaive
dangereux, même pour celui qui l’a en sa possession, s’il ne sait s’en servir
avec opportunité et discrétion ; et il n’y a pas d’animal auquel il soit mieux
justifié de faire porter des œillères, pour l’obliger à regarder où il marche
et l’empêcher d’extravaguer de ci, de là, en se jetant hors des ornières que
l’usage et les lois ont tracées. Aussi, quoi que ce soit qu’on fasse valoir
d’ordinaire en pareil cas, est-il préférable de vous y tenir plutôt que de vous
lancer dans ces discussions à perte de vue qui entraînent à cette licence
effrénée. Si cependant quelqu’un de ces nouveaux docteurs entreprenait de faire
auprès de vous l’esprit fort aux dépens de son salut et du vôtre, pour vous
défaire de cette dangereuse peste qui se répand de jour en jour davantage dans
les cours, les arguments que je vous expose pourront, en cas d’extrême
nécessité, devenir un palliatif qui empêcherait que la contagion de ce poison
ne vous gagne, vous et votre entourage.
Actuellement les sciences sont
l’objet d’un enseignement officiel, en dehors duquel toute innovation est
abusivement proscrite. — La liberté et la hardiesse dont usaient les anciens
dans les œuvres de l’esprit firent que, naturellement, plusieurs sectes
d’opinions différentes se formèrent dans la philosophie et dans toutes les
branches des sciences humaines, chacun se mettant en état de juger et de
choisir pour pouvoir prendre parti. Mais à présent que tout le monde va du même
train : « liés à certains dogmes dont ils ne peuvent se départir, tous se
voient forcés d’en défendre les conséquences, lors même qu’ils ne les
approuvent pas (Cicéron) », que les questions afférentes aux arts sont
réglées par ordonnances rendues par l’autorité civile, au point que les écoles
relèvent toutes d’un même maître et que cette institution est soumise à une
discipline déterminée, on ne regarde plus ce que les monnaies pèsent et valent,
chacun les reçoit, le cas échéant, au prix auquel on les compte communément et
que le cours leur donne ; on ne discute pas si elles sont de bon ou mauvais
aloi, mais seulement si elles sont acceptées. Et il en est ainsi de toutes
choses : l’enseignement de la médecine ne se discute pas plus que celui de la
géométrie ; de même des tours de bateleur, des enchantements, des nouements
d’aiguillettes, des évocations des âmes des trépassés, des pronostics, des
pratiques de l’astrologie et même de cette ridicule recherche de la pierre
philosophale, tout s’admet aujourd’hui sans soulever la moindre contradiction.
Il suffit de savoir que Mars a son siège au centre du triangle formé par les
lignes de la main, Vénus au pouce, Mercure au petit doigt ; que lorsque la
mensale se prolonge jusqu’à la protubérance de l’index, c’est signe de cruauté
; que lorsqu’elle s’arrête au médius et que la ligne moyenne naturelle fait
avec la ligne de vie un angle ayant son sommet à même hauteur, c’est un indice
de mort violente ; que si, chez la femme, cette ligne moyenne et la ligne de
vie ne se coupent pas, cela dénote un penchant immodéré pour les plaisirs de la
chair ; avec une telle science, je vous en prends vous-même à témoin, un homme
ne peut manquer d’acquérir de la réputation et d’être accueilli avec faveur
dans toute société.
Il n’en est pas moins vrai que
l’esprit de l’homme ne peut dépasser certaines limites dans la connaissance des
choses. —
Théophraste disait que le savoir de l’homme, guidé par les sens, peut, dans une
certaine mesure, faire juger des causes de ce qui est ; mais que s’il remonte aux
causes essentielles et premières, il faut qu’il s’arrête, impuissant qu’il est,
soit par sa faiblesse, soit par les difficultés auxquelles il se heurte. Une
opinion intermédiaire et propre à nous flatter, c’est que notre capacité peut
nous faire arriver à la connaissance de certaines choses, toutefois notre
perspicacité a des limites au delà desquelles il est téméraire de vouloir
l’employer ; c’est là une manière de voir plausible, présentée par des gens de
bonne composition. Mais il n’est pas facile d’assigner des bornes à notre
esprit ; il est curieux et avide, et estime qu’il n’y a pas lieu pour lui de
s’arrêter à mille pas plutôt qu’à cinquante, l’expérience lui ayant montré que
là où l’un a échoué, un autre a réussi ; que ce qui était inconnu à un siècle a
été connu du siècle suivant ; que les arts et les sciences ne se jettent pas
tout d’un bloc dans un moule, mais se forment et prennent figure peu à peu, en
les maniant et les polissant, en s’y reprenant à plusieurs fois, comme fait
l’ours qui, pour faire prendre forme à ses petits, les lèche à loisir. Ce que
ma force ne parvient pas à découvrir, je ne laisse pas de le sonder et de
l’essayer ; et, en malaxant et pétrissant cette matière nouvelle, la remuant,
l’échauffant, je donne à celui qui vient après moi, de la facilité pour en
tirer parti plus à son aise, en la lui rendant plus souple et plus maniable : «
telle la cire de l’ Hymette qui s’amollit au soleil et qui, pétrie sous le
pouce, prend mille formes et devient plus maniable par l’usage (Ovide) » ;
le second en fera autant pour le troisième, d’où il résulte que la difficulté
ne doit pas me désespérer non plus que mon impuissance, qui ne sont telles que
pour moi.
Ignorant des causes premières,
incapable de distinguer la vérité du mensonge, il doit s’arrêter dès les
premiers pas. — L’homme est capable de tout, comme il n’est capable de rien ; et s’il
vient, comme le fait Théophraste, à avouer son ignorance des causes premières
et des principes, il n’a plus qu’à renoncer d’une façon absolue à toute science
; car si la base lui fait défaut, tout son raisonnement s’effondre. Disputer et
s’enquérir n’ont d’autre but que d’être fixé sur les principes ; s’il n’y
parvient pas, il est voué à une irrésolution continue : « Une chose ne peut
être comprise plus ou moins qu’une autre, parce que la compréhension est une
pour toutes choses (Cicéron). » — Si l’âme avait connaissance de quelque
chose, il est vraisemblable que ce serait tout d’abord d’elle-même ; et si elle
connaissait quelque chose en dehors d’elle, ce serait avant tout son corps et
son enveloppe charnelle ; et pourtant on voit que jusqu’à nos jours, les dieux
de la médecine n’ont cessé de discuter sur notre anatomie : « Si Vulcain
était contre Troie, Troie avait pour elle Apollon (Ovide) » ; jusqu’à quand
faudra-t-il attendre, pour qu’ils soient d’accord ! — Nous sommes plus voisins
de nous-mêmes que ne nous sont voisins la blancheur de la neige ou la pesanteur
de la pierre ; si l’homme ne se connaît pas lui-même, comment peut-il connaître
sa force et pourquoi il est sur cette terre ? Ce n’est pas que nous n’ayons à
l’aventure quelque notion du vrai ; mais c’est par hasard, d’autant que
l’erreur pénètre en notre âme amenée par la même voie et de même façon, et que
nous ne sommes pas à même de distinguer la vérité du mensonge, pas plus que de
choisir entre eux.
Aussi est-il moins hasardeux de
refuser à l’homme la possibilité d’arriver à la certitude en quoi que ce soit,
que d’admettre cette possibilité dans une certaine mesure. — Les
Académiciens admettaient quelque tempérament à leur jugement sur notre complète
ignorance, ils trouvaient trop catégorique de dire « qu’il n’est pas plus
vraisemblable que la neige soit blanche plutôt que noire ; que nous ne sommes
pas plus certains que nous mettons en mouvement une pierre que nous lançons de
notre propre main, que nous le sommes du mouvement de la huitième sphère ».
Pour parer à cette difficulté et à ce qu’elle présente de bizarre qui font que,
vraiment, de telles propositions prennent malaisément pied dans notre
imagination, et bien qu’ils eussent établi que nous sommes incapables de rien
savoir et que la vérité est ensevelie dans de profonds abîmes où la vue humaine
ne peut pénétrer, ils reconnaissaient cependant que certaines choses peuvent
présenter plus de vraisemblance que d’autres et concédaient à leur jugement la
faculté d’incliner vers une apparence plutôt que vers une autre ; ils lui
permettaient de marquer une préférence, mais lui défendaient toute solution
ferme. — Les Pyrrhoniens étaient plus hardis dans leur opinion, en même temps
qu’ils semblent être davantage dans le vrai ; car cette tolérance des
Académiciens, cette propension à se ranger à une proposition plutôt qu’à une
autre, qu’est-ce, si ce n’est reconnaître qu’il y a en apparence plus de vérité
dans celle-ci que dans celle-là ? Or si notre esprit était capable de
distinguer la forme, les traits, le port, le visage de la vérité, il la
distinguerait aussi bien si elle lui apparaissait dans son entier, qu’il l’eût
fait quand il ne la voyait qu’à moitié, alors qu’elle ne faisait que naître et
était encore dans un état imparfait. Cette apparence de vraisemblance, qui vous
a fait prendre plutôt à droite qu’à gauche, augmentez-la ; cette once de
probabilité, qui déjà fait incliner la balance, multipliez-la par cent, par
mille, il arrivera que la balance trébuchera complètement et votre choix se
fixera, parce que la vérité vous apparaîtra tout entière. — Mais comment
peuvent-ils admettre la vraisemblance, s’ils ignorent ce qu’est la réalité ?
Comment savoir que quelque chose ressemble à quelque chose dont nous ne
connaissons pas l’essence ? Ou nous pouvons émettre un jugement précis, ou nous
ne le pouvons absolument pas. Si à nos facultés intellectuelles et susceptibles
de sentir, la base fait défaut ; si elles ne reposent sur rien, si elles ne
font que flotter, être le jouet des vents, notre jugement ne peut nous conduire
à rien, quel que soit ce à quoi nous l’appliquions et quelles qu’en soient les
apparences ; ce qu’il y a de plus sûr et de plus heureux pour notre
entendement, ce serait de se maintenir posé, droit, inflexible, sans broncher
ni s’agiter : « Entre les apparences vraies ou fausses, il n’y a pas de
différence dans l’assentiment qu’y donne l’esprit (Cicéron). » Que les
choses ne prennent pas place en nous avec leur forme et leur principe
essentiel, qu’elles ne s’imposent pas à nous par elles-mêmes et d’autorité,
nous le voyons assez ; s’il en était ainsi, chacune ferait sur chacun de nous
la même impression ; le vin aurait le même goût pour un malade que pour un
homme bien portant ; celui qui a des crevasses aux doigts ou qui les a
engourdis, trouverait que le bois ou le fer qu’il manie, sont aussi durs qu’ils
le semblent à tout autre. Les choses en dehors de nous, qui viennent à nous, s’abandonnent
donc à notre merci et nous demeurent dans les conditions où il nous plaît de
les recevoir. — D’autre part, si ce que nous recevons, nous l’acceptions sans
l’altérer ; si les moyens d’appréciation dont dispose l’humanité étaient assez
puissants et fermes pour saisir la vérité sans le secours d’éléments étrangers
; ces moyens étant communs à tous les hommes, la vérité se transmettrait de
main en main, des uns aux autres, et il finirait par arriver que d’un si grand
nombre, il se trouverait bien au moins une chose à laquelle, d’un consentement
universel, tous ajouteraient foi. Aussi, ce fait, qu’on ne voit aucune
proposition qui ne soit débattue et controversée entre nous ou qui ne puisse
l’être, montre-t-il bien que, livré à lui-même, notre jugement ne saisit pas
bien clairement ce qu’il saisit, puisque mon jugement à moi ne peut le faire
accepter au jugement de mon voisin, ce qui marque nettement que je le conçois
par un moyen autre que celui qui résulterait d’une puissance de conception dont
la nature nous aurait tous doués au même degré, moi et tous les hommes.
Laissons de côté cette infinie confusion d’opinions,
qui se voit chez les philosophes eux-mêmes, et cette perpétuelle et universelle
discussion sur la connaissance que nous avons des choses ; il est en effet
acquis à l’avance, comme absolument certain, que les hommes, je veux dire les
savants, les plus sincères et les plus capables ne sont d’accord sur rien, pas
même sur ce que le ciel est au-dessus de nos têtes, car ceux qui doutent de tout,
doutent aussi que cela soit ; et ceux qui nient que nous soyons à même de
comprendre quoi que ce soit, disent que nous ne comprenons pas que le ciel soit
au-dessus de nous ; et ces deux opinions consistant l’une à douter, l’autre à
nier, s’imposent, sans contredit, plus que toutes autres.
En dehors de l’infinie diversité
d’opinions qui nous divisent, nous-mêmes nous varions constamment dans les
jugements que nous portons sur un même sujet. — Outre cette innombrable diversité
et division d’opinions, il est aisé de voir, par le trouble en lequel il nous
jette et l’incertitude que chacun ressent en soi, que notre jugement est mal
assis. Combien jugeons-nous diversement des choses ? combien de fois
changeons-nous d’idées ? Ce que j’admets aujourd’hui et ce que je crois, je
l’admets et j’y crois autant qu’il m’est possible ; tous nos organes, toutes
nos facultés s’emparent de cette opinion et m’en répondent chacun dans la
limite de ce qu’il peut ; je ne saurais embrasser aucune vérité, ni la
conserver avec plus de conviction que je ne fais de celle-ci ; je m’y suis
donné tout entier, elle me tient bien réellement ; mais ne m’est-il pas arrivé,
non pas une fois, mais cent fois, mais mille fois, et tous les jours, d’avoir
embrassé avec ces mêmes instruments, dans les mêmes conditions, quelque autre
chose que depuis j’ai jugée fausse ? Au moins faut-il devenir sage à nos
propres dépens ; si j’ai été si souvent trahi par mon jugement, si cette pierre
de touche est d’ordinaire défectueuse, si ma balance mal réglée n’est pas
juste, quelle assurance cela me donne-t-il cette fois plus que les autres, et
n’est-ce pas sottise de me laisser si souvent tromper par un tel guide ? Et
cependant, que la fortune nous fasse cinq cents fois varier d’idée, qu’elle ne
fasse que vider et emplir sans cesse notre croyance, en y versant, comme dans
un vase, opinions sur opinions, toujours la présente, venue la dernière, est
celle qui est la vraie, l’infaillible ; pour celle-ci, il nous faut sacrifier
nos biens, l’honneur, la vie, le salut, tout enfin : « La dernière nous
dégoûte de la première et la discrédite dans notre esprit (Lucrèce). » —
Quoi qu’on nous prêche, quoi que nous apprenions, il faudrait toujours nous
souvenir que c’est l’homme qui le donne et l’homme qui le reçoit ; c’est la main
d’un mortel qui nous présente, et la main d’un mortel qui accepte. Les choses
qui nous viennent du ciel, ont seules le droit de persuasion et l’autorité
nécessaire ; seules elles portent l’empreinte de la vérité, mais nos yeux ne la
distinguent pas et nous ne l’acquérons pas avec nos propres moyens ; cette
sainte et grande image ne pourrait élire domicile dans un aussi misérable logis
que nous sommes si Dieu ne l’avait préparé à cel effet, si, par une faveur
particulière et surnaturelle, il ne l’avait transformé et fortifié par sa
grâce. Au moins notre condition si sujette à faillir devrait-elle nous inspirer
plus de modération et de retenue dans nos variations ; nous devrions nous
souvenir que quelles que soient les impressions que notre entendement peut
recevoir, ce sont souvent des choses erronées que nous percevons ainsi, et que
nous les percevons avec ces mêmes outils qui souvent se démentent et se
trompent.
Ces jugements de l’esprit sont
essentiellement dépendants des altérations que le corps éprouve. — Et il
n’est pas étonnant qu’ils se démentent, étant si faciles à se fausser et se
tordre dans les plus légères occurrences. Il est certain que notre
compréhension, notre jugement et en général les facultés de notre âme,
souffrent suivant ce qu’éprouve le corps et les altérations auxquelles il est
en butte et qui sont continuelles. N’avons-nous pas l’esprit plus éveillé, la
mémoire plus prompte, le raisonnement plus vif, quand nous nous portons bien,
que lorsque nous sommes malades ? La joie, la gaîté ne nous disposent-elles pas
à accepter les impressions que nous ressentons, de tout autre façon que le
chagrin et la mélancolie ? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho
plaisent à un vieillard avare et maussade, autant qu’à un jeune homme vigoureux
et ardent ? — Cléomène, fils d’Anaxandridas, était malade ; ses amis lui
reprochaient d’avoir une manière de voir et des idées nouvelles qui n’étaient
pas dans ses habitudes : « Je le crois bien, leur répliqua-t-il, c’est qu’aussi
je ne suis pas tel que lorsque je me porte bien ; étant autre, mes opinions et
mes idées sont autres. » — Les gens de chicane, au palais, disent couramment en
parlant d’un criminel qui a affaire à des juges en bonne disposition d’esprit,
portés à la douceur et à l’indulgence : « Qu’il profite de sa bonne chance.
» Il est de fait que les arrêts de la justice sont parfois plus enclins à
condamner, plus sévères et plus rigoureux ; tantôt plus faciles, moins durs,
admettant davantage les circonstances atténuantes ; il n’y a pas de doute en
effet que le jugement de qui sort de chez lui souffrant de la goutte, en proie
à la jalousie, ou venant d’être volé par son domestique, qui a l’âme sombre et
envahie par la colère, ne se ressente de cette mauvaise disposition. —
L’Aréopage, ce vénérable sénat, jugeait la nuit de peur que la vue des parties
n’influençât sa justice. — Même l’état de l’atmosphère et la sérénité du ciel
font varier notre jugement, ce que constate ce vers grec, rapporté par Cicéron
: « Les dispositions mentales des hommes, en deuil, à la joie, varient
chaque jour que leur départ Jupiter. » Ce ne sont pas seulement les
fièvres, les boissons, les accidents graves qui bouleversent notre jugement :
les choses les plus insignifiantes du monde le tournent et le retournent ; et il
ne faut pas douter, alors même que nous ne le sentons pas, que si la fièvre
continue peut abattre notre âme, la fièvre intermittente l’altère aussi dans
une certaine mesure, toute proportion gardée ; si l’apoplexie assoupit et
éteint complètement la lucidité de notre intelligence, incontestablement un
rhume la trouble ; par conséquent à peine se rencontre-t-il dans la vie une
seule heure où notre jugement est dans son assiette normale, tant notre corps
est sujet à de continuels changements, et machiné avec tant de ressorts que je
suis de l’avis des médecins, qu’il est bien malaisé qu’il n’y en ait pas
toujours un qui aille de travers.
Cette infirmité de notre jugement
est malaisée à découvrir. — Et pour comble, à moins qu’elle ne soit tout à fait
à son apogée et sans remède, ce n’est pas aisément que se découvre cette
maladie qui oblitère notre jugement, d’autant que la raison toujours torse, si
déhanchée, si boiteuse, s’accommode aussi bien du mensonge que de la vérité ;
ce qui fait qu’il est difficile de reconnaître qu’elle est déréglée et que nous
ne pouvons compter sur elle. Je conserve ce nom de raison à cette apparence de
jugement que chacun se forme en lui-même et qui sur un même sujet peut affecter
cent appréciations contraires les unes aux autres, instrument fait de plomb et
de cire, qui peut s’étirer, se ployer, s’accommoder à toutes les circonstances,
à tous les compromis, avec lequel il n’y a plus qu’à posséder l’habileté
nécessaire pour lui faire épouser tous les contours qu’il doit prendre. En quelque
bonne résolution que soit un juge, s’il ne se surveille de près, ce à quoi peu
de gens s’amusent, il peut être sollicité à la bienveillance s’il s’agit d’un
ami, d’un parent, d’une beauté, comme aussi être hanté par une idée de
vengeance. Sans même aller jusque-là, cette simple tendance instinctive qui, en
dehors de toute préméditation, nous porte à favoriser une chose plutôt qu’une
autre et fait que, sans consulter la raison, nous prononçons entre deux sujets
se présentant dans les mêmes conditions, ou quelque autre impulsion aussi peu
saisissable, peuvent agir à son insu sur son jugement et le disposer
favorablement ou défavorablement dans une cause donnée, et faire pencher la
balance d’un côté plutôt que d’un autre.
Moi, qui m’épie de très près, qui ai sans cesse les
yeux sur moi, comme quelqu’un qui n’a pas fort à faire ailleurs « qui ne me
soucie nullement de savoir quel roi fait tout trembler sous l’Ourse glacée, ou
de quoi s’alarme Tiridate (Horace) », à peine si j’oserais dire le peu de
fond et la faiblesse que je constate en moi ; j’ai le pied si peu sûr et si peu
d’aplomb, je le trouve si aisé à faiblir, si prêt à chanceler et ma vue est si
déréglée, qu’à jeun, je me sens tout autre qu’après avoir mangé ; si je suis
satisfait de ma santé, que le temps soit beau, me voilà un homme aimable ; si
j’ai un cor qui me blesse l’orteil, je suis maussade, déplaisant, inabordable ;
un cheval dont l’allure ne varie pas, me fait l’effet d’être tantôt dur, tantôt
doux ; le même chemin qui à cette heure me parait court, une autre fois me
semblera long ; suivant le moment, la forme d’un objet me sera plus ou moins
agréable ; maintenant je suis en disposition d’entreprendre quoi que ce soit, à
un autre moment de ne rien faire ; ce qui à cette heure me fait plaisir, me
sera quelquefois un sujet de contrariété. Mille agitations inopportunes et
accidentelles se produisent en moi : ou je suis en proie à la mélancolie, ou
c’est la colère qui me tient ; de sa propre autorité c’est, à cette heure, le
chagrin qui m’envahit ; dans un instant, l’allégresse l’emportera. Quand je
prends des livres, certains passages que je reconnais excellents me frappent
par leur charme ; qu’une autre fois ces mêmes ouvrages me retombent sous la
main, j’aurai beau les tourner, les retourner, les feuilleter, les fouiller,
rien de ce qu’ils renferment ne me revient à l’idée, tout m’y semble informe.
Dans mes propres écrits je ne retrouve pas toujours ma pensée première, je ne
sais plus ce que j’ai voulu exprimer et souvent je m’évertue à les corriger, à
en modifier le sens, parce que la signification primitive qui valait mieux que
celle que j’y substitue, m’échappe. Je ne fais qu’aller et venir, mon jugement
ne va pas toujours droit de l’avant, il flotte, allant çà et là, « comme une
frêle barque surprise en pleine mer par un vent furieux (Catulle) ».
Maintes fois, ce que je fais volontiers, me donnant pour tâche, tant pour
m’exercer que pour m’amuser, de soutenir une opinion contraire à la mienne, mon
esprit s’y appliquant, envisage si bien cet autre côté de la question, je m’y
absorbe tellement, que je ne trouve plus les raisons qui me faisaient être de
l’avis que j’avais en premier lieu et que je l’abandonne. Je m’entraîne, pour
ainsi dire, du côté vers lequel je penche, et, quel qu’il soit, mon poids
m’emporte de ce côté.
Ceux qui parlent en public, par
exemple, n’arrivent-ils pas à subir eux-mêmes l’effet de leur propre parole. — Chacun
pourrait presque en dire autant de lui-même, s’il s’étudiait comme je le fais ;
ceux qui parlent en public, savent fort bien que l’émotion qui leur vient en
parlant les porte à croire que ce qu’ils disent est vrai. Lorsque nous sommes
en colère, nous nous appliquons davantage à défendre notre idée ; nous
l’incarnons en nous, nous l’embrassons avec plus de véhémence et nous la tenons
pour meilleure que nous ne le faisons quand nous sommes calmes et de
sang-froid. — Vous exposez simplement une affaire à un avocat, il vous répond
en hésitant et sans conviction ; vous sentez qu’il lui est indifférent de se
mettre à soutenir l’un ou l’autre parti. L’avez-vous bien payé pour se ranger à
votre cause et se passionner pour elle ; commence-t-il à s’y intéresser ; sa
volonté vient-elle à s’y échauffer ? sa raison et sa science s’y échauffent en
même temps, et voilà qu’une vérité apparente, qui ne fait plus doute pour lui,
se présente à son esprit ; il voit l’affaire sous un jour tout différent ; il y
croit de bonne foi et se persuade que c’est ainsi. Je ne sais même pas si
l’ardeur qui nait du dépit et de l’obstination que l’on éprouve en face du
sentiment et de la violence que témoigne le magistrat qui poursuit, la
surexcitation causée par le danger qui menace, ou encore le désir d’acquérir de
la renommée, n’ont pas été jusqu’à amener tel homme que je pourrais nommer, à
monter sur le bûcher pour soutenir son opinion, pour laquelle, libre et au
milieu de ses amis, il n’eût pas voulu s’exposer à avoir le bout du doigt
échaudé.
Les passions auxquelles l’âme est en
proie n’ont pas une action moindre. — Les secousses et les ébranlements que notre âme
reçoit du fait des passions auxquelles le corps est en proie, ont beaucoup
d’action sur elle ; elle en éprouve plus encore par ses propres passions, avec
lesquelles elle est si fortement aux prises, qu’on peut presque avancer que ses
mouvements et son allure dépendent exclusivement des vents qui s’élèvent en
elle ; et que sans l’agitation qu’ils y produisent, elle demeurerait inerte,
comme un navire en pleine mer quand le vent ne lui prête pas assistance. Celui
qui, à l’exemple des Péripatéticiens, soutiendrait cette thèse, ne nous causerait
pas grand préjudice, puisqu’il est connu que la plupart des belles actions de
l’âme procèdent de nos passions et ont besoin de leur impulsion ; ne dit-on pas
que la vaillance n’éclate jamais mieux que sous l’influence de la colère : « Ajax
fut toujours brave, mais il fut plus brave encore dans sa fureur (Cicéron).
» N’est-ce pas quand on est courroucé que l’on court sus avec le plus de
vigueur aux malfaiteurs et à l’ennemi ? il y en a même qui veulent que l’avocat
s’applique à mettre les juges en courroux pour en obtenir justice.
Les plus grands hommes sont ceux qui
éprouvent les passions les plus fortes. — Le désir immodéré des grandes
choses qui a été le mobile de Thémistocle, de Démosthène, c’est lui qui a
poussé les philosophes à travailler, à voyager en pays lointains, qui nous
conduit à l’honneur, au savoir, à la santé, à toutes fins utiles. Cette lâcheté
de l’âme qui fait que nous supportons l’ennui et le déplaisir, donne moyen à
notre conscience de faire pénitence et de se repentir, et aussi d’être résignée
aux fléaux que Dieu nous envoie pour notre châtiment et à ceux résultant d’une
politique corrompue. La compassion dispose à la clémence ; la prudence que nous
apportons à veiller à notre conservation et à nous diriger, est éveillée en
nous par la crainte ; combien de belles actions sont dues à l’ambition ?
combien à la haute opinion que nous avons de nous-mêmes ? enfin, il n’est pas
de vertu tant soit peu élevée et provoquant l’admiration, sans quelque
agitation désordonnée de notre âme. — Ne serait-ce pas là l’une des raisons qui
auraient porté les Épicuriens à décharger Dieu de tout soin, de toute
sollicitude pour nos affaires ? d’autant que les effets mêmes de sa bonté ne
peuvent s’exercer sur nous, sans troubler le repos de notre âme par la mise en
mouvement de nos passions qui sont comme des piqûres, des stimulants qui
l’incitent aux actions vertueuses ; ou bien ces philosophes ont-ils pensé
autrement et considéré les passions comme des tempêtes qui une fois déchaînées,
débauchent honteusement l’âme de sa quiétude ? « De même que l’on juge de la
tranquillité de la mer quand aucun souffle n’agite sa surface, ainsi on peut
s’assurer que l’âme est tranquille lorsque nulle passion ne peut l’émouvoir
(Cicéron). »
Quelle confiance, par suite, avoir
en notre jugement, qui, plus il est exalté, plus il semble participer en
quelque sorte aux secrets des dieux. — Quelles différences de sens et de raison nous
présentent nos passions en leur diversité, et que d’idées dissemblables en
résultent ? Quelle assurance nous offre une chose si instable, si mobile, où le
trouble règne en maitre, qui ne marche jamais qu’à une allure imposée et qui
n’est pas la sienne ? Si notre jugement est dépendant même de la maladie, des
perturbations que notre être éprouve ; s’il faut qu’il soit en proie à la
folie, à la témérité pour être impressionné, quelle sûreté pouvons-nous
attendre de lui ?
N’est-ce pas bien hardi à la philosophie d’assurer que
les hommes ne produisent leurs plus grands effets, ceux qui les rapprochent le
plus de la divinité, que lorsqu’ils sont hors d’eux, furieux, insensés ? Nous
nous améliorons par la perte de notre raison et quand elle est assoupie ; les
deux voies naturelles pour pénétrer dans le cabinet des dieux et y surprendre
le cours des destinées sont la fureur et le sommeil ; il est en vérité plaisant
de le constater ! C’est par le désarroi que les passions occasionnent à notre
raison, que nous devenons vertueux ; c’est par son anéantissement causé par la
fureur ou l’image de la mort que nous devenons prophètes et devins ! — Jamais
je n’aurai été davantage porté à le croire cédant à une inspiration
irrésistible de la vérité sainte, l’esprit philosophique est dans l’obligation
de reconnaître, à l’en-. contre de ce qu’il soutenait, que la tranquillité, le
calme, la santé qu’il s’applique à faire acquérir à l’âme, ne constituent pas
pour elle son meilleur état ; éveillés, nous sommes plus endormis que si nous
dormions ; notre sagesse est moins sage que la folie ; nos songes valent mieux
que nos raisonnements ; la pire des places que nous pouvons occuper, c’est en
nous-mêmes. Mais d’autre part, la philosophie ne pense-t-elle pas que nous
pouvons nous aviser de remarquer que la voix qui rend l’esprit, quand il est
séparé du corps, si clairvoyant, si grand, si parfait, tandis qu’il est si
terrestre, si ignorant, si plongé dans les ténèbres lorsqu’il est incarné,
n’est pas une voix qui part de l’esprit qui est en l’homme terrestre, ignorant,
privé de lumière, et que par suite nous ne pouvons ni nous y fier, ni y croire
?
Peut-on notamment disconvenir que
sous l’influence de l’amour nous pensons, nous agissons tout autrement que
lorsque nous sommes au calme ; sommes-nous plus dans la vérité dans un cas que
dans l’autre ? — Me trouvant être d’un tempérament mou et lourd, je n’ai pas grande
expérience de ces violentes agitations qui, pour la plupart, s’emparent
subitement de notre âme, sans lui donner le loisir de se reconnaître ; mais
cette passion qui, dit-on, se produit, du fait de l’oisiveté, au cœur des
jeunes gens, bien que ne s’y développant qu’avec le temps et à pas lents, donne
bien nettement idée à ceux qui ont cherché à s’opposer à son progrès, de la
force du changement et de l’altération que notre jugement en éprouve. Je me
suis efforcé autrefois de la contenir et de la combattre en moi, car il s’en
faut que je sois de ceux qui se complaisent dans le vice, je n’y cède que
lorsqu’il m’entraîne. Je sentais cette passion naître, se développer et
s’épanouir en dépit de ma résistance, s’emparer de moi et me posséder, bien que
je la visse me gagnant et que je fusse bien vivant. L’effet se produisait à la
façon dont agit l’ivresse : l’aspect des choses commençait à devenir autre que
de coutume ; je voyais bien évidemment grossir et croître les avantages de ce
que j’allais désirant, je les sentais s’agrandir et s’enfler sous le souffle de
mon imagination ; les difficultés de l’entreprise s’aplanir et devenir plus
aisées à surmonter ; ma raison et ma conscience céder ; puis, ce feu éteint,
aussitôt, avec la soudaineté de la lueur de l’éclair, mon âme avoir d’autres
visées, son état se modifier, mon jugement devenir autre ; les difficultés de
revenir en arrière sembler grandir et être invincibles et les mêmes choses
avoir tout autre goût et m’apparaître sous un jour bien différent de celui sous
lequel la chaleur du désir me les avait tout d’abord présentées. Lequel de ces
deux états était le plus conforme à la vérité ? Pyrrhon déclare n’en rien
savoir. Nous ne sommes jamais complètement exempts de maladie ; le feu de la fièvre
alterne avec ses frissons ; des effets d’une passion ardente nous retombons
dans ceux d’une passion quelque peu froide ; autant je m’étais jeté en avant,
autant je me rejetais ensuite en arrière : « Ainsi la mer, dans son double
mouvement, tantôt se précipite vers la côte, couvre le rocher d’écume et se
répand au loin sur le rivage ; tantôt revenant sur elle-même et entrainant dans
son reflux les cailloux qu’elle avait apportés, elle fuit, et abaissant ses
eaux, laisse la plage à découvert (Virgile). »
De tout cela il résulte qu’il ne
faut pas nous laisser aller aisément aux opinions nouvelles. —
Connaissant la mobilité de mon jugement, j’ai réagi, et, par exception, suis
arrivé à une certaine constance d’opinions, conservant à peu près intactes
celles qu’au début je m’étais naturellement faites ; car, quelle que soit
l’apparence de vérité que peuvent prendre les nouveautés, je ne change guère de
peur de perdre au change ; incapable de choisir moi-même, je m’en rapporte au
choix d’autrui et m’en tiens aux conditions dans lesquelles Dieu m’a placé,
faute de quoi je ne saurais m’empêcher de rouler sans cesse. C’est ainsi que
par la grâce de Dieu, j’ai conservé entières, sans agitation ni trouble de
conscience, les anciennes croyances de notre religion, en dépit de tant de
sectes et de divisions qui se sont produites en notre siècle. — Les ouvrages
anciens, je parle des bons ouvrages, qui sont sérieux et ont du fond,
m’attirent et agissent sur moi au plus haut point ; celui que j’ai sous les
yeux, est toujours celui qui m’impressionne le plus ; je trouve que chacun, à
tour de rôle, est dans le vrai, alors même que les thèses qui s’y trouvent
développées sont opposées. Cette facilité qu’ont les bons auteurs à rendre
vraisemblable tout ce qu’ils présentent, et il n’est rien de si étrange qu’ils
n’entreprennent de peindre sous des couleurs qui trompent aisément une
simplicité égale à la mienne, montre d’une façon évidente la faiblesse des
preuves qu’ils produisent. Le ciel et les étoiles ont été, pendant trois mille
ans, considérés comme se mouvant ; tout le monde y a cru jusqu’à ce que
Cléanthe de Samos ou, d’après Théophraste, Nicétas de Syracuse s’avisa de
soutenir que c’était la terre qui, tournant sur son axe, se mouvait suivant le
cercle oblique du Zodiaque ; et, de notre temps, Copernic a si bien établi ce
principe, qu’il s’en sert pour en déduire très régulièrement toutes les
conséquences astronomiques. Qu’en conclure, sinon que nous n’avons pas à nous
préoccuper de savoir lequel de ces deux systèmes est le vrai ? Qui sait si,
d’ici mille ans, un troisième ne les renversera pas tous deux ? « Ainsi le
temps change la valeur des choses ; l’objet qui était en faveur, tombe dans le
discrédit, tandis que celui qui était méprisé, est estimé à son tour ; on le
désire chaque jour davantage, il est admiré et se place au premier rang dans
l’opinion des hommes (Lucrèce). »
Quelles garanties particulières de
stabilité nous présentent-elles en effet pour l’avenir ? — Nous avons
donc, quand s’offre à nous une doctrine nouvelle, tout lieu de nous en défier
et de considérer qu’avant qu’elle se soit produite, la doctrine contraire
prévalait ; et de même que celle-ci a été renversée par celle-là, il en naîtra
peut-être, dans l’avenir, une troisième qui se substituera pareillement à la
seconde. Avant que les principes posés par Aristote aient obtenu crédit,
d’autres existaient qui donnaient satisfaction à la raison humaine, comme font
ceux-ci à l’heure actuelle. Quelles lettres de recommandation ont ces derniers
? quel privilège particulier les garantit que le cours de nos inventions
s’arrêtera à eux, et qu’à tout jamais, dans l’avenir, notre croyance leur est
acquise ? ils ne sont pas plus à l’abri d’être rejetés, que ne l’étaient ceux
qui les ont précédés. — Quand on me presse par un argument nouveau, je me
prends à penser que ce que je ne suis pas parvenu à résoudre, un autre le
résoudra ; mais qu’ajouter foi à toutes les apparences dont nous ne pouvons
nous défendre, est une grande simplicité ; cela amènerait le commun des mortels,
et nous en sommes tous, à avoir sa foi virant de tous côtés comme une
girouette, parce que l’âme malléable et plastique recevrait impressions sur
impressions, la dernière effaçant toujours l’empreinte de la précédente. Celui
qui se trouve faible en présence des doctrines nouvelles, doit répondre, comme
il est d’usage courant, qu’il en référera à son conseil, ou s’en rapporter aux
plus sages d’entre ceux qui ont présidé à son éducation. — Combien y a-t-il de
temps que la médecine existe ? On dit cependant qu’un novateur, du nom de
Paracelse, en modifie et en renverse toutes les règles anciennes, et soutient
que jusqu’à ce jour elles n’ont servi qu’à tuer les gens. Je crois qu’il
arrivera aisément à prouver son dire ; mais lui confier mon existence pour qu’il
la fasse servir à attester la supériorité de ses méthodes nouvelles, j’estime
que ce serait une grande sottise. Il ne faut pas avoir confiance en chacun, dit
une maxime, parce que chacun est à même de dire n’importe quoi. — Un homme
ainsi porté à innover et à réformer dans ce qui est du domaine des lois
physiques, me disait, il n’y a pas longtemps, que les anciens s’étaient
manifestement trompés sur la nature et les effets des vents, ce qu’il me ferait
toucher du doigt et dont il me démontrerait l’évidence, si je voulais
l’écouter. Après m’être prêté patiemment, pendant quelque temps, à l’entendre
me développer ses arguments qui paraissaient très admissibles : « Comment donc,
lui dis-je, ceux qui naviguaient en appliquant les principes de Théophraste, parvenaient-ils
à aller vers l’Occident, quand le vent soufflait vers l’Orient ? allaient-ils
de côté ou à reculons ? » « Affaire de hasard, me répondit-il ; ce qu’il y a de
certain, c’est qu’ils étaient dans l’erreur. » « Pour lors, répliquai-je, je
préfère m’en rapporter aux effets plutôt qu’au raisonnement. » Or ce sont là
deux choses qui se contredisent souvent : on m’a dit qu’en géométrie (science
qui, entre toutes, prétend être arrivée au plus haut degré de certitude), il y
a des démonstrations incontestables qui bouleversent tout ce que l’expérience
indique comme vrai. C’est ainsi que Jacques Peletier me disait, chez moi, avoir
découvert deux lignes s’acheminant l’une vers l’autre en se rapprochant sans
cesse, qu’il démontrait ne pouvoir, malgré cela, jamais se joindre alors même
qu’elles se prolongeraient à l’infini. En toutes choses, les Pyrrhoniens
emploient uniquement leurs arguments et leur raisonnement à combattre les
apparences sous lesquelles elles se présentent, et c’est merveille jusqu'où la souplesse
de notre raison se plie à ce parti pris de lutter contre l’évidence ; ils
démontrent que nous ne nous mouvons pas, ne parlons pas, que la pesanteur ou la
chaleur n’existent pas ; et cela, avec une telle vigueur d’argumentation qu’ils
nous persuadent être vraies les choses les plus invraisemblables. — Ptolémée,
qui a été un personnage marquant, avait déterminé les limites de notre monde ;
tous les philosophes anciens ont pensé ne rien ignorer sur ce point de ce qui
existait, sauf quelques îles lointaines qui pouvaient avoir échappé à leur
connaissance ; et, il y a mille ans, c’eût été raisonner à la manière de
Pyrrhon, que de révoquer en doute ce qu’enseignait alors la cosmographie et les
idées que chacun en avait ; avouer l’existence des antipodes était une hérésie.
Et voilà qu’en ce siècle, on vient de découvrir un continent d’une étendue
infinie ; non une île, non une contrée d’étendue restreinte, mais une portion
de la terre à peu près égale en superficie à celle que nous connaissions. Les
géographes de notre temps ne manquent pas d’affirmer qu’actuellement tout est
découvert, que tout est connu : « car on se plaît dans ce qu’on a, et cela
parait supérieur à tout le reste (Lucrèce) ». Je me demande si, alors que
Ptolémée s’est trompé jadis sur ce qui constituait le point de départ de ses
raisonnements, ce ne serait pas sottise de me fier aujourd’hui aux idées que
ses successeurs émettent, et s’il n’est pas plus vraisemblable que ce grand
corps, que nous appelons le Monde, soit bien autre que ce que nous en jugeons.
Tout ne change-t-il pas
continuellement en ce monde, et combien incertaines sont les données que nous
avons sur ses origines. — Platon dit que la physionomie s’en modifie de
toutes façons ; que le ciel, les étoiles, le soleil changent parfois du tout au
tout le mouvement que nous leur voyons accomplir, l’orient devenant l’occident.
Les prêtres d’Égypte ont raconté à Hérodote que, depuis leur premier roi, il y
avait de cela onze mille et tant d’années (et ils lui montraient les effigies de
tous leurs rois, en statues faites de leur vivant), l’orbite décrit par le
soleil avait varié quatre fois ; que la mer et la terre se transforment
alternativement de l’une en l’autre ; que la naissance du monde est
indéterminée, ce qui est également dit par Aristote et par Cicéron. C’est aussi
l’opinion d’un de nos savants qui, s’appuyant des témoignages de Salomon et
d’Isaïe, présente le monde comme étant de toute éternité, sujet à la mort, mais
renaissant après transformations ; ce qui pare à cette objection que Dieu
créateur a été quelquefois sans créatures, que parfois il est demeuré oisif,
puis sorti de son oisiveté pour remanier son œuvre, et que par conséquent
lui-même est sujet à changer. — Dans la plus fameuse école de la Grèce, le
monde est considéré comme un dieu, créé par un autre dieu plus puissant. Il est
composé d’un corps et d’une âme ; celle-ci en occupe le centre, d’où elle
s’épand vers la circonférence d’après les mêmes règles que celles qui président
aux accords musicaux ; il jouit de tous les apanages de la divinité, est très
heureux, très grand, très sage, éternel ; en lui sont d’autres dieux : la
terre, la mer, les astres qui s’entretiennent dans une harmonieuse et
perpétuelle agitation, sorte de danse divine, tantôt se rencontrant, tantôt
s’éloignant, se cachant, se montrant, changeant l’ordre dans lequel ils errent,
se trouvant parfois en avant les uns des autres, parfois en arrière. —
Héraclite tenait le monde pour un foyer incandescent, appelé par l’ordre du
destin à s’enflammer et à se consumer un jour, pour encore renaitre un autre
jour. — Quant aux hommes, ils sont, dit Apulée, « mortels comme individus,
immortels comme espèce ». — Alexandre écrivait à sa mère le récit d’un
prêtre égyptien, tiré des monuments de cette nation, qui témoignait de son
antiquité, laquelle se perd dans l’infini, et relatait l’origine authentique et
le développement des autres pays. — Cicéron et Diodore disent que, de leur
temps, les Chaldéens avaient des chartes remontant à quatre cent mille et tant
d’années. — Aristote, Pline et autres, que Zoroastre vivait six mille ans avant
la venue de Platon. — Ce dernier rapporte que les habitants de Saïs ont des
archives remontant à huit mille ans, et que la construction d’Athènes est
antérieure de mille ans à celle de Saïs. — Épicure estime que ce que nous
constatons exister sur cette terre se retrouve, en tout pareil et de même
façon, dans plusieurs autres mondes ; cette assertion il l’eût émise avec plus
d’assurance encore, s’il eût vu les exemples si étranges de ressemblance et de
conformité que présente le nouveau monde des Indes occidentales avec le notre
tel qu’il est actuellement et tel qu’il a été.
Dans le nouveau monde n’a-t-on pas
trouvé, ayant cours, des pratiques et des traditions qui existent ou ont existé
dans le monde ancien ! — En vérité, en considérant ce que nous savons des
diverses pratiques qui ont cours sur cette terre, j’ai été souvent émerveillé
de voir qu’en des temps et des lieux très éloignés, il se soit rencontré en si
grand nombre des opinions populaires extraordinaires, des mœurs et des
croyances sauvages se ressemblant sans que, par aucun lien, elles paraissent
issues de notre raison à l’état naturel. L’esprit humain accomplit vraiment de
grands miracles, mais cette corrélation a encore je ne sais quoi de plus
bizarre par la similitude de certains noms et de mille autres choses ; car,
dans ce nouveau monde, on a trouvé des nations qui jamais, que nous sachions,
n’avaient entendu parler de nous, et chez lesquelles la circoncision se pratique
; il y en avait où le gouvernement et l’administration étaient entre les mains
des femmes, sans que les hommes y aient part ; où nos jeûnes et notre carême
étaient observés, et en plus, l’abstinence de femmes. — On en trouva où la
croix était un symbole dont il était fait usage de diverses façons : ici, on en
honorait les sépultures ; là, elle s’employait, et en particulier la croix de
S. André, pour se protéger contre les visions nocturnes et on les mettait sur
les lits des enfants pour les garantir des enchantements ; ailleurs, il en a
été rencontré une en bois et de grande hauteur, adorée comme dieu de la pluie,
cette dernière se trouvait bien avant dans la terre ferme. — On y a relevé des
pratiques pénitentiaires exactement semblables aux nôtres, l’usage des mitres,
le célibat ecclésiastique, l’art de deviner l’avenir par l’examen des
entrailles des animaux offerts en sacrifice ; l’abstinence, comme nourriture de
chair et de poisson de toute espèce ; l’emploi par les prêtres, lorsqu’ils
officient, d’une langue spéciale à l’exclusion de la langue vulgaire. — On y a
trouvé aussi l’idée d’un premier dieu chassé par un second, son frère puîné ;
celle que les hommes ont été créés jouissant de toutes les commodités
imaginables, dont ils ont depuis été privés pour avoir péché ; qu’ils ont été
chassés du territoire qu’ils occupaient et que leur condition première a
empiré. — Qu’autrefois ils ont été submergés par une inondation causée par les
eaux du ciel ; seules, quelques familles échappèrent en gagnant les sommets des
montagnes et s’y jetant dans des cavernes, s’y renfermant avec des animaux de
diverses espèces et bouchant les ouvertures pour empêcher l’eau d’y pénétrer.
Quand ils sentirent que la pluie avait cessé, ils firent sortir de leur abri
des chiens, qui revinrent propres et tout mouillés, d’où ils conclurent que le
niveau de l’eau n’avait pas encore de beaucoup diminué ; un peu plus tard, ils
en lâchèrent d’autres qui revinrent couverts de boue : ils sortirent alors
eux-mêmes pour repeupler le monde qu’ils trouvèrent plein uniquement de
serpents. — Chez certains, existait la croyance du jugement dernier ; aussi
étaient-ils profondément offensés de ce que les Espagnols, fouillant les
sépultures pour en retirer les richesses qu’elles contenaient, dispersaient les
ossements que ces tombeaux renfermaient, se disant que ces os, ainsi jetés à
tous vents, ne pourraient que difficilement se joindre pour se reconstituer. —
Le commerce s’y fait par voie d’échange et pas autrement, et il existe des
foires et des marchés à cet effet. Des nains et des personnes difformes y sont
employés pour ajouter chez les princes aux plaisirs de la table. La fauconnerie
y est en usage dans la mesure où s’y prête l’espèce des oiseaux du pays. Il y
existe des impôts abusifs. L’art de cultiver les jardins d’agrément s’y
pratique. De même les danses, les tours de force et d’adresse des bateleurs, la
musique instrumentale, les armoiries, les jeux de paume, de dés, de hasard
auxquels on se livre avec passion, au point de mettre comme enjeu, et sa
liberté et soi-même. La médecine s’y exerce uniquement au moyen de charmes et
d’enchantements. L’écriture se compose d’hiéroglyphes. On y retrouve la
croyance d’un dieu venu autrefois sur la terre où il a vécu dans une parfaite
virginité, jeûnant, faisant pénitence, prêchant la loi naturelle et
l’observance des cérémonies du culte, et qui a disparu d’ici-bas sans avoir
subi la mort qui nous atteint tous. On croit aux géants. Il est fait usage de
boissons susceptibles de causer l’ivresse et on en boit jusqu’à en perdre la
raison. Il y est fait emploi d’ornements religieux portant l’image d’ossements
et de têtes de mort, de surplis, d’eau bénite, d’aspersions. Femmes et
serviteurs rivalisent à qui mieux mieux pour être brûlés ou enterrés avec le
mari ou le maître qui vient de trépasser. Le fils aîné hérite de tout ce que
possède le père ; les puînés n’ont rien, sauf l’obligation d’obéir. Il est dans
les coutumes que, lorsqu’il est pourvu à certains offices de tout premier
ordre, celui qui y est élevé quitte son nom et en prend un nouveau. Aux enfants
nouveau-nés, on verse de la chaux sur le genou, en leur disant : « Tu viens de
la poussière, tu retourneras en poussière. » L’art des augures s’y exerce. —
Ces vains simulacres de notre religion qui apparaissent dans certains de ces
exemples, témoignent de sa dignité et de sa divinité. Non seulement elle a
pénétré chez les nations infidèles de notre hémisphère qui l’ont plus ou moins
imitée, mais encore chez ces barbares, comme par une inspiration surnaturelle qui
la fait s’étendre sur le monde entier. On y trouve même la croyance au
purgatoire, mais sous une forme nouvelle : ce que nous livrons au feu, est
livré au froid, et ces peuples s’imaginent que les âmes sont punies et
purifiées en ayant à subir les rigueurs d’un froid excessif. Ceci me remet en
mémoire une autre divergence dans les idées, assez plaisante tandis que des
peuplades aiment à avoir dégagée l’extrémité du gland du membre viril, et
enlèvent à cet effet la peau qui l’entoure, comme font les Mahométans et les
Juifs ; d’autres, au contraire, se font un si grand cas de conscience d’en agir
autrement, qu’à l’aide de tout petits cordons fixés à cette peau, ils l’étirent
avec grand soin, de manière à ce qu’elle recouvre cette extrémité de peur
qu’elle ne voie l’air. — Une autre divergence existe dans la manière d’honorer
les rois et de se montrer dans les fêtes. En pareille circonstance, nous nous
parons de nos vêtements les plus convenables ; dans quelques pays, pour
témoigner au roi de sa supériorité et de leur soumission, ses sujets se
présentent à lui avec les effets les plus minables qu’ils possèdent, et, pour
entrer au palais, ils mettent quelque vieille robe déchirée par-dessus la bonne
dont ils sont revêtus de telle sorte que la personnalité du maître, brillant de
tout son éclat, ressorte davantage et produise seule de l’effet. — Mais
poursuivons.
Malgré ces ressemblances qu’on
relève en des lieux si éloignés les uns des autres, il est certain que l’esprit
des hommes varie suivant les climats et les siècles. — Si la nature enserre, comme elle
le fait de toutes autres choses, dans les règles de sa marche ordinaire, les
croyances, les jugements et les opinions des hommes ; si leurs évolutions sont
déterminées, s’ils ont leur saison, s’ils naissent, s’ils meurent comme il en
est des choux ; si le ciel les agite et les balaie à sa fantaisie, quelle autorité
sérieuse et assurée leur attribuerons-nous ? Si l’expérience nous fait toucher
du doigt que l’organisation de notre être relève de l’air, du climat, du
terroir où nous naissons ; que non seulement notre teint, notre taille, notre
complexion, nos moyens physiques en dépendent, mais encore les facultés de
notre âme, « le climat ne contribue pas seulement à la vigueur du corps, mais
aussi à celle de l’esprit », dit Végèce, au point que ce soit
intentionnellement que la déesse qui a fondé Athènes ait fait choix, pour la
bâtir, d’un climat tel que les hommes y deviennent plus particulièrement
prudents, comme l’apprirent à Solon les prêtres d’Égypte : « L’air d’Athènes
est léger, ce qui donne aux Athéniens plus de finesse ; celui de Thèbes est
lourd, aussi les Thébains ont-ils plus de vigueur que d’esprit (Cicéron) »,
dès lors, de même que les fruits présentent en naissant des variétés, les
animaux et les hommes naissent eux aussi plus ou moins belliqueux, justes,
tempérants, dociles ; ici ils sont enclins au vin, ailleurs au vol et au
libertinage ; ici ils ont de la propension à la superstition, ailleurs à
l’incrédulité ; ici pour la liberté, là pour la servitude ; ils sont savants ou
artistes, grossiers ou spirituels, obéissants ou rebelles, bons ou mauvais, suivant
que le lieu où ils vivent les y porte ; si on les transplante, leurs penchants
se modifient comme il arrive des arbres. C’est pour ce motif que Cyrus ne
voulut pas autoriser les Perses à quitter leur pays âpre et montagneux pour
émigrer dans un autre doux et plat, disant que les terres grasses et faciles à
travailler font des hommes sans énergie, que celles qui sont fertiles
engendrent des esprits qui ne le sont pas. Quand nous voyons, sous quelque
influence céleste, fleurir tantôt un art, tantôt un autre ; une croyance se
substituer à une autre, tel siècle produire tels tempéraments et disposer
l’humanité à prendre tel ou tel pli ; l’esprit humain être tantôt vigoureux,
tantôt étiolé comme il advient de nos champs, que deviennent donc ces belles prérogatives
dont nous nous flattons ? Puisqu’un sage peut éprouver des mécomptes, cent
hommes, des nations entières peuvent en éprouver ; et, de fait, à mon sens, le
genre humain tout entier se trompe depuis des siècles, soit sur ceci, soit sur
cela ; quelles assurances avons-nous que, parfois, il cesse de se tromper et
que, dans le siècle actuel, il ne soit pas dans l’erreur ?
Incapables de discerner ce qui leur
conviendrait, souvent les hommes demandent au ciel des biens qui sont pour eux
une source de malheurs. — Entre autres témoignages de notre faiblesse
d’esprit, il semble que celui-ci ne mérite pas d’être omis : Même dans ce qu’il
désire, l’homme ne sait pas discerner ce qu’il lui faut. Ce n’est pas seulement
quand nous avons la jouissance des choses, que nous sommes en désaccord sur ce
qui nous est nécessaire pour que nous soyons satisfaits ; c’est aussi quand
notre imagination seule est en travail et que nous n’avons qu’à souhaiter.
Laissons notre pensée tailler et coudre comme il lui plaira, elle n’arrivera
seulement pas à désirer ce qui lui convient, non plus qu’à se satisfaire : «
La raison sait-elle ce qu’elle doit craindre ou désirer ? Quand jamais a-t-on
conçu quoi que ce soit dont on n’ait pas eu à se repentir plus tard, au cas
même où les faits ont répondu à ce qu’on en attendait (Juvénal) ? » C’est
ce qui faisait que Socrate ne demandait aux dieux de lui donner que ce qu’ils
savaient lui être salutaire ; et que la prière des Lacédémoniens, tant publique
que privée, portait simplement de leur octroyer ce qui était bon et beau, s’en
remettant à leur puissance suprême du choix et des éliminations à faire : « Nous
demandons une épouse et nous voulons des enfants ; mais il n’y a que Dieu qui
sache quels seront ces enfants et quelle sera cette épouse (Juvénal). »
Dans ses supplications le chrétien dit à Dieu : « Que votre volonté soit faite,
» il évite de la sorte la mésaventure que les poètes prêtent au roi Midas.
Midas avait demandé aux dieux que tout ce qu’il toucherait se convertit en or ;
sa prière fut exaucée : son vin devint or, son pain fut or, de même la plume de
son lit et aussi sa chemise et ses vêtements, si bien qu’il se trouva accablé
par la satisfaction donnée à son désir et que le cadeau qui lui fut fait,
devint pour lui d’une insupportable commodité ; il lui fallut prier à nouveau
pour obtenir que ses prières cessassent d’être exaucées : « Étonné d’un mal
si nouveau, riche et indigent tout à la fois, il eût voulu fuir ses richesses
et prenait en horreur l’objet de ses vœux (Ovide). » — Moi-même, dans ma
jeunesse, j’ai demandé à la fortune, entre autres faveurs, d’obtenir l’ordre de
Saint-Michel ; c’était alors la plus insigne marque d’honneur de la noblesse
française et elle était très rarement concédée. La fortune me l’a accordée,
mais dans des conditions plaisantes : au lieu de faire que je me distingue et
m’élève au-dessus de mon milieu pour y atteindre, elle m’a bien plus
gracieusement traité ; elle a ravalé cet ordre et l’a abaissé jusqu’à moi, et
même plus bas. — Cleobis et Biton, Trophonius et Agamède ayant demandé, les
premiers à leur déesse, les seconds à leur dieu, une récompense digne de leur
piété, reçurent la mort en cadeau, tant ce que pensent les puissances célestes
sur ce qui nous convient, diffère de ce que nous en pensons nous-mêmes ! Dieu
pourrait nous octroyer la richesse, les honneurs, la vie et même la santé, et
cela nous être parfois préjudiciable, car tout ce qui nous plaît ne nous est
pas toujours salutaire. Si au lieu de nous guérir, il nous envoie la mort ou
une aggravation de nos maux : « Ta verge et ton bâton m’ont consolé
(Psalmiste) », il agit ainsi, parce que c’est ce que, en sa sagesse, lui
dicte sa prévoyance qui sait ce qu’il nous faut, bien plus exactement que nous
ne pouvons le savoir ; et nous devons le prendre en bonne part, comme nous
venant d’une main très sage et qui ne veut que notre bien : « Si tu veux un
bon conseil, abandonne aux dieux le soin de ce qui te convient et de ce qui
t’est utile ; l’homme leur est plus cher qu’il ne l’est à lui-même (Juvénal).
» Leur demander des honneurs, des charges, c’est leur demander qu’ils vous
jettent dans la mêlée d’une bataille, ou vous fassent prendre part à une partie
de dés ou à toute autre chose dont l’issue vous est inconnue et le succès
douteux.
Dans l’impossibilité où ils sont de
discerner ce en quoi consiste le souverain bien, il semble que le calme absolu
de l’esprit ne décidant sur rien, considéré comme tel par les Pyrrhoniens, est
ce qui en approche le plus. — Il n’y a pas de sujet donnant lieu à controverses
plus violentes et plus acharnées de la part des philosophes, que celui portant
sur ce en quoi consiste pour l’homme le souverain bien. Varron compte que deux
cent quatre-vingt-huit* sectes ont pris naissance sur cette question. « Or,
dès que l’on ne s’accorde pas sur ce qu’est le souverain bien, on diffère
d’opinion sur toute la philosophie (Cicéron) ». « Il me semble voir
trois convives de goûts différents ; que leur donner ? que ne pas leur donner ?
Tu prives l’un de ce qu’il aime et ce que tu offres aux deux autres leur déplaît (Horace) » ; c’est la réponse que devrait faire la nature à leurs
contestations et à leurs débats. Les uns font consister notre bien-être dans la
vertu ; d’autres, dans la volupté ; d’autres, à laisser faire la nature ; qui,
dans la science ; qui, à ne pas souffrir ; qui, à ne pas se laisser aller aux
apparences. À cette dernière manière de voir, se rattache cette autre émise aux
temps anciens par Pythagore : « Ne rien admirer, Numicius, est presque le
seul moyen de faire et d’assurer son bonheur (Horace) », ce qui est le but
auquel tend la secte de Pyrrhon. Aristote qualifie de magnanimité de n’avoir
d’admiration pour rien ; et Archésilas disait que le bien, c’est avoir un
jugement droit et inflexible, joint à tout ce qui contribue à le maintenir tel,
et que le vice et le mal résultent des concessions et des applications que nous
en faisons. Il est vrai qu’en donnant ces propositions comme axiomes ne faisant
pas doute, Archésilas se départait du procédé habituel des Pyrrhoniens. Quand
ceux-ci disent que le souverain bien, c’est l’ataraxie, c’est-à-dire le calme
parfait, l’immobilité du jugement, ils n’entendent pas l’affirmer d’une façon
absolue ; le même état d’esprit qui leur fait éviter un précipice, se préserver
de la fraîcheur du soir, leur fait émettre cette idée du moment et en repousser
une autre ; c’est là pour eux une affirmation sans conséquence.
Combien je souhaiterais que, pendant ma vie, quelqu’un,
Juste Lipse par exemple, qui est l’homme le plus savant que nous ayons, dont
l’esprit est si cultivé et si judicieux, cousin germain sous ce rapport de mon
Turnebus, eût la volonté, la santé et assez de loisirs pour colliger et classer
par catégorie, avec toute sincérité et en les recherchant autant qu’il nous est
possible, les opinions des philosophes anciens ayant trait à notre être et à
nos mœurs, les controverses dont elles ont été l’objet, le crédit dont chacune
a joui et tout ce qui s’y rattache ; et aussi, comment leurs auteurs et leurs
disciples ont, dans le cours de leur vie, fait application de leurs préceptes
dans les événements mémorables et pouvant servir d’exemples ; quel bel et utile
ouvrage ce serait !
En prenant la raison pour guide, nos
embarras ne diminuent pas, car tout change autour de nous, les lois plus encore
que tout le reste. — À quelle confusion n’aboutirons-nous pas, si c’est en nous que nous
cherchons la direction à imprimer à nos mœurs ! Ce que nous conseille sur ce
point la raison, avec le plus d’apparence de vérité, c’est généralement que
chacun observe les lois de son pays ; c’est l’avis de Socrate inspiré, dit-il,
par la divinité ; et que veut-elle dire par là, sinon que notre devoir n’a
d’autre règle que le hasard ? La vérité doit être une et universelle ; si
l’homme connaissait la droiture et la justice, en avait des types réels,
pouvait se les représenter dans leur essence, il ne les ferait pas consister
dans l’observance de coutumes de telles ou telles contrées ; ce ne serait ni
d’après ce que l’on en conçoit en Perse, ou dans les Indes, que la vertu
prendrait forme. Il n’y a rien, comme les lois, qui soit plus sujet à de
continuelles variations. Depuis que je suis né, j’ai vu trois ou quatre fois
changer celles des Anglais, nos voisins, et non seulement celles se rapportant
à la politique intérieure, que l’on admet n’avoir aucune fixité, mais celles
afférentes au point le plus important qui puisse être, à la religion ; j’en ai
honte et dépit, d’autant plus que notre région n’a pas été autrefois sans avoir
des attaches avec cette nation et que, dans ma famille, il reste encore traces
d’ancienne parenté avec elle. Dans notre province, ici même, j’ai vu tel acte
constituant un crime capital, devenir par la suite légitime ; et actuellement,
attachés à un parti, nous sommes exposés, selon les chances de la guerre, à
devenir un jour criminels de lèse-majesté humaine et divine, si, le parti
opposé venant à triompher, au bout de quelques années les idées contraires
prévalent et que notre justice verse dans l’injustice. Ce dieu de l’antiquité
ne pouvait plus clairement accuser à quel degré l’homme ignore l’être divin, et
lui apprendre que sa religion n’était qu’un produit de son invention propre à
cimenter la société, qu’il ne le faisait en déclarant, de dessus son trépied, à
ceux qui, pour s’instruire, venaient le consulter, « que le vrai culte de
chacun est celui à l’observation duquel il est tenu par les usages locaux ».
Dieu ! quelle obligation n’avons-nous pas à la bonté de notre souverain
Créateur de nous avoir éclairés sur la niaiserie de notre foi en ces dévotions
qui nous étaient imposées et que rien ne justifiait, et d’avoir fait que nos
croyances reposent aujourd’hui sur cette base éternelle de sa parole sacrée. —
Sur ce point capital, la philosophie nous dit de « suivre les lois de notre
pays », c’est-à-dire cette mer flottante que sont les opinions d’un peuple ou
d’un prince, qui peignent la justice sous autant de couleurs et la transforment
aussi souvent que leurs passions changent ; mon jugement n’a pas une
flexibilité suffisante pour accepter cette solution. Qu’est-ce que ce bien que
je voyais hier considérer comme tel et qui ne le sera plus demain et que la
traversée d’une rivière suffit pour transformer en crime ? Quelle vérité est-ce
que celle qui s’arrête à ces montagnes et devient mensonge pour qui habite au
delà !
On n’est même pas d’accord sur ce
qu’on appelle les lois naturelles. — Ils sont plaisants ceux qui, pour donner plus
d’authenticité aux lois, disent qu’il y en a de fermes, perpétuelles,
immuables, auxquelles ils donnent le nom de lois naturelles, qui seraient
innées chez l’homme du fait même de ce à quoi elles s’appliquent ; elles
seraient au nombre de trois d’après les uns, de quatre d’après d’autres ; il y
en a qui en admettent plus, d’autres moins, signe qui dénote que le doute est
permis là comme ailleurs. Les infortunés ! car je ne puis qualifier autrement
que d’infortune ce fait que, dans le nombre infini des lois, il ne s’en trouve
pas au moins une pour laquelle la fortune et les hasards du sort aient permis
que, du consentement unanime de tous les peuples, elle soit universellement
admise. Ils sont, dis-je, si malheureux que de ces trois ou quatre lois dont
ils ont fait choix, il n’y en a pas une seule qui ne soit contredite et
désavouée, non par une nation mais par plusieurs. Or, l’acceptation de tous est
la caractéristique essentielle qui seule pourrait être invoquée comme preuve de
l’existence de lois naturelles ; car ce que la nature nous aurait réellement
ordonné, sans aucun doute nous l’observerions d’un commun accord, parce que
toute nation, tout homme même, se ressentiraient de la contrainte et de la
violence que leur ferait quiconque voudrait les pousser en sens contraire de
cette loi ; qu’on m’en montre, s’il se peut, une dans ces conditions. —
Protagoras et Ariston n’assignaient d’autre origine à la justice des lois que
l’autorité et l’opinion du législateur ; hors de là, le bien et l’honnête ne
sont plus des qualités, mais de simples dénominations sans signification
appliquées à des choses sans valeur. Thrasymaque, dans Platon, estime que le
droit n’est autre que la commodité du supérieur. Il n’est chose au monde
présentant plus de diversité que les coutumes et les lois : ici, telle chose est
abominable qui, ailleurs, est un titre de recommandation, comme était à
Lacédémone l’adresse au vol ; les mariages entre proches parents sont
expressément défendus chez nous, ailleurs ils sont en honneur : « On dit
qu’il y a des peuples où la mère s’unit à son fils, le père à sa fille, et où
l’amour croit en raison de cette parenté (Ovide) » ; tuer ses enfants, tuer
son père, se communiquer ses femmes, faire le commerce de choses volées, avoir
licence de se livrer à toutes sortes de volupté, tout, en somme, si poussé à
l’extrême que ce soit, est admis dans les usages de quelque nation.
Combien de choses, sur lesquelles
l’accord devrait exister, voyons-nous acceptées par les uns et proscrites par
les autres. — Il est à
croire qu’il existe des lois naturelles, comme cela se constate chez d’autres
créatures ; mais chez nous, elles se sont perdues, parce que notre belle raison
humaine s’ingère partout pour maîtriser et commander, brouillant et confondant
la physionomie des choses au gré de sa vanité et de son inconstance : « Il
ne reste rien de nous ; ce que j’appelle nôtre, n’est qu’une production de
l’art. » Les choses se présentent sous des jours et dans des conditions
diverses, c’est là la principale cause de la diversité des opinions ; une
nation regarde une chose sous un de ses aspects qui fixe ses idées, une autre
la voit autrement et se détermine suivant cette autre manière dont elle la
voit. Rien n’est si horrible que la pensée de manger son père. Les peuples chez
lesquels cette coutume existait jadis, l’observaient cependant comme un
témoignage de piété et de bonne affection, se proposant de donner par là aux
auteurs de leurs jours la sépulture la plus digne et la plus honorable, en
logeant en eux-mêmes, pour ainsi dire dans la moelle de leurs os, les corps de
leurs pères et ce qui en demeurait ; les revivifiant en quelque sorte, les
régénérant par cette absorption en leur propre chair, par ce fait qu’ils en
faisaient leur nourriture et de la digestion qui s’ensuivait. Il est aisé de se
figurer quelle cruauté et quelle abomination c’eût été pour ces hommes abreuvés
et imbus de cette superstition, d’enfouir la dépouille de leurs parents dans la
terre, où elle pourrirait et deviendrait la pâture des bêtes et des vers.
Lycurgue considérait dans le larcin, la vivacité, la
diligence, la hardiesse, l’adresse qu’il y a à surprendre quelque chose
appartenant à son voisin et l’utilité qui en revient au public en faisant que
chacun apporte plus d’attention à veiller sur ce qui lui appartient. A
développer ainsi cette double tendance à assaillir et à se défendre, il
trouvait, au point de vue de la discipline militaire (principale science et
vertu essentielle qu’il voulait inculquer à sa nation), un avantage qui lui
parut, par son importance, l’emporter sur l’inconvénient résultant du désordre
et de l’injustice qu’il y a à s’emparer du bien d’autrui.
Denys le tyran offrit à Platon une robe comme on les
portait en Perse, longue, lamée d’or et d’argent, et parfumée ; Platon la
refusa, disant que, né homme, il ne lui convenait pas de s’habiller en femme.
Cette même robe, Aristippe l’accepta en disant que « nul accoutrement ne peut
porter atteinte à qui est résolu à conserver sa chasteté ». — Les amis de ce
dernier blâmaient la lâcheté qu’il avait mise à prendre si peu à cœur que Denys
lui eût craché au visage : « Les pêcheurs, leur dit-il, se résignent bien, pour
prendre un goujon, à être mouillés de la tête aux pieds par les eaux de la mer.
» — Diogène était occupé à laver des choux, lorsque voyant passer ce même
philosophe, il lui cria : « Si pour vivre tu te contentais de choux, tu ne
ferais pas la cour à un tyran. » À quoi Aristippe répondit : « Si tu savais
vivre avec les hommes, tu ne laverais pas des choux. » Voilà comment la raison
donne aux choses les apparences les plus diverses ; c’est un pot à deux anses,
que l’on peut prendre par l’anse droite ou par celle de gauche : « Ô terre
hospitalière, tu portes la guerre ; tes coursiers sont armés pour le combat et
c’est le combat qu’ils nous présagent ; cependant, ces fiers animaux étaient
autrefois attelés à des charrues et avaient l’habitude de marcher
fraternellement sous le joug, tout espoir de paix n’est donc pas perdu
(Virgile) ! »
On reprochait à Solon de répandre, sur la mort de son
fils, des larmes impuissantes et inutiles : « C’est bien pour cela, dit-il, que
j’ai sujet d’en répandre, c’est qu’elles sont inutiles et impuissantes. » — La
femme de Socrate disant : « Oh ! quelle injustice commettent ces méchants juges
qui le font mourir, » voyait là un sujet d’aggravation pour sa douleur. «
Préférerais-tu donc, lui répliqua Socrate, que j’aie mérité la mort ? » — Nous
portons les oreilles percées, ce que les Grecs tenaient pour une marque de
servitude. — Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les Indous le font en
public. — Les Scythes immolaient les étrangers dans leurs temples ; ailleurs,
les temples étaient des lieux d’asile. — « Chaque pays hait les divinités
des pays voisins, parce que chacun tient ses dieux pour les seuls véritables ;
d’où les fureurs aveugles des foules (Juvénal). »
Les plaidoyers des avocats et, en
maintes occasions, l’embarras des juges démontrent l’ambiguïté des lois. — J’ai
entendu raconter d’un juge que, lorsqu’il rencontrait entre Bartolus et Baldus
un conflit difficile à trancher et quelque sujet présentant de sérieuses
difficultés, il écrivait en marge de son livre « Question pour l’ami », voulant
dire que la vérité y était si embrouillée et controversée, qu’en semblable
cause il lui serait loisible de favoriser celle des parties que bon lui
semblerait ; avec quelque eu d’esprit et de science, il eût pu inscrire partout
cette même mention ; dans toutes les affaires, avocats et juges de notre temps
trouvent assez de moyens détournés pour y donner telle suite qui leur convient.
Dans une science aussi étendue, qui dépend de tant d’opinions qui font loi, et
où l’arbitraire joue un si grand rôle, une extrême confusion doit naturellement
se produire dans les jugements à rendre, aussi n’est-il guère de procès, si
clairs qu’ils soient, sur lesquels les avis exprimés ne soient différents ; ce
qu’une cour a jugé, une autre le juge en sens contraire ; il arrive même que la
même cour, jugeant à nouveau, juge autrement qu’elle ne l’a fait la première
fois. Les faits de cette nature se voient couramment par suite de cet abus, qui
porte si fort atteinte à l’autorité si gourmée et au prestige de notre justice,
de ne pas accepter les arrêts rendus et d’aller de juridiction en juridiction
pour faire prononcer sur une même cause.
 |
| Secrets de sacristie. |
248 902 EB 247Quant à la liberté dont usent les opinions
philosophiques vis-à-vis du vice et de la vertu, c’est un point sur lequel il
n’est pas besoin de s’étendre et qui a donné lieu à des avis que, par égard
pour les esprits faibles, il vaut mieux taire que publier. Arcésilas disait
qu’en fait d’impudicité, le mal n’est pas plus grand, quel que soit celui qui
s’en rend coupable et de quelque manière qu’il se commette : « Pour ce qui
est des plaisirs obscènes, Épicure pense que si la nature les demande, ce n’est
pas tant le sexe, le lieu et le rang qui peuvent y inciter, que la façon, l’âge
et la figure (Cicéron)… Des amours saintement réglées ne sont pas interdites au
sage (Cicéron)… Voyons jusqu’à quel âge on doit aimer les jeunes gens
(Sénèque). » Ces deux dernières propositions émanent des Stoïciens ; elles
montrent, comme du reste le reproche adressé à ce propos à Platon lui-même par
Dicéarque, combien la philosophie la plus éclairée tolérait des licences
excessives qui n’étaient point communément pratiquées.
Les lois et les mœurs tiennent
surtout leur autorité de ce qu’elles existent ; aussi les philosophes qui
s’étaient donné pour règle de ne rien accepter sans examen, ne se faisaient-ils
pas scrupule de ne pas les observer. — Les lois tiennent leur autorité de ce qu’elles
existent et sont passées dans les mœurs ; il est dangereux de les ramener à ce
qu’elles étaient dans l’origine ; comme les rivières, en roulant, elles
acquièrent de l’importance et gagnent en considération. Remontez-en le cours
jusqu’à leur source, ce n’est qu’un mince filet d’eau qu’on distingue à peine
et qui va s’enorgueillissant et croissant en prenant de l’âge. Cherchez les
motifs qui, dans le principe, ont donné l’essor à ce torrent de lois et
coutumes, aujourd’hui si considérable, où se pressent juxtaposés les usages les
plus recommandables et d’autres qui ne sauraient être trop réprouvés, auxquels
nous marquons tant de déférence ; vous les trouverez si légers, si délicats,
qu’il n’est pas extraordinaire que ces philosophes qui scrutent tout,
soumettant tout à l’examen de leur raison, n’admettant de confiance rien de ce
qui leur est imposé, aient souvent à cet égard des jugements très différents de
ceux de tout le monde. Ils se modèlent sur ce qui était au début, quand la
nature n’avait pas encore été altérée ; il n’est donc pas étonnant que dans la
plupart de leurs opinions, ils dévient de la voie commune. Peu d’entre eux, par
exemple, auraient approuvé les conditions restrictives de nos mariages ; la
plupart voulaient que les femmes fussent en commun, sans qu’il en résultât
d’obligations pour personne, et ils se refusaient à l’observation de ce que
nous imposent les convenances. Chrysippe disait que, même sans culotte, un
philosophe ferait en public une douzaine de culbutes pour une douzaine
d’olives. Il eût à peine cherché à détourner Clisthène de donner la belle
Agariste, sa fille, à Hippoclide, auquel il avait vu faire l’arbre fourchu sur
une table. — Métroclès avait un peu indiscrètement lâché un pet, alors
qu’entouré de ses disciples il dissertait avec eux, et, pris de honte, se
tenait renfermé dans sa maison. Cratès vint le voir et joignant l’exemple à ses
consolations et à ses raisonnements, se mettant à péter à qui mieux mieux avec
lui, il le débarrassa de ses scrupules, et de plus l’amena à se rallier à la
secte des Stoïciens à laquelle lui-même appartenait, secte plus franche que
celle des Péripatéticiens qui était plus raffinée et que jusque-là Métroclès
avait suivie. — Nous appelons honnêteté, n’oser faire à découvert ce que nous
estimons honnête de faire à couvert ; ces philosophes, aux idées primitives,
l’appelaient sottise ; et ils estimaient vicieux de s’ingénier à taire et à
désavouer ce que la nature, les coutumes, nos désirs publient et proclament de
nos actions. S’il leur semblait que c’était folie de célébrer les mystères de
Vénus en dehors du sanctuaire réservé de son temple et de les exposer à la vue
de tous, c’est que se livrer à ces jeux sans être abrité derrière des rideaux
leur fait perdre leur saveur, parce que la honte est un poids lourd à porter ;
et que les voiler, y apporter de la réserve et de la modération, sont autant de
conditions qui ajoutent à leur prix. Ils tenaient que la volupté plaidait pour
elle-même en se plaignant, sous le masque de la vertu, d’être prostituée dans
les carrefours, foulée aux pieds, dépréciée aux yeux de tous, par suite de
cette absence de dignité et de commodité que lui assurent les locaux spéciaux
qui lui sont d’ordinaire affectés ; ce qui fait même dire à quelques-uns que
supprimer les lieux de prostitution attitrés, c’est non seulement faire que les
actes de débauche, auxquels ces lieux sont réservés, se commettront alors
partout, c’est encore pousser à ce vice les vagabonds et les gens oisifs par
les entraves qu’on y apporte : « Jadis mari d’Aufidie, te voilà, Corvinus,
devenu son amant aujourd’hui qu’elle est la femme de celui qui autrefois était
ton rival. Elle te déplaisait quand elle était à toi, pourquoi te plaît-elle
depuis qu’elle est à un autre ? Es-tu donc impuissant dès que tu n’as plus rien
à craindre (Martial) ? » Mille exemples témoignent qu’il en est ainsi, que
les difficultés aiguillonnent nos désirs : « Il n’est personne, &
Cecilianus, qui ait voulu voir ta femme gratis, quand ses approches étaient
libres ; mais maintenant que tu la fais garder, les adorateurs abondent. Tu es
vraiment un habile homme (Martial). » — On demandait ce qu’il faisait à un
philosophe surpris à même s’unissant à une femme : « Je plante un homme »,
répondit-il froidement, ne rougissant pas plus d’être rencontré se livrant à
cet acte, que s’il avait été vu plantant de l’ail. Un de nos auteurs religieux,
des plus grands, émet en des termes très dignes et mesurés, auxquels j’adhère,
que l’accomplissement de cet acte nécessite tellement que l’on se cache et que
l’on en ait honte, qu’il est convaincu que lorsqu’on se donne licence de
s’abandonner à ces embrassements tels que l’école des Cyniques les admet,
l’œuvre de chair, dans ces conditions, ne peut se mener à bonne fin ; on peut
bien se livrer à des mouvements lascifs, mais c’est tout ; et, si cela suffit
pour donner satisfaction à l’impudence dont cette école fait profession, pour
déterminer l’afflux, qu’en pareil cas la honte contient et arrête, il leur faut
encore rechercher n’être pas vus. — Cet auteur n’a pas été assez avant, dans ce
qu’il a relevé de leurs excentricités : Diogène se masturbant en public,
manifestait, en présence de la foule groupée autour de lui, « son contentement
de pouvoir de la sorte procurer en le frottant des jouissances à son ventre ».
À qui lui demandait pourquoi il mangeait en pleine rue et ne cherchait pas un
endroit plus commode, il répondait : « C’est parce que j’ai faim en pleine rue.
» Les femmes adonnées à la philosophie et qui étaient affiliées à cette secte,
se livraient à ces philosophes en tous lieux et à discrétion ; Hipparchia ne
fut admise dans la société de Cratès, qu’à condition de suivre en toutes choses
les usages et les coutumes qui étaient de règle. Ils attachaient le plus haut
prix à la vertu et n’acceptaient, pour se conduire, que la morale ; cependant,
dans toutes leurs actions, ils s’en remettaient à l’autorité du sage qu’ils
avaient choisi comme chef de leur école, dont la manière de voir était
souveraine et qu’ils plaçaient au-dessus des lois ; et ils ne reconnaissaient
d’autres bornes à leurs voluptés, que la modération à y apporter et le respect
de la liberté d’autrui.
Des philosophes anciens ont soutenu
que dans un même sujet subsistent les apparences les plus contraires. — De ce que
le vin semble amer aux malades et est agréable aux gens bien portants, que
l’aviron semble tors quand il plonge dans l’eau et paraît droit à ceux qui le
voient complètement hors de ce milieu, que bien des choses se présentent ainsi
sous des apparences contraires, Héraclite et Protagoras y voyaient une preuve
que chacune porte en elle la cause de ces apparences : que le vin renferme un
principe amer qui le fait paraître tel au goût des malades, l’aviron un
principe courbe en rapport avec la disposition en laquelle se trouve celui qui
le voit dans l’eau, et de même de tout le reste ; ce qui revient à dire que
tout est en toutes choses et par conséquent que rien n’est dans aucune, car il
n’y a rien là où il y a tout.
Ce qu’il y a de certain, c’est que
les termes les plus clairs peuvent toujours être interprétés de diverses
façons. — Cette
opinion me remémore ce qui se passe en nous. Il n’est pas un sens réel ou
apparent, amer ou doux, droit ou courbé, que l’esprit humain ne trouve aux
écrits qu’il entreprend d’examiner de près. De combien de faussetés et de
mensonges une phrase aussi nette, aussi pure, aussi parfaite qu’il est
possible, n’est-elle pas le point de départ ? Quelle hérésie n’y a trouvé des
témoignages assez probants pour se produire et se maintenir ? Aussi les auteurs
de semblables erreurs ne veulent-ils jamais renoncer aux preuves, tirées de
l’interprétation donnée aux textes, qui peuvent témoigner à leur avantage. Un
haut personnage, voulant justifier auprès de moi, en l’appuyant de quelque
autorité, la recherche à laquelle il se livrait de la pierre philosophale, me
citait, dernièrement, cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il
s’était, disait-il, basé au début, pour se mettre en paix avec sa conscience
(car il appartient à l’état ecclésiastique) ; et en vérité, ce qu’il avait
trouvé n’était pas seulement original, mais encore s’appliquait très bien à la
défense de cette belle science.
C’est de la sorte que s’accréditent les fables que
nous débitent les devins ; il n’est pas un individu se mêlant de prédire
l’avenir, arrivé à avoir assez de réputation pour qu’on daigne le feuilleter et
rechercher attentivement les diverses significations que l’on peut tirer de ses
paroles, à qui on ne fera dire tout ce qu’on veut, comme aux Sibylles. Il y a
tant de manières d’interpréter, qu’il est difficile qu’en n’importe quel sujet,
en s’y prenant soit d’une façon, soit d’une autre, un esprit ingénieux ne
trouve quelque air qui ne convienne à ce qu’il veut ; c’est pour cela qu’un
style obscur et équivoque est d’un usage si ancien et si fréquent. Qu’un auteur
parvienne à attirer à lui la postérité et faire qu’elle s’occupe de lui, ce qui
peut arriver soit en raison de sa valeur propre, soit aussi et même plus encore
par la faveur dont jouit momentanément le sujet qu’il traite ; qu’en outre, par
bêtise ou par finesse, son style soit un peu confus et enchevêtré : il peut
être sans souci ; nombre d’esprits, le secouant et l’épluchant, en tireront
quantité d’idées, ou conformes à la sienne, ou s’en rapprochant, ou absolument
contraires et qui toutes lui feront honneur ; et il arrivera ainsi au succès
par le fait de ses disciples, comme les régents de collège s’enrichissent par
l’argent du Landit. C’est ce qui a donné de la valeur à nombre de choses qui
n’en avaient aucune, et a mis en relief certains écrits auxquels on a fait dire
tout ce qu’on a voulu, une même chose pouvant être envisagée, comme il nous
plaît, sous mille et mille formes et considérations diverses.
C’est ce qui fait qu’Homère est
présenté comme ayant traité en maitre les questions de tous genres, et Platon
comme s’étant prononcé toujours dans le sens de celui qui le cite. — Est-il
admissible qu’Homère ait voulu dire tout ce qu’on lui fait dire ; qu’il se soit
volontairement prêté à de si nombreuses et de si diverses interprétations, que
les théologiens, les législateurs, les guerriers, les philosophes et les gens
de toutes sortes qui s’occupent de sciences, si divers et si opposés que soient
les sujets qu’ils traitent, s’appuient de lui et s’en réfèrent à lui. Il est
pour tous le grand maitre en toutes choses, quels que soient les charges
occupées, les professions exercées ou les arts que l’on cultive ; il est le
premier conseiller de toute entreprise ; quiconque a eu besoin d’oracles et de
prédictions, y a trouvé ce qui lui importait. Un personnage savant, qui est de
mes amis, en est arrivé à y trouver en faveur de notre religion des indications
réellement admirables, si bien que c’en est merveilleux, et il ne peut se
défaire de l’idée que cela a été intentionnel chez Homère, qui lui est aussi familier
qu’à quelque personne que ce soit de notre siècle ; mais il est probable que ce
qu’il y trouve en faveur de notre culte, plusieurs dans l’antiquité l’y avaient
pareillement trouvé en faveur des leurs.
Voyez comme on fouille et agite Platon ; chacun,
s’honorant de le mettre de son côté, l’interprète à sa façon ; on le promène
par toutes les opinions auxquelles le monde donne le jour et on lui fait
prendre parti ; on va jusqu’à le mettre en contradiction avec lui-même, selon
les idées ayant cours ; on lui fait désavouer à son sens les mœurs admises de
son temps, si elles ne sont plus de mise à notre époque, et cela avec d’autant
plus de netteté et d’autorité que l’esprit de celui qui l’interprète est plus
net et plus autoritaire. Des mêmes faits qui avaient conduit Héraclite à
émettre cette maxime : « Que toute chose a en soi les apparences qu’elle
présente », Démocrite tirait une conclusion tout opposée, savoir : « Que les
choses n’ont rien de ce que nous y trouvons », et de ce que le miel est doux pour
l’un, amer pour l’autre, il concluait qu’il n’est ni doux ni amer. Les
Pyrrhoniens auraient dit qu’ils ne savent s’il est doux ou amer, s’il n’est ni
l’un ni l’autre, ou encore l’un et l’autre à la fois, parce que, eux,
s’efforcent toujours d’arriver à conclure que le point en litige prête au
doute. Les Cyrénaïques tenaient que nous n’éprouvons aucune perception de
l’extérieur ; que cela seul est perceptible pour nous, qui nous cause des
sensations intérieures, comme la douleur et la volupté ; ils ne reconnaissent
ni son ; ni couleur, mais seulement les affections qu’elles occasionnent en
nous et d’où naît uniquement le jugement de l’homme. Protagoras estimait que «
pour chacun, la vérité est ce qui lui semble être ». Les Épicuriens plaçaient
le siège du jugement dans les sens, par lesquels nous acquérons la connaissance
des choses et ressentons les sensations qu’elles causent. Platon voulait que le
jugement qui nous fait distinguer la vérité, et la vérité elle-même,
ressortissent non des sens et d’idées préconçues, mais de l’esprit et de la
réflexion.
Si erronées que soient les notions
qui nous viennent des sens, ils sont cependant la source de toutes nos
connaissances. — Cette dissertation m’a amené à considérer le rôle des sens comme
constituant la plus grande cause en même temps que la preuve de notre
ignorance. Tout ce qui se connaît, se connaît par la faculté de connaître que
possède le sujet ; cela est incontestable parce que le jugement étant un acte
de celui qui juge, il est naturel qu’il y emploie au mieux ses moyens et sa
volonté, et qu’il ne soit pas contraint de s’en rapporter à autrui, ainsi qu’il
adviendrait si la connaissance de toutes choses s’imposait à nous par le fait
même de leur nature. Or il n’en est point ainsi ; cette connaissance nous
arrive par les sens, qui sont nos maîtres : « Ce sont les voies par
lesquelles l’évidence pénètre dans le sanctuaire de l’esprit humain (Lucrèce) »
; c’est par eux que la science commence à nous pénétrer, et par eux qu’elle
s’affirme. Après tout, nous serions aussi ignorants que peut l’être une pierre,
si nous ne connaissions l’existence du son, de l’odeur, de la lumière, de la
saveur, de la mesure, du poids, de la mollesse, de la dureté, de l’âpreté, de
la couleur, du poli, de la largeur, de la profondeur, ce qui constitue la base
et les principes de toute notre science ; au point que pour certains, science
n’est autre chose que sensation. Quiconque est de force à m’obliger à
contredire ce que me témoignent mes sens, me tient à la gorge, il m’accule au point
que je ne puis reculer davantage ; les sens sont le commencement et la fin des
connaissances humaines : « Vous reconnaîtrez que la notion du vrai nous
vient par les sens ; leur témoignage est irrécusable, car quel guide mérite
plus notre confiance (Lucrèce) ? » Qu’on leur attribue le moins qu’on
pourra, toujours faudra-t-il leur concéder que tout ce que nous savons nous
vient d’eux et par leur intermédiaire. Cicéron dit que Chrysippe ayant essayé
d’amoindrir la force des sens et leur propriété, rencontra en lui-même de tels
arguments contraires à sa thèse et de si violentes oppositions qu’il ne put
atteindre au but ; ce qui fit dire à Carnéade qui, en cette occasion, disputait
contre lui et se vantait de se servir des armes mêmes et des paroles de Chrysippe
pour le combattre : « Malheureux, ta propre force t’a perdu ! » Il n’est rien
de si absurde, selon nous, de si excessif que de soutenir que le feu n’échauffe
pas, que la lumière n’éclaire pas, que le fer n’est ni pesant, ni dur, toutes
choses dont la connaissance nous est venue par les sens ; il n’y a chez l’homme
aucune croyance, aucune science qui puissent se comparer en certitude à ce
qu’ils nous enseignent.
Si nous ne pouvons tout expliquer,
peut-être est-ce parce que certains sens existent dont l’homme est dépourvu, ce
qu’il est dans l’impossibilité de constater. — La première observation que je
ferai sur les sens est que je mets en doute que l’homme soit pourvu de tous
ceux dont dispose la nature. Je vois des animaux qui passent très bien toute leur
vie, les uns sans y voir, les autres sans entendre ; qui sait si, à nous aussi,
il ne manque pas un, deux, trois et même plusieurs autres sens ? S’il nous en
manque, notre raison est impuissante à faire que nous nous en apercevions.
C’est le privilège des sens, d’être le summum de notre perspicacité ; il n’y a
rien en dehors d’eux qui nous puisse venir en aide pour les révéler, l’un d’eux
ne peut même pas faire découvrir l’autre : « L’ouïe peut-elle rectifier la
vue, ou le toucher rectifier l’ouïe ? le gout suppléer au tact ? et l’odorat ou
la vue réformer leurs erreurs (Lucrèce) ? » Ils constituent absolument la
limite extrême de nos facultés : « Chacun a sa puissance, chacun sa force
propre (Lucrèce). » Il est impossible de faire comprendre à un aveugle-né
qu’il ne voit pas ; il est impossible de lui faire désirer d’y voir et
regretter le sens qui lui fait défaut ; aussi ne devons-nous tirer aucune
assurance qu’aucun sens ne nous manque, de ce que notre âme est contente et
satisfaite de ceux que nous avons, vu que, si cette imperfection existe, nous
ne sommes à même ni de la sentir ni d’en souffrir. Il est impossible de dire
quoi que ce soit à cet aveugle qui, par raisonnement, preuve ou analogie,
l’amène à ce que son imagination acquière la moindre notion de ce que peuvent
être la lumière, la couleur, la vue ; il n’est rien en lui qui puisse l’amener
à avoir idée de ce que peut être ce sens. Quand nous voyons les aveugles-nés
souhaiter d’y voir, ce n’est pas qu’ils comprennent ce qu’ils demandent ; ils savent
par nous qu’ils ont quelque chose qui laisse à désirer, qu’il est en nous
quelque chose qui leur manque ; ils le nomment, en indiquent les effets et
conséquences, mais cependant ne savent pas ce que c’est, et ne le conçoivent ni
un peu, ni beaucoup.
Je connais un gentilhomme de bonne maison, aveugle de
naissance, ou tout au moins qui l’est devenu à un âge où on ne sait encore ce
que c’est que la vue. Il se rend si peu compte de ce qui lui manque, qu’il use
et emploie comme nous les locutions servant à exprimer ce que l’on voit, mais
en en faisant une application tout à fait particulière et qui lui est propre.
On lui présentait un enfant dont il est le parrain ; l’ayant pris dans les bras
: « Mon Dieu, dit-il, le bel enfant qu’il est beau à voir ! comme son visage
respire la gaité ! » Il dira comme chacun de nous : « Cette salle a une belle
vue ; le temps est clair ; il fait un beau soleil. » Il y a plus ; comme la
chasse, le jeu de paume, le tir à l’arquebuse sont des exercices que nous
pratiquons et qu’il en a entendu parler, il les affectionne, s’y mêle et croit
y prendre la même part que nous ; il s’y complaît, s’y passionne, et pourtant
ne les conçoit que par l’oreille. On lui crie lorsqu’on est sur un beau terrain
plat où il peut aller et venir : « Voilà un lièvre » ; on lui dit ensuite : «
Le lièvre est pris » ; et il est aussi fier de cette capture qu’il entend dire
aux autres qu’ils le sont eux-mêmes. Au jeu de paume, il prend la balle de la
main gauche et la lance avec sa raquette dans n’importe quelle direction ; avec
l’arquebuse, il tire au hasard, et croit ses gens lorsqu’ils lui disent qu’il a
tiré trop haut ou à côté.
Sait-on si le genre humain ne commet pas de pareilles
sottises, faute de quelques sens, dont l’absence fait que la plupart des choses
ne nous apparaissent pas sous leur vrai jour ? Sait-on si la difficulté que
nous éprouvons à comprendre certaines œuvres de la nature ne vient pas de là ;
si certaines choses accomplies par des animaux, qui dépassent ce que nous-mêmes
pouvons faire, ne sont pas produites par des facultés, conséquence de sens qui
nous font défaut, et si, de ce fait, certains parmi eux ne se trouvent pas
avoir une vie plus remplie, plus complète que la nôtre ? La pomme met en jeu la
plupart de nos sens : elle est rouge, lisse au toucher, a de l’odeur, est douce
au goût ; peut-être a-t-elle en plus d’autres vertus, comme d’assécher ou de
restreindre, qui ne tombent sous aucun de nos sens. N’est-il pas vraisemblable
qu’aux propriétés que nous appelons occultes, que nous constatons en plusieurs
choses, comme dans l’aimant celle d’attirer le fer, doivent correspondre des
facultés provenant de sens qui, par leur nature même, permettent de les saisir
et de les apprécier, et qui, par leur absence, nous laissent dans l’ignorance
de ce que sont réellement ces choses ? C’est probablement à quelque sens
particulier que les coqs doivent de distinguer l’heure le matin et à minuit et
d’être portés à chanter ; les poules, de redouter l’épervier, avant d’être
instruites par la fréquentation et l’expérience, et de ne craindre ni l’oie ni
le paon, qui sont pourtant de plus grande taille ; les poulets, d’être avisés
de l’hostilité naturelle que leur porte le chat et de ne pas se défier du chien
: de se mettre en garde en entendant le miaulement du premier, dont cependant
la voix est quelque peu attirante, et non à l’aboiement du second, dont le ton
est dur et semble dénoncer quelqu’un prêt à chercher querelle ; les frelons,
les fourmis, les rats, de toujours choisir la meilleure poire ou le meilleur
fromage, avant même d’en avoir tâté ; le cerf, l’éléphant, le serpent, de
reconnaître certaines herbes propres à les guérir.
C’est par les sens que la science
s’acquiert ; chacun d’eux y contribue et aucun ne peut suppléer à un autre. — Il n’y a pas
un sens qui ne soit de grande importance et les connaissances dont nous sommes
redevables à chacun d’eux sont en nombre infini. Si l’intelligence des sons, de
l’harmonie et de la voix venait à nous manquer, cela introduirait une confusion
inimaginable dans tout le reste de notre science ; car, outre ce qui est du
domaine propre de chaque sens, que d’arguments, de conséquences et de
conclusions pour toutes autres choses ne tirons-nous pas, par comparaison d’un
sens avec un autre. Supposons qu’un homme qui s’y entend, imagine le genre
humain dépourvu, depuis son origine, du sens de la vue et recherche à quel
degré d’ignorance et de trouble conduirait une telle lacune ; quelles ténèbres,
quel aveuglement en seraient résultés pour notre âme ; et qu’on juge par là
combien importe, pour la connaissance de la vérité, la privation d’un sens
autre que ceux que nous possédons, de deux, de trois, si ces sens existent et
que nous en soyons privés. Nous sommes arrivés à concevoir la vérité sous une
forme à laquelle ont participé et concouru nos cinq sens ; peut-être pour que
cette forme soit la vraie et que nous ayons toute certitude de la saisir dans
son intégralité, aurait-il fallu le concours de huit ou dix sens.
Les sectes philosophiques qui contestent la science humaine,
mettent surtout en avant l’incertitude et la faiblesse de nos sens : toute
connaissance nous parvenant par leur entremise et leur moyen, s’ils sont en
défaut dans les rapports qu’ils nous en font, s’ils corrompent ou altèrent ce
qu’ils nous communiquent du dehors, si la lumière qui par eux se fait en notre
âme est obscurcie au passage, nous n’avons plus sur quoi nous puissions
compter. De cette extrême difficulté, sont nés ces divers aphorismes : « Chaque
chose renferme en elle tout ce qu’on y trouve ; — dans chacune il n’y a rien de
ce que nous pensons y trouver » ; et aussi ceux-ci qui émanent des Épicuriens :
« Le soleil n’est pas plus grand que notre vue nous le fait apprécier ; — les
apparences qui nous font voir un corps plus grand quand on en est proche, et
plus petit quand on en est éloigné, sont vraies toutes deux » ; « nous ne
convenons pas pour cela que nos yeux nous trompent, ne leur imputons donc pas
les erreurs de l’esprit (Lucrèce) » ; — et, ce qui est plus hardi : « Nos
sens ne se trompent pas, nous sommes sous leur entière dépendance, et il faut
chercher ailleurs les raisons qui peuvent expliquer les différences et les
contradictions que nous constatons ; inventer même (ils en viennent jusque-là)
tout autre mensonge ou rêverie de notre esprit, plutôt qu’accuser les sens. » —
Timagoras jurait qu’il avait beau cligner de l’œil, le presser, jamais il
n’avait aperçu en double la lumière d’une chandelle et que cette illusion vient
d’une erreur d’imagination et non d’un vice de cet organe. — De toutes les
absurdités, la plus absurde, d’après les Épicuriens, est de désavouer le
pouvoir et les effets des sens : « Les indications des sens sont vraies en
tous temps. Si la raison ne peut expliquer pourquoi ce qui, carré vu de près,
de loin paraît long, il vaut encore mieux, à défaut de la solution vraie de ce
double phénomène, en donner une fausse plutôt que de laisser échapper de ses
mains l’évidence, plutôt que de mentir à sa foi première et ruiner tous les
fondements de crédibilité sur lesquels reposent notre conservation et notre
vie, car les intérêts de la raison ne sont pas ici les seuls en jeu ; la vie
elle-même ne se conserve qu’avec le secours des sens ; c’est sur leur
témoignage que nous évitons les précipices et les autres choses nuisibles
(Lucrèce). » Ce conseil désespéré et si peu philosophique ne signifie autre
chose que la science humaine ne peut exister qu’autant que nous lui prêtons le
secours d’une raison déraisonnable, folle, obstinée, et que, pour la
satisfaction de la vanité de l’homme, il vaut encore mieux en user ainsi, aussi
bien que de tout autre remède si fantastique qu’il soit, que d’avouer sa bêtise
à laquelle il ne peut se soustraire ; c’est là une vérité bien peu à son
avantage. Il ne peut empêcher que les sens ne soient les souverains maîtres des
connaissances qu’il possède ; mais en aucun cas ils n’offrent de certitude et
ils sont toujours sujets à nous induire en erreur ; c’est là un point sur
lequel il nous faut insister à outrance ; et à défaut de ce qui devrait, avec juste
raison, faire sa force, mais qui n’existe pas, l’homme doit y suppléer par
l’opiniâtreté, la témérité, l’impudence. — Si les Épicuriens sont dans le vrai,
c’est-à-dire « si la science n’existe pas du moment que les apparences qui nous
sont transmises par nos sens sont fausses », et si ce que disent les Stoïciens
est également vrai : « que les apparences que nous recevons par les sens, sont
tellement entachées de faux, qu’elles ne peuvent produire aucune science », du
fait de ces deux grandes sectes dogmatistes, nous sommes amenés à conclure que
la science n’est pas.
L’expérience révèle les erreurs et
les incertitudes des sens qui, bien souvent, en imposent à la raison. — Quant à
l’erreur et à l’incertitude des opérations des sens, chacun peut s’en procurer
autant d’exemples qu’il lui plaît, tant les fautes et les tromperies qu’ils
nous font sont ordinaires. Par l’effet de l’écho d’un vallon, le son d’une
trompette semble venir de devant nous. alors qu’il part d’une lieue par
derrière. — « Des montagnes qui s’élèvent au-dessus de la mer, nous
paraissent de loin une même masse, quoiqu’en réalité elles soient très
distantes l’une de l’autre. Les collines et les champs que nous côtoyons,
semblent fuir vers la poupe du vaisseau sur lequel nous naviguons à pleines
voiles. Si votre cheval s’arrête au milieu d’un cours d’eau, il paraît remonter
obliquement le courant, comme emporté par une force étrangère (Lucrèce). »
— Faites rouler une balle d’arquebuse sous le second doigt de la main, celui du
milieu se superposant sur celui-ci : il faut se faire extrêmement violence pour reconnaître qu’il n’y a qu’’une balle, tant les sens nous en représentent deux.
— Que les sens dominent souvent notre raison et la contraignent à recevoir des
impressions qu’elle sait fausses et apprécie telles, cela se voit constamment.
Je laisse de côté le sens du toucher, qui a des fonctions plus immédiates, plus
vives, et se traduit par des effets plus tangibles ; qui, par la douleur qu’il
est susceptible de faire éprouver au corps, renverse si fréquemment toutes les
belles résolutions stoïques et arrache des plaintes à qui a mal au ventre, lors
même que, dans le plus profond de son âme, il est un adepte fervent de ce
principe, que « la colique, comme toute autre maladie et toute autre souffrance,
est chose indifférente, et qu’elle n’a pas le pouvoir de diminuer en rien le
souverain bonheur et la félicité que la vertu procure au sage ». Mais il n’est
cœur si efféminé que le son de nos tambours et de nos trompettes n’échauffe ;
il n’y en a pas de si dur que la musique, par sa douceur, n’éveille et ne
chatouille ; il n’y a pas âme si revêche qui ne se sente prise de
recueillement, en considérant la sombre immensité de nos églises, leurs
ornements si divers et l’ordre de nos cérémonies ; en entendant le son de nos
orgues qui porte tant à la dévotion, et l’harmonie si bien réglée de nos chants
religieux ; ceux mêmes qui entrent dans ces édifices avec une idée de mépris,
s’en sentent le cœur impressionné et éprouvent comme une sorte de crainte superstitieuse
qui les met en défiance de leur opinion. — Quant à moi, je ne m’estime pas
assez fort pour demeurer insensible à la récitation de vers d’Horace ou de
Catulle, dite d’une façon intelligente par une bouche jeune et belle, à la voix
agréable ; la voix, dit Zénon avec juste raison, est la fleur de la beauté. Un
jour, on a voulu me persuader qu’un homme, que nous connaissons tous nous
autres Français, m’en avait imposé en me récitant des vers qu’il avait composés
; qu’ils n’étaient pas tels sur le papier qu’ils en avaient l’air, et que mes
yeux en jugeraient autrement que mes oreilles, tant la diction donne de prix et
ajoute aux ouvrages qui ont à subir l’épreuve de la lecture ! Aussi Philoxènes
n’avait-il pas tort quand, entendant un lecteur lire d’une façon incorrecte un
de ses écrits, il se mit à casser et piétiner des briques qui appartenaient à
ce fâcheux, en disant : « Je brise ce qui est à toi, comme tu gâtes ce qui est
à moi. » — Pour quelle raison des gens qui se sont donné la mort avec résolution,
ont-ils détourné la tête, pour ne pas voir le coup qu’ils se faisaient porter ?
Et ceux qui, malades, désirent et demandent qu’on les incise ou qu’on les
cautérise, pourquoi ne peuvent-ils soutenir la vue des apprêts du chirurgien,
de ses instruments et de l’opération ; ce n’est cependant pas de la vue, que
doit leur venir la douleur ? ces exemples ne prouvent-ils pas l’empire que les
sens exercent sur la raison ? — Nous avons beau savoir que les tresses d’un
page ou d’un laquais ont été empruntées, que cette rougeur vient d’Espagne, que
cette blancheur et son brillant sont des produits de l’Océan, contre toute
raison notre vue nous fait quand même paraitre plus aimable et plus agréable
l’objet qui s’en pare : « Nous sommes séduits par la parure ; l’or et les
pierreries cachent les défauts ; une jeune fille est la moindre partie de ce
qui nous plait en elle. Souvent on a peine à trouver ce qu’on aime parmi tant
d’ornements ; c’est sous cette égide opulente que l’amour trompe nos yeux
(Ovide). » Combien les poètes accordent de pouvoir aux sens, lorsqu’ils
nous représentent Narcisse épris de son ombre : « Il admire tout ce qu’il a
d’admirable. L’insensé ! il se désire lui-même, c’est lui-même qu’il approuve,
lui-même qu’il convoite ; il brûle de feux qu’il a lui-même allumés (Ovide) ; »
c’est pour cela aussi qu’ils nous montrent Pygmalion, l’esprit si troublé par
l’impression que lui cause la vue de sa statue d’ivoire, qu’il l’aime et se
fait son serviteur, comme si elle était animée : « Il la couvre de baisers
et s’imagine qu’elle lui répond ; il la saisit, l’étreint ; il croit sentir
sous ses doigts le frisson de la chair, et craint en la pressant, d’y laisser
une empreinte livide (Ovide). »
Qu’on mette un philosophe dans une cage en fil de fer
assez mince et à larges mailles et que cette caisse soit suspendue au haut des
tours de Notre-Dame de Paris, il verra d’une façon évidente qu’il est
impossible qu’il en tombe et, malgré cela, à moins qu’il ne soit familiarisé
avec le métier de couvreur, il ne pourra s’empêcher d’être épouvanté et transi
par la vue de la hauteur à laquelle il se trouve. Nous-mêmes avons assez de
peine à garder notre assurance, quand nous sommes sur les galeries qui règnent
sur nos clochers, pour peu qu’elles soient à jour, et alors même qu’elles sont
en pierre ; certaines gens ne peuvent seulement pas en supporter la pensée.
Qu’on jette entre ces deux tours une poutre assez large pour qu’on puisse se
promener dessus, il n’y a pas de sagesse philosophique, si ferme soit-elle, qui
puisse nous donner le courage d’y marcher, comme nous le ferions si elle
reposait à terre. J’ai souvent éprouvé dans nos montagnes de ce côté-ci des
Pyrénées, bien que je sois de ceux que cela n’effraie que médiocrement, que je
ne pouvais supporter la vue de ces immenses profondeurs sans ressentir du
frisson et un tremblement dans les jarrets et les cuisses, bien qu’il s’en
fallut d’une longueur égale à ma taille que je ne fusse tout à fait au bord et
que je susse parfaitement qu’une chute n’était possible que si, volontairement,
je m’exposais à ce danger. J’ai remarqué aussi que, quelque hauteur qu’il y
ait, si sur la pente se présente un arbre ou une pointe de rocher qui coupe la
vue et sur lequel elle puisse se poser un peu, cela nous soulage et nous
rassure, comme si, en cas de chute, nous pouvions en attendre du secours ;
tandis que nous ne pouvons seulement pas regarder, sans que la tête nous
tourne, les précipices abrupts et unis, « de telle sorte qu’on ne peut
regarder en bas, sans être pris de vertige (Tite-Live) », ce qui est une
vivante imposture de la vue. — C’est ce qui conduisit ce beau philosophe à se
crever les yeux pour se mettre l’âme à l’abri des impressions déréglées qu’elle
en recevait et pouvoir philosopher plus librement ; mais, à ce compte, il eut
dû aussi se bourrer de coton les oreilles qui, au dire de Théophraste, sont les
plus dangereux de nos organes, susceptibles, par la violence des impressions
qu’elles nous communiquent, de troubler et d’altérer nos idées ; et, en fin de
compte se priver également de tous les autres sens, autant dire de son être et
de la vie, car tous ont ce pouvoir d’exercer de l’empire sur notre raison et
notre âme : « Il arrive souvent que tel spectacle, telle voix, tel chant
impressionnent vivement nos esprits ; souvent aussi la douleur et la crainte
produisent le même effet (Cicéron). » — Les médecins prétendent que
certains tempéraments s’agitent jusqu’à la fureur, sous l’effet de certains
sons et de certains instruments. J’en ai vu qui ne pouvaient entendre ronger un
os sous leur table, sans perdre patience ; et il n’y a guère de personnes qui
ne soient incommodées par le bruit aigu et pénétrant que fait la lime quand on
travaille le fer ; de même entendre près de soi le bruit des mâchoires dans la
mastication, ou parler quelqu’un qui a le gosier ou le nez embarrassé, agace
certaines gens jusqu’à la colère et la haine. Ce joueur de flûte qui, à Rome,
accompagnait Gracchus et atténuait, accentuait ou modifiait les accents de la
voix de son maître haranguant le peuple, à quoi servait-il, si le rythme et les
inflexions de ses sons n’avaient la propriété d’émouvoir et de modifier
l’esprit de ses auditeurs ? Il y a vraiment bien de quoi se féliciter si fort
de cette belle faculté qu’a notre jugement de se laisser ainsi manier et
transformer sous l’action et l’imprévu d’un aussi léger souffle !
Par contre, les passions de l’âme
ont également action sur les témoignages des sens et concourent à les altérer. — Si les
sens induisent en erreur notre entendement, à leur tour ils sont tout autant
trompés ; notre âme, parfois, prend sur eux sa revanche ; elle et eux mentent
et se trompent à qui mieux mieux. Ce que nous voyons et entendons, quand nous
sommes sous l’effet de la colère, ne nous apparait pas tel que c’est : « On
voit alors deux soleils et deux Thèbes (Virgile) » ; ce qui est l’objet de
notre affection nous semble plus beau qu’en réalité, « souvent nous voyons
la difformité et la laideur faire des caprices et recevoir des hommages
(Lucrèce) » ; de même, celui pour lequel nous éprouvons de l’éloignement
nous parait plus laid qu’il n’est ; la clarté du jour paraît terne et obscurcie
à un homme ennuyé et dans l’affliction. Nos sens ne sont pas seulement altérés,
souvent ils sont entièrement oblitérés par les passions de l’âme. Combien de
choses voyons-nous que nous n’apercevons pas quand notre esprit est occupé
ailleurs : « Les choses, même les plus exposées à la vue, si nous n’y
appliquons notre esprit, sont pour lui comme si elles se perdaient dans la nuit
des temps (Lucrèce) » ; il semble que l’âme se replie au dedans de nous et
qu’elle se joue de ce que peuvent les sens. C’est ainsi que les facultés
internes et externes de l’homme sont des sources continues de faiblesse et de
mensonge.
C’est avec raison que la vie de
l’homme a été comparée à un songe ; que nous dormions ou que nous soyons
éveillés, notre état d’âme varie peu. — Ceux qui ont comparé notre vie à un songe, ont fait
plus judicieusement peut-être qu’ils ne pensaient. Dans nos songes, notre âme
vit, agit, met en œuvre toutes ses facultés, ni plus ni moins que quand elle
veille ; admettons que ce soit plus mollement et d’une façon moins saisissable,
la différence n’est certes pas aussi grande que celle de la nuit à un jour
ensoleillé, tout au plus serait-ce comme de la nuit au crépuscule ; si elle
dort pendant notre sommeil, elle sommeille plus ou moins quand nous sommes
éveillés ; dans l’un et l’autre cas nous sommes dans les ténèbres, ténèbres
profondes comme celles qui règnent dans les régions Cimmériennes. Nous veillons
quand nous sommes endormis, nous dormons quand nous sommes éveillés. Pendant le
sommeil, nous n’y voyons pas très clair ; mais, quand nous sommes éveillés, la
clarté n’est jamais parfaite et sans nuage ; le sommeil, quand il est profond,
endort parfois nos songes ; éveillés, nous ne le sommes jamais assez pour être
délivrés et complètement dégagés de toutes nos rêveries qui sont les songes des
gens éveillés et pires que de vrais songes. Notre raison et notre âme recevant
les idées et les sentiments qui naissent en nous pendant que nous dormons, et
se prêtant à ce que nous entrevoyons dans nos songes, comme elles le font pour
ce que nous concevons de jour, pourquoi mettre en doute que, lorsque nous
pensons et agissons, nous ne faisons autre chose que songer, et qu’être éveillé
n’est qu’une forme particulière du sommeil ?
En général, les sens des animaux
sont plus parfaits que ceux de l’homme ; des différences sensibles peuvent
aisément se constater. — Si les sens sont les juges auxquels nous devons nous
en rapporter en premier lieu, ce ne sont pas seulement les nôtres qu’il faut
appeler au conseil. Sur ce point, les animaux ont autant et même plus de droit
que nous ; car il est certain qu’il en est qui ont l’ouïe plus fine que
l’homme, d’autres la vue, d’autres l’odorat, d’autres le toucher ou le goût.
Démocrite disait que les facultés par lesquelles nous éprouvons les sensations
de toute nature, sont beaucoup plus parfaites chez les dieux et les animaux que
chez l’homme. Il y a de fait une différence extrême entre les effets des sens
chez ces derniers et chez nous ; notre salive, par exemple, qui nettoie et
assèche nos plaies, donne la mort aux serpents : « Entre ces effets la
différence est si grande, que ce qui est nourriture pour les uns, est poison
mortel pour les autres ; ainsi le serpent, au contact de la salive humaine,
dépérit et se dévore lui-même (Lucrèce). » Quelle qualification en
déduirons-nous pour la salive : sera-ce celle que nous en concevons, ou celle
que peut en concevoir le serpent ? laquelle de ces deux propriétés nous fixera
sur son essence que nous nous proposons de déterminer ? — Pline dit qu’il y a
aux Indes certains lièvres marins qui pour nous sont un poison, et
réciproquement ; il suffit que nous les touchions pour qu’ils meurent ; lequel
de ces effets est, en toute vérité, à classer comme poison : est-ce l’homme,
est-ce le poisson ? auquel donner la prééminence : au poisson sur l’homme, ou à
l’homme sur le poisson ? — L’homme est empoisonné dans tel air vicié dont le
bœuf n’a souci ; dans tel autre, c’est le bœuf qui souffre, l’homme n’y est pas
incommodé ; lequel de ces deux airs est de nature véritablement pestilentielle
? — Les personnes qui ont la jaunisse, voient toutes choses sous un aspect
jaunâtre et plus pâle que nous les voyons : « Tout paraît jaune à qui a la
jaunisse (Lucrèce) » celles atteintes de cette maladie que les médecins
nomment Hyposphagma, qui est un épanchement du sang sous la peau, voient tout
en rouge et teinté de sang. Ces dispositions qui modifient ainsi ce que nous
percevons par la vue, savons-nous si elles produisent ce même effet chez les
bêtes et si, chez elles, il en est toujours ainsi ? car il s’en trouve parmi
elles qui ont les yeux jaunes comme ceux d’entre nous malades de la jaunisse,
et d’autres qui les ont rouges comme s’ils étaient injectés de sang, il est
vraisemblable que la couleur des objets leur apparaît autre qu’à nous ; des
deux jugements émis par nous et par elles, quel est le vrai ? car il n’est pas
dit que l’essence des choses n’importe qu’à l’homme ; leur dureté, leur
blancheur, leur profondeur, leur aigreur intéressent les services qu’en doivent
tirer les animaux et la connaissance qu’ils en doivent avoir, tout comme elles
nous touchent ; la nature leur en a dévolu l’usage comme à nous. Quand nous
pressons notre œil, les corps que nous regardons nous apparaissent plus longs
et plus étendus ; plusieurs animaux ont l’œil naturellement ainsi pressé ;
cette longueur que nous attribuons aux corps dans ce cas particulier, est
peut-être bien leur longueur réelle, et non celle que nos yeux leur attribuent
quand nous les regardons d’ordinaire. Si nous nous comprimons l’œil en appuyant
par-dessous, nous voyons les choses en double : « Les lampes ont double
lumière, les hommes double corps et double visage (Lucrèce). » — Si nous
avons les oreilles obstruées d’une façon quelconque, ou le passage de l’ouïe
resserré, nous percevons les sons autrement que d’habitude ; les animaux qui
ont les oreilles velues, ou un tout petit trou leur en tenant lieu, ne doivent
par conséquent pas entendre comme nous entendons, les sons qu’ils perçoivent
doivent être autres. — Nous voyons dans les fêtes, dans les théâtres, des
vitres de couleur interposées devant la lumière des flambeaux, et tout ce qui
est dans les lieux éclairés de la sorte, nous paraître vert, jaune ou violet : Ainsi
font ces voiles jaunes, rouges et bruns, tendus dans nos théâtres et flottant à
l’air au-dessous des poutres qui les soutiennent ; leur éclat mobile se
réfléchit sur les spectateurs et sur la scène ; les sénateurs, les femmes, les
statues des dieux, tout se teint de leur lumière changeante (Lucrèce). » Il
est probable que les yeux des animaux, que nous voyons de couleurs diverses,
leur font voir les corps sous les mêmes couleurs que celle de leurs yeux.
Même chez l’homme, nombreuses sont
les circonstances qui modifient les témoignages des sens, et souvent les
indications de l’un sont contradictoires avec celles fournies par un autre. — Pour juger
des opérations faites par nos sens, il faudrait donc que nous soyons d’accord,
d’abord avec les bêtes, et secondement entre nous ; or cet accord n’existe pas.
Nous disputons sans cesse sur ce que l’un entend, voit ou ressent et qui,
toujours, s’entend, se voit et se ressent autrement que fait un autre ; nous ne
sommes pas moins divisés sur la diversité des images que nos sens nous
rapportent. Dans les conditions ordinaires de la nature, un enfant entend, voit
et ressent autrement qu’un homme de trente ans, et celui-ci autrement qu’un
sexagénaire ; les sens chez les uns sont plus éteints et plus émoussés, chez
les autres plus ouverts et plus aigus. Nous percevons les choses différemment,
suivant l’état dans lequel nous sommes et ce que cela nous semble ; et ce qu’il
nous semble est si incertain, si discutable, que ce n’est pas miracle si on
vient nous dire que nous sommes en droit de déclarer que la neige nous apparaît
blanche, mais que nous ne pouvons établir que telle est sa nature ; ce qui est
certain, c’est que nous ne saurions en répondre. Avec si peu de certitude à son
point de départ, toute la science du monde est, par le fait, réduite à néant. —
Et maintenant, faut-il démontrer que nos sens vont même se contredisant l’un
l’autre ? Une peinture qui ressort en relief quand on la voit, semble plate
quand on la touche. Le musc flatte l’odorat et blesse le goût ; dans ces
conditions, est-ce chose agréable ou non ? Il y a des herbes et des onguents
qui conviennent à certaines parties du corps et en blessent d’autres. Le miel
plaît au goût et déplaît à la vue. Ces bagues taillées en forme de plumes,
qu’en termes d’armoiries on appelle « Pennes sans fin », dont l’œil ne peut
discerner la largeur, ni se défendre de cette illusion que d’un côté elles vont
s’élargissant et de l’autre se rétrécissant jusqu’à former pointe, illusion qui
demeure même quand, mises au doigt, on les fait tourner, semblent cependant au
toucher de largeur constante, et dans toutes leurs parties pareilles à
elles-mêmes. Il était jadis des personnes qui, pour ajouter à leur volupté, se
servaient de miroirs propres à grossir et agrandir les objets qui s’y
reflètent, afin que les membres avec lesquels ils allaient se mettre en
contact, leur offrissent plus d’attrait par ce grossissement apparent ; lequel
de leurs deux sens leur donnait le plus de satisfaction : la vue qui leur
représentait ces organes gros et grands à souhait, ou l’attouchement qui les
leur présentait petits et moins affriolants ? Sont-ce nos sens qui communiquent
aux choses ces conditions diverses, et nonobstant la condition de chacune
est-elle unique ? — Le pain que nous mangeons, n’est que du pain ; et
cependant, par l’usage que nous en faisons, il devient os, sang, chair, poils,
ongles : « Les aliments, s’infiltrant par tout le corps, périssent en
changeant de nature (Lucrèce). » Les sucs qu’absorbe la racine des arbres,
deviennent tronc, feuilles et fruits ; l’air est un, et pourtant la trompette
le rend en mille sons divers ; sont-ce, dis-je, nos sens qui transforment d’une
manière analogue les conditions diverses des choses, ou sont-elles telles ? et,
en présence de ce doute, que pouvons-nous juger de leur véritable nature ? — Il
y a plus, puisque dans les cas de maladie, de rêverie, de sommeil, les choses
nous paraissent autrement que lorsque nous sommes en bonne santé, en pleine
possession de nous-mêmes ou éveillés, n’est-il pas vraisemblable que notre état
normal, nos humeurs en repos sont aussi de nature à donner aux choses une
physionomie particulière, en rapport avec notre état et s’y accommodant, comme
il arrive lorsque nos humeurs sont en mouvement ? En santé, ne sommes-nous pas,
tout autant que lorsque nous sommes malades, exposés à les envisager d’une
manière particulière ? Pourquoi celui qui est modéré, ne les verrait-il pas
sous une forme appropriée à son état, comme il arrive à celui qui ne l’est pas
; et tout comme lui, ne lui imprimerait-il pas son caractère ? Celui qui est
dégoûté du vin, lui attribue de la fadeur ; celui qui est bien portant, de la
saveur ; celui qui est altéré, un goût appétissant. Les choses s’accommodant à
l’état dans lequel nous sommes, se transforment d’après lui ; nous ne savons
plus la vérité sur elles, rien ne nous venant que falsifié et altéré par nos
sens. Quand le compas, l’équerre et la règle sont fausses, toutes les mesures
qu’ils donnent, tous les bâtiments à la construction desquels ils s’emploient,
sont aussi, et nécessairement, défectueux et peu solides ; de même
l’incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu’ils produisent : « Si
dans la construction d’un édifice, la règle dont il a été fait usage en premier
lieu est déviée, si l’équerre s’écarte de la perpendiculaire, si le niveau
s’éloigne par quelque endroit de sa juste situation, il faut nécessairement que
tout le bâtiment soit vicieux, penché, affaissé, sans grâce, sans aplomb, sans
proportion, qu’une partie semble prête à s’écrouler et que tout s’écroule en
effet pour avoir été d’abord mal conduit ; de même si l’on ne peut compter sur
le rapport des sens, tous les jugements seront trompeurs et illusoires
(Lucrèce). » — Au surplus, qui sera apte à juge de ces différences ? Nous
disons, quand il s’agit de controverses sur la religion, qu’il faudrait pour
les trancher, un juge qui ne soit ni d’un camp ni d’un autre, exempt de parti
pris et de préférence, ce qui ne saurait se trouver chez les Chrétiens. Le même
fait se reproduit ici : si notre juge est un vieillard, il est inapte à juger
impartialement de ce que ressent la vieillesse, étant lui-même intéressé dans
le débat ; si c’est un homme jeune, le cas est le même ; le même aussi, si
c’est un homme en bonne santé ; de même, s’il est malade, s’il dort, s’il est
éveille ; il faudrait quelqu’un qui ne se soit jamais trouvé dans aucun de ces
cas, de telle sorte qu’il se prononce sans prévention entre les diverses
propositions en présence, auxquelles il serait indifférent ; et, à ce compte,
il nous faudrait un juge qui n’existe pas.
En somme, on ne peut rien juger
définitivement des choses par les apparences que nous en donnent les sens. — Pour
juger des apparences que nous recevons des choses, il nous faudrait un
instrument vérificateur ; pour contrôler cet instrument, il nous faudrait des
épreuves, et pour vérifier ces épreuves, un instrument ; et nous voilà arrivés
au bout de nos inventions. — Puisque les sens ne peuvent trancher le débat,
étant eux-mêmes pleins d’incertitude, il faut que ce soit la raison ; mais
aucune raison ne peut être admise, sans qu’une autre ne démontre sa validité,
et nous voilà ramenés en arrière à tout jamais. Notre imagination ne s’exerce
pas directement sur les choses qui sont en dehors de nous ; elle y est initiée
par l’entremise des sens ; les sens eux-mêmes ne s’occupent pas de ce qui leur
est étranger, mais seulement de ce qui est l’objet de leurs propres impressions
; et comme l’imagination et l’apparence que nous concevons des choses ne
viennent pas d’elles, mais des jouissances et des souffrances qu’en éprouvent
nos sens et que jouissances et souffrances sont variables, il en résulte que
celui qui juge par les apparences, juge par autre chose que par l’objet
lui-même. — Dira-t-on que les impressions des sens rapportent à l’âme une image
exacte de ce que sont les objets étrangers ? comment l’âme et l’entendement
peuvent-ils s’assurer de l’exactitude de la ressemblance, n’ayant pas été
eux-mêmes en rapport avec les objets ? c’est comme qui ne connaît pas Socrate
et voit son portrait, il ne peut dire qu’il lui ressemble. — Celui qui
cependant voudrait juger sur les apparences, ne pourrait le faire d’après
toutes ; cela lui est impossible, car elles se neutralisent mutuellement par
les contradictions et les différences qu’elles présentent, ainsi que nous le
montre l’expérience. Ce ne sera donc que d’après quelques-unes dont il aura
fait choix, que son jugement pourra s’exercer ; mais quand il en aura choisi
une, il faudra qu’il en choisisse une autre pour vérifier la première ; puis
une troisième pour contrôler la seconde et ainsi de suite, ce qui n’aura jamais
de fin. En somme, nous-mêmes et tout ce qui existe n’avons pas d’état défini ;
nous, notre jugement et toutes choses ici-bas, allons, suivant sans cesse le
courant qui va nous ramenant constamment au point de départ ; si bien que rien
de certain ne peut s’établir entre nous-mêmes et ce qui est en dehors de nous,
celui qui est juge, comme ce qui est jugé, étant continuellement en
transformation et en mouvement.
En outre, rien chez l’homme n’est à
l’état stable ; constamment en transformation, il est insaisissable. — Nous ne
connaissons davantage rien de notre être, parce que tout ce qui tient à la nature
humaine est toujours naissant ou mourant, état intermédiaire qui ne donne, de
ce que nous sommes, qu’une apparence mal définie et obscure, une opinion peu
accentuée et incertaine ; et que si, par hasard, vous vous attachez à
rechercher ce que nous sommes en réalité, c’est ni plus ni moins comme si vous
vouliez empoigner de l’eau : plus on serre et presse ce qui est fluide, plus on
laisse échapper ce que l’on en tient et cherche à empoigner. Aussi de ce que
toute chose est sujette à transformation, la raison, en quête de ce qui
subsiste réellement, est déçue, parce qu’elle ne peut rien saisir qui ait corps
et fixité, parce que tout, ou naît à l’existence et n’est pas complètement
formé, ou commence à mourir avant que d’être né. — Platon disait que les corps
n’ont jamais d’existence, qu’ils ne font que naître ; il estimait qu’Homère, en
faisant de l’Océan le père des dieux et de Thétis leur mère, avait voulu nous
montrer par là que toute chose est sujette à des vicissitudes, des
transformations et des variations perpétuelles, opinion qui était, dit-il,
celle de tous les philosophes qui l’avaient précédé, à l’exception de
Parménide, qui niait le mouvement des corps, force dont au contraire Platon
faisait grand cas. — Pythagore tenait que toute matière est mobile et sujette à
changer ; les Stoïciens, que le temps présent n’existe pas et que ce que nous
qualifions tel, n’est que le point de jonction et d’assemblage du passé avec le
futur. — Héraclite disait que jamais homme n’a passé deux fois une même rivière
; Épicharme, que celui qui, jadis a emprunté de l’argent, n’en est pas
maintenant le débiteur ; et que celui qui, cette nuit, a été convié à dîner
pour ce matin et qui s’y présente, vient sans être invité, attendu que ce ne
sont plus eux, ils sont devenus autres ; « que toute substance mortelle ne se
retrouve jamais deux fois dans le même état, parce que, par des changements
brusques et insaisissables, tantôt elle s’évapore, tantôt elle se condense ;
elle vient, puis s’en va ; de façon que ce qui commence à naître, n’arrive
jamais à devenir un être parfait ; on peut même dire que sa naissance ne
s’achève pas et ne s’arrête jamais comme arrivée à terme ; dès sa conception,
elle va toujours se transformant et passant d’un état à un autre. Le germe
humain par exemple devient tout d’abord, dans le ventre de la mère, un fruit
informe, puis un enfant nettement formé ; ensuite, lorsqu’il voit le jour, un
enfant à la mamelle, qui après devient garçon, puis successivement un
adolescent, un homme fait, un homme d’âge et finalement un vieillard décrépit,
de telle sorte que l’âge et la génération qui suit vont toujours défaisant et
gâtant la génération qui précède : « Le temps change la face entière du
monde ; à un ordre de choses en succède nécessairement un autre ; rien n’est
stable, tout se transforme et la nature est en continuelle métamorphose
(Lucrèce). » — « Et nous, sots que nous sommes, nous redoutons une forme
particulière de la mort, alors que déjà nous en avons subi et en subissons tant
d’autres ; car, ainsi que le fait ressortir Héraclite, non seulement la mort du
feu engendre l’air, la mort de l’air engendre l’eau, mais comme nous pouvons le
voir d’une façon encore plus manifeste par ce qui se passe en nous, la fleur de
l’âge passe et meurt quand survient la vieillesse, la jeunesse se termine quand
l’homme arrive à la fleur de l’âge, l’enfance quand commence la jeunesse, et le
premier âge quand vient l’enfance. Aujourd’hui marque la mort d’hier, demain
sera celle d’aujourd’hui, rien ne demeure immuable. Admettons, en effet, que
nous le soyons et demeurions toujours tels « que nous sommes : comment se
pourrait-il que nous nous réjouissions tantôt d’une chose à un moment, tantôt
d’une autre à un autre instant ? comment expliquer que nous aimions des choses
contraires les unes aux autres ou que nous les haïssions, que nous les louions
ou que nous les blâmions ? Si nous éprouvons des sentiments différents pour une
même chose, c’est que notre pensée à son sujet s’est modifiée, car il n’est pas
vraisemblable que sans qu’il se soit opéré de changements en nous, nos
sentiments aient varié ; ce que le changement affecte, n’est plus identiquement
le même qu’avant ; n’étant plus identiquement le même, il n’est donc plus.
Cessant d’être identique à soi-même, on cesse purement et simplement d’exister
puisqu’on devient un autre ; par suite les sens se trompent et mentent sur la
nature « des choses, quand ils prennent ce qui apparaît pour ce qui est faute
de bien savoir ce qui est. »
D’où nous arrivons à conclure qu’il
n’y a rien de réel, rien de certain, rien qui existe que Dieu. — « Qu’y
a-t-il donc qui soit vraiment tel qu’on le voit ? Cela seul qui est éternel,
c’est-à-dire qui jamais n’a eu de commencement et qui jamais n’aura de fin ;
qui jamais ne change sous l’effet du temps, car le temps est chose mobile qui
nous apparaît comme une ombre, entraînant avec lui la matière qui va coulant
comme un fluide, jamais stable, toujours en transformation ; à lui s’appliquent
bien ces mots : « Devant et après », « a été ou sera », qui par leur assemblage
même montrent jusqu’à l’évidence qu’il ne s’agit pas d’une chose qui est, car
ce serait une grande sottise et une erreur indéniable de dire que cela est,
d’une chose qui n’est pas encore ou qui a déjà cessé d’être. L’idée que nous
nous faisons du temps se traduit par ces mots : « Présent, Instant, Maintenant
», qui semblent en être la base ; mais que la raison s’y arrête, et
sur-le-champ cet assemblage s’écroule ; dès le premier instant elle le rompt,
le répartit en passé et futur et, en dehors de ces deux subdivisions, se refuse
à admettre toute autre répartition. Il en est de même de la nature qui se
mesure, comme le temps lui-même qui lui sert de mesure : il n’y a non plus en
elle rien qui demeure, ni qui subsiste ; tout ce dont elle se compose ou a été,
ou est en train de naitre, ou est mourant. C’est pourquoi ce serait péché de
dire de Dieu que « seul il est, a été, ou sera », parce que ce sont là des
termes qui impliquent des changements, des transformations, des vicissitudes
qui sont le propre de ce qui ne peut durer et dont l’existence n’est pas
continue ; d’où il faut conclure que « Dieu seul est », non suivant une mesure
quelconque du temps, mais selon l’éternité immuable et fixe, qui n’est pas
fonction du temps et n’est sujette à aucune variation ; rien ne l’a précédé,
rien ne le suivra et rien n’est ni plus nouveau, ni plus récent ; il est
réellement, maintenant et toujours qui pour lui ne font constamment qu’un ;
rien, si ce n’est lui, lui seul, n’existe véritablement, sans qu’on en puisse
dire : « Il a été ou il sera », n’ayant pas eu de commencement et ne devant pas
avoir de fin. »
L’homme n’est rien, ne peut rien par
lui-même ; seule la foi chrétienne lui permet de s’élever au-dessus de sa
misérable condition. — À cette conclusion si religieuse d’un homme qui
était païen, je n’ajouterai, pour clore ce long et ennuyeux entretien dont le
sujet est inépuisable, que ce mot d’un autre philosophe païen lui aussi, et qui
est dans les mêmes idées : « Oh, dit-il, quelle vile et abjecte chose que
l’homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité ! » C’est là une réflexion
inspirée par un bon sentiment et le désir d’être utile, autant qu’une idée
absurde. Il est en effet impossible et contre nature, de faire une poignée plus
grande que le poing, une brassée plus grande que le bras, une enjambée plus
considérable que la longueur de nos jambes ; il ne peut davantage se faire que
l’homme s’élève au-dessus de lui-même et de l’humanité, car il ne peut voir
qu’avec ses yeux et saisir qu’avec les moyens qui lui sont propres. Il
s’élèvera si Dieu, par extraordinaire, y prête la main ; il s’élèvera sous
condition qu’il abandonne ses propres moyens d’action, qu’il y renonce et se
laisse hausser et soulever exclusivement par les moyens qui lui viennent du
ciel. C’est notre foi chrétienne, et non la vertu stoïque des philosophes, qui
peut prétendre opérer cette divine et miraculeuse métamorphose.